De la nostalgie comme affect politique

« Ce n’est pas le paradis qui est perdu, c’est un certain objet. »
Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse »

La civilisation a connu depuis le XXe siècle d’importantes mutations, dont celle, majeure, du déclin de la figure du père comme principe ordonnateur et unifiant : « La structure du tout a cédé à celle du pas-tout. » [1] L’un des effets de ce changement de régime consiste en une chute de la tradition, qui cède face à l’attrait pour la nouveauté. La montée du pas-tout s’accompagne d’une certaine nostalgie du père, de l’autorité et de l’ordre. Jacques-Alain Miller a d’ailleurs souligné que le premier Lacan avait trouvé une certaine popularité chez les conservateurs, ceux-ci faisant usage de la notion d’ordre symbolique afin de « promouvoir l’idée d’un ordre harmonieux, régi par des lois invariables, des lois accrochées au Nom-du-Père. [Or, si] l’enseignement de Lacan a un sens, une direction, c’est celui du démantèlement méthodique, constant, acharné de la pseudo-harmonie de l’ordre symbolique » [2].

Freud a, pour sa part, cru au Père. Dans son ouvrage sur Moïse, évoquant la figure du grand homme, il avance que le besoin d’autorité ressenti par les masses est lié à « la nostalgie du père, qui habite en chacun depuis son enfance » [3]. À suivre l’actualité, il apparaît que l’aspiration au règne d’une figure toute puissante gagne toujours plus les faveurs des défenseurs d’une tradition patriarcale.

Il est par ailleurs fréquent de retrouver dans le discours de nombre de conservateurs un autre type de nostalgie, correspondant au terme allemand Sehnsucht, qu’on peut traduire par vague à l’âme, aspiration, langueur ou encore désirance [4]. Cette Sehnsucht est notamment associée par Freud à la mélancolie, dont l’affect est celui du deuil, « la désirance pour quelque chose qui est perdu » [5]. « Make America Great Again » fut le slogan de Donald Trump ; un polémiste, dont le nom est actuellement sur bien des lèvres, surfe lui aussi sur un certain mal du pays, voire une mélancolie liée au deuil de « la France de papa » [6].

Dans « Les complexes familiaux », Lacan évoque un type de nostalgie qui n’est pas lié au père, mais à l’imago maternelle. Du complexe du sevrage s’originent « ces nostalgies de l’humanité : mirage métaphysique de l’harmonie universelle, abîme mystique de la fusion affective, utopie sociale d’une tutelle totalitaire, toutes sorties de la hantise du paradis perdu d’avant la naissance et de la plus obscure aspiration à la mort » [7]. Ici, la figure de la mère est connectée à la mort, elle est évoquée dès « qu’une perte de jouissance intervient. […] La mère est la déesse des carences, et le père se trouve, lui, chargé d’une fonction positive » [8] de réparation. Lacan reprend la question vingt ans plus tard dans son Séminaire sur La Relation d’objet : « Une nostalgie lie le sujet à l’objet perdu, à travers laquelle s’exerce tout l’effort de la recherche. Elle marque la retrouvaille du signe d’une répétition impossible, puisque précisément ce n’est pas le même objet, ce ne saurait l’être. » [9] Cette lecture permet de mettre l’accent sur l’objet plutôt que sur les figures parentales.

Le plus-de-jouir a pris le dessus sur les idéaux. La nostalgie s’impose aujourd’hui comme affect politique, note l’historien Thomas W. Dodman, car la sensibilité du peuple est « entièrement reconfigurée par des logiques marchandes qui ne peuvent plus satisfaire les désirs qu’elles-mêmes déclenchent […]. Si aujourd’hui les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie, c’est aussi parce qu’ils transcendent le clivage gauche-droite, fédérant les ressentiments des uns et des autres » [10]. Ce qu’a bien compris le « presque candidat » qui fait miroiter l’image d’une France au passé grandiose mais révolu, tout en rassemblant des individus déboussolés en usant d’une rhétorique raciste et identitaire. Pour lui, si le deuil de l’idéal paraît impossible, l’objet plus-de-jouir n’est pas tant perdu que dérobé par l’étranger.

De nombreux précédents l’illustrent : à vouloir donner corps au Nom-du-Père, à s’égaler à « l’Autre de la loi » [11] le risque est grand et les conséquences souvent dramatiques. Du père au pire, l’écart est parfois mince. La psychanalyse saura-t-elle y voir clair dans les idéologies contemporaines mâtinées de complot généralisé et de fin du monde, faisant la promotion de traitements distincts de la jouissance ? Lacan avait une certaine « défiance à l’endroit des idéaux, des systèmes et des utopies dont le champ politique est semé. Il ne croit pas aux lois de l’histoire. […] Pas de nostalgie, pas d’espoir non plus » [12], indique J.-A. Miller. Ni révolutionnaire ni progressiste, la psychanalyse doit rester subversive dans son approche du politique, comme elle l’est avec la subjectivité moderne.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le désenchantement de la psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 22 mai 2002, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’Autre sans Autre », Mental, n°30, octobre 2013, p. 164.

[3] Freud S., L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 207.

[4] Cf. l’article « Sehnsucht » sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia.

[5] Freud S., Lettres à Wilhelm Fließ. 1887-1904, Paris, PUF, 2006, p. 130.

[6] Miller J.-A., « Zemmour est aujourd’hui le nom de notre stress national », Le Point, 31 mars 2011, disponible sur internet.

[7] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 36.

[8] Miller J.-A., « Lecture critique des “complexes familiaux” de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°60, juin 2005, p. 47, disponible sur le site de Cairn.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 15.

[10] Dodman T. W., « Les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie », entretien avec N. Truong, Le Monde, 23 décembre 2020, disponible sur internet.

[11] Miller J.-A., « L’Autre sans Autre », op. cit., p. 170.

[12] Miller J.-A., « Lacan et la politique », entretien avec J.-P. Cléro & L. Lotte, Cités. Philosophie, politique, histoire, n°16, octobre 2003, p. 111, disponible sur le site de Cairn.