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« À ce projet, personne ne s’opposait » : Réinventer le feu prométhéen

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Ce soir est particulier. C’est celui où, quelques jours après ce que la presse appellera « les événements » – et qu’il faudra bien finir par nommer – les théâtres de Paris réouvrent.

Ce 17 novembre 2015, l’Envers de Paris et le collectif « Psychanalyse et théâtre » inaugurent le premier débat de leur programme autour de la pièce d’Alexis Armengol et de Marc Blanchet, À ce projet personne ne s’opposait, une adaptation libre du Prométhée Enchaîné d’Eschyle. Le titre sonne comme une interprétation. Pourtant, lors du débat la question ne sera qu’esquissée, les auteurs acteurs et spectateurs s’accordant implicitement sur l’ouverture que le projet théâtral leur a inspiré. Qu’avons-nous fait ce soir là que de construire du lien, de commencer, par le biais de la parole, que ce soit celle entendue ou celle échangée lors de la rencontre qui a suivi, à commencer de construire un bord au trou qui venait de s’accomplir ?

« Les mythes n’ont pas de vie par eux-mêmes. Ils attendent que nous les incarnions [1]» écrivait Albert Camus en 1946 dans un monde de cendres à un peuple contraint au recommencement, peu de temps après d’autres « événements », prenant lui aussi appui sur Prométhée pour faire renaître le feu, rappeler que le désir peut prendre son point d’origine dans la rébellion et que celle-ci est à maintenir.

Fils de Prométhée, mais aussi de Pandore, Alexis Armengol tente à son tour d’emmener cette « douloureuse et noble image du Rebelle [2] » qui dit l’origine de l’humain, sa grandeur et son manque, à la lorgnette du XXIe siècle. Les dieux sont bel et bien « des bandits » mais leur loi se dévoile dans son insuffisance et l’éthique s’offre comme une nouvelle parade à leur méfaits.

Le point de départ, c’est un lieu qui s’appelle « nulle part » où s’accomplit le supplice d’un Prométhée obstiné, rendu contemporain du simple fait d’avoir offert le feu « gratis » aux hommes. À cela, les auteurs joignent une femme, celle qui n’existe pas, Pandore, qui lâche les fléaux sur l’humanité, manipulée par une Force-pouvoir dont le projet reste de « pourrir l’humanité ». Dès le premier mouvement, l’auteur use du truchement que permettent l’adaptation et la réécriture pour percer le texte original de la langue d’autres insurgés. Des bribes du Discours de la Servitude volontaire ressurgissent par la voix de Prométhée, tandis que Marc Blanchet fait résumer les fléaux de la boîte d’obéissance par le  Malaise dans la civilisation.

La bifurcation a lieu à la fin du premier mouvement lors que Prométhée, Io, Pandore décident d’explorer l’espérance contenue dans la boîte, tout en la libérant. Au second mouvement, l’humanité a capitulé à l’amour du chef, l’espérance s’est finalement révélée être pour elle un fléau, en ce sens où elle a mis les hommes dans l’attente et donc dans la résignation. Les hérauts de ce monde nouveau, qui se nomment eux-mêmes des « sentinelles », ont remplacé les héros antiques, l’enthousiasme s’est substitué à l’espérance. Pour les personnages il s’agit de réinventer le feu, de recommencer l’Histoire au point d’avant la ruse et le larcin, de revenir à la phusis par l’éthique.

Dans cette perspective il s’échinent à faire « œuvre commune » en diffusant ceux qui ont été, de poser des questions en s’autorisant à ce qu’elles soient bêtes et plus encore de laisser des traces de questions, de transmettre, pour guider, pour interpeller, pour faire souvenir à l’avenir que si un seul ne suffit pas maintenant, peut-être suffira-t-il plus tard et qu’« une étincelle suffit à rallumer le feu ».

L’esquisse de ce désir qui fait avec – et malgré – la forclusion des référents, de la tradition, du religieux en sachant que « les fruits de l’attique (…) ne seront plus jamais, ou ils seront pour d’autres [3]» affiché par les personnages trouble d’autant plus qu’il se mêle à un enthousiasme qui s’apparente à une forme d’angélisme, de candeur. D’autre part, la jouissance de parole, quasi compulsive, qui envahit les personnages n’est pas sans rappeler « l’émoi de mai [4] » et que « la vérité du sujet [est toujours] en deçà ou au-delà du collectif [5] ».

 À ce projet aurait pu en rester là et proposer l’alternative usée de la jouissance collective post 68, le contexte s’y prêtait. Au contraire, derrière ce qui se dit, apparaît la nécessité d’une renonciation pulsionnelle invoquée par Freud dans son article sur La possession du feu, rappelée à point nommé par Serge Cottet, invité de la rencontre.

Faire fi de l’espérance, de la foi(re) collective ne veut pas dire, comme le montrent les sentinelles d’A. Armengol, sombrer dans le désespoir. Et à cet endroit, le metteur en scène fait mouche. Cette quasi absence d’espérance ouvre au contraire sur une exigence joyeuse qui se noue au désir. Elle permet de faire lien autour d’une position éthique et lucide. Elle permet Autre chose. « C’est ici que Prométhée rentre à nouveau dans notre siècle [6] ».

[1] Albert Camus, Prométhée aux enfers, 1946.

[2] Albert Camus, L’Homme révolté, 1951, p. 45

[3] Victor Hugo, La légende des siècles, v. 204, Paris, NRF, Poésie/Gallimard, 2002, p. 65.

[4] Albert Camus, Prométhée aux enfers, 1946.

[5] Jacques Lacan, D’un Autre à l’autre, Séminaire XVI, 1968.

[6] Jacques Sédat, « Lacan et Mai 68 », Figures de la psychanalyse 2/2009 (n° 18) , p. 221-226.

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