Celui qui ne reculait pas

Avec Jacques Borie, nous avons conversé durant de longues années dans le cadre du Champ freudien, du CEREDA [1] et du RI3 [2], de la clinique des psychoses en référence à l’enseignement de Lacan, et à partir de ce que nous appelions modestement « l’expérience de Nonette » [3].

Cette conversation sur la psychose s’est nourrie des apports de La Convention d’Antibes sur la psychose ordinaire ainsi que du texte « Clinique ironique » [4] de Jacques-Alain Miller.

Voici ce que nous écrivions ensemble : « Ce qui nous guide est moins la considération d’une clinique de la structure, qu’un soutien de l’invention du sujet dans son travail sur lalangue, dans sa capacité de trouver une solution singulière conciliant le vivant et le lien social. C’est pourquoi notre travail de recherche s’appuie sur la variété des cas, moins pour vérifier comment chacun conforterait notre modèle de la psychose, que pour être attentif à la façon singulière dont chacun traite l’impasse de sa jouissance de manière inédite. » [5]

Jacques m’avait fait l’honneur de me demander une postface pour son livre Le Psychotique et le psychanalyste [6]. Je lui avais donné pour titre « Ne pas reculer », en référence à ce que Lacan préconise concernant la psychose et dont Jacques avait fait son viatique. Il avait fait le choix de soutenir une pratique à plusieurs, donc une pratique psychanalytique, sous transfert, au même titre que celle qui s’exerce dans les CPCT. Ce qui caractérise la pratique à plusieurs à Nonette, c’est qu’il s’agit d’une pratique de la conversation, hors sens, avec des sujets autistes ou schizophrènes graves en séances et au-delà : peinture, musique, théâtre, sport adapté, etc.

À Nonette, nous avons eu à recevoir des « trognons » de parole. Nos efforts allaient dans le sens de les ouvrir à la communication verbale. Jacques a fait le choix de soutenir cette expérience dont il parlait régulièrement, partout dans le monde qu’il a parcouru. Moi-même ne l’ai-je pas toujours su. Je le mesure aujourd’hui par les témoignages nombreux que je reçois. Jacques était quelqu’un de discret et d’attentionné.

Dans ma postface, j’écrivais : « L’enseignement que nous transmet avec humilité Jacques Borie, c’est son application à tenir la position de l’analyste, en accueillant le sujet comme il se présente, se faisant en cela un serviteur de la psychanalyse comme expérience subjective singulière, imprévisible. » [7]

Il avait pris en compte la modification à apporter dans la position de l’analyste aujourd’hui, d’un désir décidé à une ironie civilisée, qui n’a rien à voir avec un « revenu de tout ! », car il demeure des universaux qui ne sont pas des semblants : tous paranoïaques, tous schizophrènes, tous PPS [8]. Cela constituait notre débat permanent, entre nous. Lui, dans sa pratique avec les psychotiques en cabinet – ses publications le montrent – retrouvait les caractères de la pratique avec les autistes ou schizophrènes de Nonette, alors que, pour moi, c’est ma pratique avec les sujets reçus à Nonette qui a inspiré ma pratique au cabinet.

Le dernier chapitre [9] de son livre met en exergue le collectif et pose la question de savoir comment faire avec ces sujets qui ne peuvent vivre « sans le secours d’aucun discours établi » [10].

C’est ce souci politique qui me conduit à évoquer le camarade, l’ami Jacques Borie, pour dire combien, par son engagement dans le projet institutionnel de Nonette, en tant que président de l’association de gestion du Centre, il a su donner de son temps, s’investir, pour apporter son appui aux plus démunis de nos semblables, afin de permettre que se poursuive l’impulsion qui a été la mienne depuis 1973.

Pour moi, demeure le travail appliqué durant plus de vingt ans avec un collègue estimé, pas sans son épouse Nicole, ni sans Simone Rabanel qui a, depuis la création en 1998, jusqu’à il y a peu, exercé la fonction de secrétaire au sein de l’AGCTRN [11] avant de passer le relais à Valentine Dechambre. C’est sur ce pilier que constitue ce travail appliqué que nous pouvons légitimement nous appuyer pour que l’expérience de Nonette se poursuive encore avec ceux pour qui c’est le désir.

[1] CEREDA : Centre d’Étude et de Recherche sur l’Enfant dans le Discours Analytique.

[2] RI3 : Réseau International des Institutions Infantiles.

[3] Jacques Borie assurait depuis 1998 la présidence de l’Association de Gestion du Centre thérapeutique et de recherche de Nonette (AGCTRN).

[4] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n°23, février 1993, p. 7-13.

[5] Borie J., Rabanel J.-R., Viret Cl., « Clinique du suspens », in Miller J.-A. (s/dir.), La Psychose ordinaire. La Convention d’Antibes, Paris, Agalma, 1999, p. 51.

[6] Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, Paris, Éditions Michèle, 2015.

[7] Rabanel J.-R., « Postface. Ne pas reculer », in Borie J., Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 190.

[8] PPS : phénomène psychosomatique.

[9] Borie J., « L’autiste, le psychanalyste et le Président », Le Psychotique et le psychanalyste, op. cit., p. 167-185.

[10] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.

[11] AGCTRN : Association de Gestion du Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette.