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Nous avions vingt ans et nous étions ses premiers disciples

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Nous avions vingt ans et lui avait déjà cette élégance d’aîné, qu’il fût dans son impeccable et strict costume trois pièces, à faire vivre le cours qu’il nous donnait, marchant de long en large sur la scène, occupant tout l’espace de sa présence animée et passionnante, ou qu’il fût, comme ce jour-là, nonchalamment vêtu de velours et d’un foulard en lavallière. C’était à Strasbourg, il riait avec nous et nous faisait rire, content de nous avoir amené dans ce Winstub bruyant et chaleureux après nous avoir fait traverser toute la France pour nous entraîner à ce premier congrès où il nous montrait qu’on allait peut-être pouvoir partager avec lui la passion de ce qui était sa vie. Nous ne comprenions rien encore de cette intelligence du monde mais pressentions qu’il y avait dans ce désir en marche une voie à suivre.

C’est peu dire que nous lui faisions confiance. Il était notre maître. Il nous a tout appris : le pouvoir des mots, l’élégance de la langue, les devoirs de la fidélité, et nous ne nous élèverons jamais à la hauteur de son sens des responsabilités. Roger Wartel, homme de parole dans tous les sens du terme. La mesure scandée et classique de son style n’était pas vaine faribole, non plus que son goût charmant pour la deuxième forme du conditionnel passé : elle servait toujours des conséquences, qui étaient non seulement de plaire mais aussi de convaincre.
Nous avions vingt ans et nous étions ses premiers disciples. Il y en eut ensuite beaucoup d’autres, deux ou trois générations, qui lui doivent d’avoir trouvé leur orientation dans la vie, et aussi sans doute un modèle pour être à la hauteur des tâches à faire.
Nous avions vingt ans et son sérieux était plein de gaieté. Sa présence était attentive, et ses exigences à la hauteur de ce qu’il espérait de nous. Son œil bleu se faisait quelquefois malicieux quand il surprenait nos défaillances, mais il était toujours là pour nous encourager un par un, qu’on soit son patient ou qu’on soit son étudiant. Il nous accueillait dans sa belle bibliothèque pour des après-midi ou des soirées de travail et aimait faire un feu dans la cheminée de tuffeau dont la fumée nous piquait un peu les yeux. Et sa conversation avait toujours la courtoisie de n’être jamais ennuyeuse, même si l’on voyait bien qu’il ne s’en laissait pas conter par ce qui l’ennuyait, et qu’il œuvrait avec finesse pour mener au succès ce qu’il entreprenait.
Et surtout il était là pour défendre et pour promouvoir das Ding : la psychanalyse d’orientation lacanienne, qu’il avait nouée, comme le foulard à son cou, à la psychiatrie qu’il connaissait si bien. Cela faisait un objet, un outil, inédit et puissant pour combattre les obscurités et peut-être pour améliorer le monde.
Son dévouement, son engagement, sa compétence ont forcé l’admiration et le respect de tous ; sa gentillesse, son appui indéfectible, son intelligence courageuse ont gravé nos cœurs.
« Le Nom-Du-Père on peut aussi bien s’en passer, à condition de s’en servir»(1), disait Lacan à propos de Joyce et de la psychanalyse. C’est une phrase cruelle, qui souligne que la supposition du père est d’essence religieuse et que notre discipline a à penser au-delà de ce réconfort. « Parier du père au pire »(2) sont d’ailleurs ses derniers mots dans sa Télévision, égalant le grand Bossuet qu’aimait lire Roger : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines »(3).
Mais quoi, il y a aussi le gay savoir qui perdure, et l’amour, et la libido. Nos actions ne sont pas vaines, car elles durent au-delà de nous. Toute la vie de Roger Wartel témoigne de cette certitude tranquille. « On est pas si seul en somme », avait ainsi noté Lacan sur une dédicace de ses Écrits.
Il arrivait à Roger d’être ému aux larmes quand il évoquait celui qui avait été son analyste. Et il nous a montré que la transmission et le combat sont plus les amis de la psychanalyse que la solitude et l’abattement. Il aurait signé cela sans doute : « La seule chose à quoi je tienne c’est à transmettre le goût du savoir, du gai savoir, à provoquer l’élaboration, disons le transfert de travail : transmettre le goût de lire Lacan en effet, garder vivant, actuel, le style, la manière de Lacan »(4).
Nous te pleurons Roger, aujourd’hui que tu t’en vas rejoindre une paix tranquille, mais ta vertu reste en nous pour toujours.

Cette oraison a initialement été prononcée par l’auteur lors des obsèques de Roger Wartel le samedi 14 janvier 2016, à Angers.

1Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Seuil, Paris, 2005, p. 136.

2Lacan J., Télévision, Seuil, 1974, p. 72.

3Bossuet, “Oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre”, 1670.

4Miller J.-A., Conversation sur le Signifiant-Maitre, Le Paon, diff. Le Seuil, 1998, p. 144.

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