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Édito, Nouvelle Série, L'Hebdo-Blog 192

Éditorial : Cerner la jouissance

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Déjà des bois épais qui cernent les remparts
La vaste profondeur cache vos étendards.[1]

Constater, border, localiser, circonscrire, serrer, délimiter, faire résonner… sont autant de manières pour tenter de dire ce qu’il en est de la jouissance dans l’expérience analytique. Si maints circuits du sens sont nécessaires dans une analyse pour la mobiliser par l’interprétation, Lacan a mis en évidence le versant joui-sens du symptôme. C’est pourquoi, dit Jacques-Alain Miller, l’analyse « au temps de l’outrepasse […] devient […] un sevrage de sens » [2]. D’autant que « la nature de la jouissance, ajoute-t-il, [est] de résister au sens », car il y a « une jouissance qui tient au corps » [3]. Celle-ci est non mobilisable par le signifiant, mais opaque, hors sens.

C’est une substance impossible à négativer, telle que Lacan en parle dans L’Envers de la psychanalyse : avec la jouissance, dit-il, ça commence « à la chatouille et ça finit [toujours] par la flambée à l’essence » [4]. Il la compare au tonneau des Danaïdes : « une fois qu’on y entre, on ne sait pas jusqu’où ça va » [5]. Pour autant, « Il ne faut pas s’imaginer que le hors-sens, c’est la nuit noire. » [6]

Dans son cours « L’Un-tout-seul », J.-A. Miller propose de trouver un terme qui convienne mieux pour appréhender ce versant hors sens de la jouissance que celui d’interpréter qui, lui, appartient au registre du désir. Interpréter le désir c’est « le faire être » [7], dit-il, et en cela l’interprétation est créationniste ; elle est de l’ordre d’une ontologie. Dès lors, comment situer la jouissance qui outrepasse cette ontologie ? « Là, vous devez vous désister de toute intention créationniste, avance J.-A. Miller, et vous faire plus humble. Interpréter les termes qui, ici, défaillent. Il faudrait y substituer quelque chose comme cerner, constater. » [8]

Lacan a proposé différentes modalités d’action de l’analyste, qui mobilisent sa présence de corps, autres que celle de l’interprétation prise comme révélation d’un sens caché. L’acte, la coupure, l’allusion, l’équivoque, l’interprétation-jaculation, visent dans la direction de la cure la réduction a minima de la connexion entre sens et jouissance, la manière dont celle-ci a laissé une empreinte première sur le corps du sujet. Au fil de son enseignement, Lacan révise la doctrine de l’interprétation en tenant compte du fait qu’« Au regard du réel, la fiction est une vérité menteuse. » [9] La lecture du symptôme s’en trouve renouvelée, vers « une pratique qui vise au serrage du réel du symptôme » [10]. Ce numéro de L’Hebdo-blog propose d’en saisir la portée.

[1] Viennet J.-P.-G., Clovis, 1820, acte III, scène 10, disponible sur internet.

[2] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 25 mai 2011, inédit.

[3] Ibid.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 83.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit.

[7] Ibid., leçon du 11 mai 2011.

[8] Ibid.

[9] Ibid., leçon du 25 mai 2011.

[10] Ibid.

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