Quand Lacan parlait aux murs

Ce jour-là Lacan parle en un lieu qui ne lui est pas étranger. Mais, bien qu’étant en présence de nombreux auditeurs, et bien qu’étant écouté, est-il seulement entendu ? Et, lui-même, est-il un simple locuteur d’ailleurs, s’adressant à des allocutaires desquels il reçoit « son propre message sous une forme inversée » [1] ? Enfin ces derniers, enfermés le temps d’une conférence, sont-ils à même de comprendre ce que le grand homme tente de leur transmettre, à savoir la solitude profonde et de structure, intrinsèque à toute parole ?

S’il y a des personnes par contre qu’il ne faut pas chercher à comprendre à tout prix, dans le sens de connecter leurs signifiants à nos propres signifiés, ce sont bien les malades, ceux des hôpitaux psychiatriques, comme Lacan nous le rappelle dans Les Psychoses, indiquant que ce serait là « pur mirage » [2]. Nous devons les écouter, entendre leur parole, leur témoignage, à propos de ce qu’ils entendent par exemple, eux-seuls, souvent après avoir parlé, tout seuls, enfermés qu’ils sont entre quatre murs.

Quatre, comme le nombre de côtés de ce fameux quadripode que Lacan apporte au cours du Séminaire XVII, L’Envers de la psychanalyse, qu’il nomme « discours ». Souvenons-nous : circulent au sein des quatre graphes qu’il propose, quatre termes ($, S1, S2, a), permutant d’un quart de tour à chaque fois, toujours dans le même ordre et dans le même sens, au sein de places qui, elles, restent fixes. Et, puisque chacun d’eux rend compte d’un type de lien social – un rapport donc –, la question essentielle devient celle-ci : où situer dès lors le réel ? Lacan est clair, ce réel détermine cette construction, qui n’a d’ailleurs pas « besoin de murs pour s’écrire » [3]. Cette dernière, en retour – et précisément le discours analytique est celui qui met en lien l’analyste (comme objet a) avec l’analysant (comme $) –, est nécessaire pour approcher ce réel, pour le « repérer [4].

Par ailleurs n’oublions pas que Lacan soutient que l’« essence de la théorie psychanalytique est un discours sans parole » [5], cette dernière impliquant la dimension de l’Autre, antinomique à celle du réel. C’est ce que le « Je parle aux murs » signifie avant tout, comme l’indique J.-A. Miller : « Ni à vous, ni au grand Autre. Je parle tout seul. » [6] Ni à vous, entendons les petites autres ; ni au grand Autre, puisqu’il n’existe pas. Autrement dit, c’est le règne de l’Un-tout-seul, la primauté de l’Un, de l’Un qui, lui, existe – d’où la jaculation Y a d’l’Un que Lacan répète deux années durant et qui fait se rejoindre finalement le signifiant Un (comme asémantique) et la jouissance Une comme auto-érotique (l’« auto-jouissance du corps » [7]). Bref, « Là où ça parle, ça jouit. » [8]

Cet aphorisme Y a d’l’Un, « complète, comme J.-A. Miller nous le rappelle, le ‘‘Il n’y a pas’’ du rapport sexuel, en énonçant ce qu’il y a » [9] ; sans doute en est-il même une conséquence. Cet autre aphorisme, apparu en 1971 [10], nous indique que rien ne peut venir écrire le rapport sexuel (c’est un « effet du réel » [11]) ; et nul mathème non plus de l’absence du rapport sexuel, cette dernière étant « seulement énoncée dans la langue sous la forme : ‘‘Il n’y a pas’’ » [12]. Pour les êtres/corps parlants, il y a un trou dans le savoir qui concerne le sexe ; dit autrement, la « sexualité [fait] trou dans le réel » [13]. Nous avons donc, dans le même temps, irruption/effraction et déchirure/trou.

