Intervenir

Une psychanalyse, au XXIe siècle, à l’heure des neurosciences et de l’imagerie médicale ?
Une psychanalyse, avec le cortège de papa, maman, saint Œdipe et tout le tintouin normatif, à l’heure des
gender studies, de la remise en cause du binarisme sexuel ?
Une psychanalyse, ce truc de bourgeois, narcissique et égocentré, alors que les peuples grondent, que la planète brûle, et que l’urgence est de trouver des solutions pour survivre ?
Vous êtes à côté de la plaque, les psychanalystes !

Dire quelque chose de sa pratique, s’avancer sous le signifiant de la psychanalyse, c’est s’exposer à un tel florilège du discours courant : le réel du siècle, celui de ce malaise dans la civilisation duquel Freud s’est attaché à montrer les résonances avec la psyché individuelle s’est profondément modifié. Il s’agit non seulement de pouvoir s’en tenir à la hauteur – ce qui est bien autre chose que de succomber à telle mode ou à tel discours dominant – mais aussi d’y répondre, sachant que de telles interrogations ont traversé et l’élaboration freudienne, et les deux périodes de l’enseignement de Lacan, jusqu’à des confins où une psychanalyse au-delà du semblant semble courir le risque de sa propre disparition.

C’est que ces présupposés sur l’inutilité d’une telle pratique de parole face aux enjeux sociaux majeurs de notre époque témoignent d’une conception de la parole analytique bien particulière : cette parole pleine [1], pleine du symbolique propre à offrir sa puissance de révélation de vérités enfouies, pleine du sens qui dévoilerait enfin le désir inconscient du sujet. Une parole qui ne correspond déjà plus tout à fait à l’usage contemporain du signifiant qui file et percute, signalant jour après jour son affinité avec la jouissance bien plus qu’avec sa répression.

Notre exercice quotidien s’en trouve nécessairement modifié, qui doit composer avec ce que Freud a très tôt pressenti de ce « trou au cœur du réel » [2] qui, quel que soit le siècle, coupe l’être parlant de ses idéaux et le confronte à l’impossible de la tranquillité de sa présence au monde et à l’autre. Le paradoxe consistant donc à traiter par la parole ce dont précisément le sujet se plaint même indirectement, à savoir que c’est la parole qui le traverse et l’isole, le fait s’embourber dans les mêmes impasses, et se confronter au plus obscur de ce qui l’anime.

« Est-il vraiment indispensable de venir répéter cela chaque semaine, et finalement à quoi ça sert ? » me lançait récemment un analysant.

« À rien, ça ne sert à rien », pensais-je immédiatement en écho avec cette phrase énigmatique du dernier Lacan qui a percuté mon corps il y a déjà quelques temps : « ça ne sert à rien, mais ça serre » [3].

C’est ce Lacan-là, loin des sirènes du sens offert par la métaphore paternelle, qui nous oriente aujourd’hui. Un Lacan qui nous ouvre une voie difficile : pour toucher au réel, il s’agit d’envisager un autre inconscient, bien différent du sens et de sa vérité menteuse, d’aller non pas au-delà de l’inconscient, mais, comme le propose Jacques-Alain Miller, en deça [4].

Alors, aura-t-on la chance de pouvoir entendre, et faire résonner, peut-être moins les mots que lalangue qui a marqué le corps, avant que le langage commun ne la recouvre ; de s’appuyer sur le signifiant moins dans sa signification que dans sa matérialité, pour en faire ressortir la charge de jouissance, l’en vider autant que faire se peut, mais surtout savoir y faire avec.

« Associer librement, qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce une garantie que le sujet qui énonce va dire des choses qui aient un peu plus de valeur ? Mais chacun sait que la ratiocination, ce qu’on appelle ainsi en psychanalyse, a plus de poids que le raisonnement. » [5]

Face à ce ratiocinateur qu’est l’être parlant, couper, scander, toucher le corps, le déranger. Localiser et enserrer la pulsion de mort entre les quatre murs du cabinet. Tantôt faire entendre le trou plutôt que le recouvrir, tantôt le border de la présence réelle de l’analyste, et peut-être bien moins de ses mots que de sa voix.

Intervenir, en somme. Non pas bardé de mots truffés de la croyance que ça fera progresser, mais délesté, grâce à sa propre cure, de l’injonction du pour tous, travailler à mettre en forme, et non pas figurer, capturer et modeler le plus singulier de ce qui pourra alors advenir.

Alors ça ne sert à rien, oui. Mais c’est vital, tout simplement.

[1] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 237-322.

[2] Cf. Lacan J., Le Phénomène lacanien, Nice, Section clinique de Nice, 2011, p. 9-25.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 81.

[4] Cf. Miller J.-A., « En deçà de l’inconscient », La Cause du Désir, n°91, novembre 2015, p. 97-126.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 13.