Quand le jour d’avant… (nous) saute à la figure

Nous ne cessons jamais de rencontrer des moments où ce que nous pensions stable, cesse de l’être. Nous nous en étonnons et la désorientation que ces fulgurances nous font éprouver, parfois, fait naître un sentiment de colère ou de révolte. D’autres fois, c’est le petit phénomène étrange qui convoque une perplexité anxieuse. Ainsi cette analysante qui, pour répondre à des manifestations d’irréalité rencontrées au volant de sa voiture, doit jouer du cocasse :  Elle avertit l’arbre qui s’isole un peu trop dans le paysage au risque de lui faire quitter la route qu’elle va lui mettre un chapeau ! C’est mieux que de fermer les yeux dit-elle à l’analyste ou de penser en boucle, « regarde la route ! ».

Le numéro 102 de La Cause du désir, « Inquiétantes étrangetés », nous fait réaliser la pertinence du concept d’Umheimlich pour la clinique, bien au-delà des moments subjectifs vécus et théorisés par Freud.

Ainsi nous aide-t-il à aborder celle du trauma à partir de ce qui, toujours, restera fermé. Nous savons que la convocation d’une parole transparente pour en prévenir les conséquences risque de faire fondre le sujet exposé à l’irreprésentable. La réponse de Lacan à une question de Marcel Ritter, publiée dans le numéro 102 de La Cause du désir est sur ce point essentielle : « Dans le champ de la parole, il y a quelque chose qui est impossible à reconnaître » [1]. Aussi l’analyste est-il respectueux du silence qui peut avoir différentes déclinaisons.

C’est ce dont me parle cet homme, après un voyage dans son pays d’origine qu’il a dû fuir. En France, il a pu être chez lui mais de retour sur sa terre natale, moment tant espéré, il s’était senti jusqu’à la nausée, exclu de son lieu. En se promenant dans une rue de sa ville les souvenirs d’avant lui avaient « sauté à la figure ».  Il n’avait pas parcouru cette rue depuis 8 longues années. La retrouver comme il l’avait quittée avait convoqué l’effroi. Bien sûr, il peut dire qu’il en a perdu la parole, qu’il ne sait plus, de retour en France, où est sa place. Mais le choc est ailleurs. Le résidu éjecté, en ce moment précis, c’était lui : impossible de se reconnaitre dans ce qui s’était alors révélé, ce trop familier que la leçon de Jacques-Alain Miller [2] nous permet de cerner comme éclatement d’un trou, celui du refoulement primordial. « Quand le refoulement échoue…émerge alors l’énoncé du démenti et de l’étrangeté, ce que je vois là n’est pas réel ».

Les passionnants articles de ce numéro 102 nous aident à prendre la mesure d’un imparlable que seuls les psychanalystes et quelques autres peuvent aujourd’hui admettre et accueillir.  L’idéologie de la transparence, dans ses rapports à la vérité ne cesse jamais de mobiliser un surmoi féroce avec ses effets d’impuissance sur ceux qui se retrouvent dans la peau du petit chef qui applique le protocole et remplit des fiches. S’agit-il de protéger l’ignorance ? Pas du tout ! Plutôt de donner place au réel en jeu dans la parole elle-même. L’offre lacanienne, « Tu peux savoir » inclut cet inattendu. Éric Laurent [3], dans son article sur les espoirs diagnostiques liés au recueil des données, remarque que rien n’empêchera les sujets d’user du bazar des étiquettes pour se trouver quelques points d’appui, au-delà.

Michel Neycensas [4] sait trouver les mots pour dire, à partir d’un tableau de Hammershoi, peintre danois, combien les lieux familiers s’ordonnent à partir d’un silence, d’une solitude qui maintient une opacité, un invisible. Disons que l’énigme, lorsqu’elle n’est pas ramenée à la brutalité du « Qu’est-ce l’Autre me veut ? », est aussi dérangeante que précieuse. Les psychanalystes, à l’instar de ce numéro 102 de La Cause du désir, s’emploient à la maintenir.

[1] Lacan J., « L’ombilic du rêve est un trou », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°102, 2019, p.37.

[2] Miller J.-A., « D’un regard, l’étrangeté », La Cause du désir, n°102, op. cit., p. 45.

[3] Éric Laurent, « La translation diagnostique et le sujet », La Cause du désir, n°102, op. cit., p.70.

[4] Michel Neycensas, « Hammershøi, peindre le silence », La Cause du désir, n°102, op. cit., p. 170.