Je me souviens

Le 23 mars 2020 à 14h02 je lis l’éditorial de L’Hebdo-Blog n°196 écrit par Omaïra Meseguer intitulé « Retenir momentanément la réalité par les mots » [1]. Elle nous présente un passage de Cent ans de solitude [2] dans lequel les habitants de Macondo sont frappés par la maladie de l’oubli. à la lecture, je me souviens alors de la nouvelle de Borges Funès ou la mémoire [3], qui vient comme en creux. Depuis une chute de cheval qui l’a rendu infirme Irénée Funès a le don, ou la malédiction, de ne rien oublier. Dès avant cette chute il se signalait par sa capacité à donner l’heure exacte sans regarder une montre. Rien n’échappe à sa mémoire, et c’est une calamité. « J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde. » « Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordures. » Il peut toutefois aussi en user pour apprendre sans effort le français, l’anglais, le portugais, le latin. À cette hypermnésie s’ajoute une perception détaillée à l’extrême de tout ce qui se présente à lui – ce qui rajoute au tas d’ordures. « Il connaissait les formes des nuages austraux de l’aube du trente avril mille huit cent quatre-vingt-deux et pouvait les comparer au souvenir des marbrures d’un livre en papier espagnol qu’il n’avait regardé qu’une fois et aux lignes de l’écume soulevée par une rame sur le Rio Negro la veille du combat du Quebracho. »
Pour se protéger de ces dons envahissants, il se confine dans une chambre obscure isolée du monde, dans laquelle n’arrivent ni les bruits de la rue ni la lumière du jour.
Aux antipodes de l’injonction contemporaine de muscler (!) sa mémoire, Borges met en évidence la fonction de l’oubli et le caractère vital du filtrage des perceptions. C’est alors que la maladie de l’oubli des habitants de Macondo et l’hypermnésie de Funès m’apparaissent comme l’endroit et l’envers d’une bande de Moebius qui résonne avec notre actualité. Par le vide ou la saturation, notre moment actuel fait osciller le sujet entre le vide auquel renvoie le confinement et le trop du bombardement d’informations, de nombres, de datas. Le voile de la réalité qui d’ordinaire masque le réel en perd de son efficace. Pour certains il s’agit d’un simple vacillement, pour d’autres cela va jusqu’à la déchirure. Pour paraphraser La Fontaine, tous n’en meurent pas, mais tous en sont atteints.
Parmi les nombreuses associations qui viennent à la suite, voici le souvenir le plus ancien. J’ai six ans. Sitôt sorti de l’école, après un bref passage à la maison, je cours chez mon copain d’enfance, mon alter ego, qui peine à mémoriser un petit poème que l’on nous a donné à apprendre. Je revois la petite cuisine sans fenêtre de l’arrière-boutique de l’épicerie que tenaient ses parents, l’abat-jour en tôle émaillée, la nappe en toile cirée à carreaux. Pour pouvoir aller jouer ensemble au plus tôt, je lui fais réciter le petit poème.
Autre souvenir, une journée mémorable au Lutetia – était ce sur la passe ? – où avait été rappelé – par qui ? je ne peux vérifier, l’essentiel de ma bibliothèque de psychanalyse est à mon cabinet et je suis confiné chez moi, à cet instant je voudrais être Irénée Funès – ce passage du Séminaire XI : « Oblivium, c’est ce qui efface – quoi ? le signifiant comme tel. Voilà où nous retrouvons la structure basale, qui rend possible, de façon opératoire, que quelque chose prenne la fonction de barrer, de rayer, une autre chose. Niveau plus primordial, structuralement que le refoulement » [4].
D’association en association, d’autres souvenirs reviennent à la surface, le préconscient livre peu à peu son contenu. Un rêve, un lapsus, un Witz permettra-t-il une levée du refoulement ?

[1] Meseguer O., « Retenir momentanément la réalité par les mots », L’Hebdo-Blog, n°196, 23 mars 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[2] García Márquez G., Cent ans de solitude, Paris, Points, 1995.

[3] Borges J. L., « Funès ou la mémoire », Fictions, Paris, Gallimard, 1951.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 28.