Seulement ceci ne constitue qu’une avant-dernière étape pour Lacan, où se dégage une « sorte de premier réel » [14]. Le réel, disons, suivant, le réel du nœud, le « réel borroméen, le réel extérieur au symbolique, est, comme le relève J.-A. Miller, la généralisation de ce trou que Lacan a d’abord approché au niveau de la sexualité » [15]. Cette nouvelle approche du réel ne convoque dès lors plus le terme de « rapport », fût-ce à le nier. Comme le dit Lacan, « le stigmate du réel, c’est de se relier à rien » [16]. C’est « un bout, un trognon, […] une pièce détachée » [17].

Ce jour-là, en cette chapelle, Lacan cherche à briser le « mur du langage » [18], celui qu’il évoquait déjà dans les années 50 comme venant empêcher les « rapports authentiquement intersubjectifs » [19] que l’expérience analytique cherche justement à rétablir. En 1971, bien loin de la référence à la dialectique, et alors que cette fonction de la parole authentique est totalement dépréciée, il nous indique que c’est par l’objet a que ce mur, dès lors autrement défini, peut être, en quelque sorte, franchi. En donnant corps à l’objet, en donnant de la voix (« l’a-voix » [20]) par exemple, ce que nous lui connaissons ! Il fait alors résonner l’objet pour tenter de déchirer, de percer un peu le mur ; l’écriture « (a)mur » [21] qu’il apporte alors peut en rendre compte. Nous savons, bien sûr, que cet objet, en place de semblant dans le discours de l’analyste, va ensuite basculer définitivement dans ce registre [22], mais pour l’heure, il conserve un statut réel, et demeure « étranger à la question du sens » [23].

Cette question de la résonance, il en est question cinq ans plus tard dans son Séminaire Le Sinthome, à propos de l’interprétation équivoque lorsqu’il nous dit : « Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui résonne. » [24] Il n’est plus question de l’objet en tant que tel, mais c’est la jouissance qui reste visée. Laquelle ? Celle dite réelle, première, qui émerge lors de cette expérience inoubliable de percussion par le signifiant (pris comme Un) du corps, où se fixe alors la marque de cet événement de jouissance.

Sans nul doute, en cet hiver 1971, Lacan, donnant corps à la solitude de « l’Un-tout-seul qui parle seul » [25], non sans a-musement, fait événement. C’est certain, ça ne parle à personne, ce n’est qu’incompréhension, énigme et perplexité. Mais justement, n’est-ce pas l’effet recherché ? Et comment faire autrement pour viser, à travers son dire, et l’écho qu’il induit, le réel, d’où s’origine le « confinement de la jouissance à l’Un » [26], le confinement du parlêtre dans son autisme [27].

[1] Lacan J., « Le séminaire sur ‘‘La Lettre volée’’ », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 41.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 14.

[3] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 106.

[4] Cf. ibid., p. 68-69.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 11.

[6] Miller J.-A., in Lacan J., Je parle aux murs, op. cit., 4ème de couverture.

[7] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 30 mars 2011, inédit.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 104.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, quatrième de couverture.

[10] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 166.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, op. cit., p. 23.

[12] Miller J.-A., in Collectif, La Conversation d’Arcachon. Cas rares : les inclassables de la clinique, Paris, Agalma, 1997, p. 260.

[13] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.

[14] Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause freudienne, n°61, novembre 2005, p. 143.

[15] Ibid., p. 144.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 124.

[17] Miller J.-A., « Pièces détachées », La Cause freudienne, n°60, juin 2005, p. 170-171.

[18] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 288.

[19] Ibid., p. 285.

[20] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, op. cit., p. 150.

[21] Lacan J., Je parle aux murs, op. cit., p. 103.

[22] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 83-94.

[23] Lacan J., Je parle aux murs, op. cit., p. 93.

[24] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, op. cit. p. 17.

[25] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit., cours du 4 mai 2011.

[26] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 21 février 1996, inédit.

[27] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 4 mars 1987, inédit.