Dora est ce qu’elle dit ?

 

Le titre des prochaines Journées de l’ECF, « Je suis ce que je dis », s’applique-t-il exclusivement à la certitude psychotique ? Qu’ils soient explicités ou déduits par l’analyste, la clinique est riche en exemples de dicos [1] chez les névrosés. Prenons, par exemple, le cas de Dora, étudié par Freud dans les Cinq psychanalyses, puis relu par Lacan dans « Intervention sur le transfert », où les différentes expressions du « Je suis » suivent des renversements dialectiques et aboutissent à une affirmation de plus en plus nette de l’inconscient.

Dans « Intervention sur le transfert », on peut lire : « la psychanalyse est une expérience dialectique [2], et cette notion doit prévaloir quand on pose la question de la nature du transfert » [3]. Ce texte suit, dans ce volume, « Le temps logique et l’assertion de la certitude anticipée » [4], où l’idée d’un mouvement dialectique qui s’enrichit au fil du temps est déjà annoncée.

Dans « Intervention sur le transfert », à propos du cas de Dora, Lacan situe trois temps suivis de leurs renversements dialectiques.

Premier temps : Dora évoque la plainte qui l’accable et que l’on pourrait résumer de la façon suivante : « Mon père et Mme K. sont amants depuis longtemps et ils me demandent de garder les enfants pour se rencontrer en secret ». Le dico qui s’entend ici est : « Je suis lobjet d’échange entre mon père et Mme K. ». L’intervention de Freud : « Regarde la part que tu prends dans le désordre dont tu te plains » [5] entraîne le premier renversement dialectique.

Dès lors, au second temps émergent la participation de Dora et ses relations aux autres membres de la quadrille formée par son père, Mme K., M. K. et elle-même. En témoignent, les cadeaux du père de Dora à Mme K. – pour racheter l’absence de relations sexuelles à cause de son impuissance – ce qui libère les attentions de M. K. à l’égard de Dora, et les cadeaux du père de Dora à la mère, pour faire « amende honorable » [6], comme le dit Lacan. Ici, on déduit le dico : « Je suis complice dans la relation qu’ils entretiennent ».

Le troisième temps fait saillir que ce n’est pas la relation du père à Mme K. qui intéresse la jeune fille, mais que sa jalousie masque son intérêt pour cette femme au corps d’une blancheur ravissante. La prétendue rivalité à l’égard de cette amie de la famille est une vérité menteuse. Dora se prête aux échanges de façon complaisante. C’est le motif de sa loyauté.

Le troisième renversement dialectique dévoile la valeur réelle de Mme K. pour Dora en tant qu’elle répond au mystère de la féminité. Dans l’analyse du deuxième rêve du cas, Freud met en relation les « deux heures et demie » qu’elle passe à chercher son chemin, avec les deux heures qu’elle a passé devant La Madone, au musée. Il n’est pas question d’un individu, mais d’un mystère, dit Lacan, « le mystère de sa propre féminité » [7]. Nous arrivons donc à la troisième modalité du « Je suis » dans ce cas : « Je suis une jeune femme hystérique qui se pose une question inconsciente : qu’est-ce qu’une femme ? par le biais de lAutre femme ».

Le trajet effectué dans cette cure va de la négation de l’inconscient – « regardez ce qu’ils me font subir… » – à son affirmation : « je suis impliquée dans le malheur que je dénonce parce qu’il y a une question qui me taraude où ma propre jouissance est engagée ».

L’examen de ce cas princeps nous amène à déduire que si dans la psychose le « Je suis ce que je dis » peut prendre le caractère d’une certitude inamovible, dans la névrose le dico initial suit des renversements dialectiques au long d’une cure, d’où sa moindre fixité. Cela révèle la fragilité du dico relié à l’être. Jacques-Alain Miller pose dans « L’Un-tout-seul » [8] la faiblesse de l’être de l’ontologie pour rendre compte du parlêtre. On trouvera alors une boussole plus solide si nous nous exerçons à déceler la position du sujet dans l’existence, entendue comme le rapport du parlêtre à son mode de jouir. Il est plutôt question d’Hénologie, c’est-à-dire, des Uns-tout-seuls qui insistent pour un sujet et qui rendent compte de sa jouissance [9].

Comme l’indique très justement Hervé Castanet dans sa Boussole du blog des J52 : « Ainsi va le cogito du parlêtre (sujet + la jouissance) : “Je pense, donc Je souis.” », « Je suis là où ça jouit » [10].

Dalila Arpin

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[1] Dico : Je dis, en latin, expression prélevée chez Jacques-Alain Miller, « Dico, ergo sum », en paraphrasant la phrase de Descartes : « Cogito ergo sum », prononcée à « Question d’école », 22 janvier 2022. Cf. Alberti C., « L’enfance, berceau de la démocratie », Quarto, n°131, juin 2022, p. 46.

[2] C’est nous qui soulignons.

[3] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 216.

[4] Lacan J., « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Écrits, op. cit., p. 197.

[5] Cf. Lacan J, « Intervention sur le transfert », Écrits, op. cit., p. 219.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 220.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.

[9] Cf. Miller J.-A., « L’Un est lettre », La Cause du désir, n°107, mars 2021, p. 15-35.

[10] Castanet H., « “Je pense, donc je souis” ou le cogito propre de la psychanalyse », Boussole, posté le 21 juin 2022 sur le blog des Journées de l’École de la Cause freudienne.