Pulsion, jouissance et ségrégation

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Un cartel à l’époque de Lacan

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Il était une fois cinq analysantes qui entreprirent une aventure : partir en terra incognita. Au pays de Lacan. C’était il y a longtemps. Notre premier cartel se mit en route. À l’enseignement de Lacan, nous commencions à nous intéresser en assistant à son Séminaire mais à vrai dire, nous n’y comprenions pas grand-chose même si, de temps à autre, une phrase résonnait fortement. Je dois dire qu’un des premiers effets de ce cartel fut que j’interrompis la cure que je suivais à l’IPA et m’adressais à Lacan. Butée dans la cure assurément mais pas seulement ! J’avais rencontré là un dire qui fit évènement.

Nous décidâmes donc de commencer par travailler Les Formations de l’inconscient, sans doute à cause du titre qui nous paraissait familier. Malentendu, bien sûr que ce familier ! À l’époque, nous ne disposions que de versions ronéotées, des milliers de feuilles volantes, qu’il fallait photocopier manuellement une par une, en cinq exemplaires et dans ces transcriptions, les constructions de phrases étaient souvent ambigües et l’exercice de la langue française constamment sollicité… Jacques-Alain Miller n’avait pas encore rendu cela lisible. Mais rien ne nous rebutait. Nous étions résolues à ne pas nous quitter sans avoir terminé la lecture de ce Séminaire. Cela dura deux ans. Tous les quinze jours et parfois toutes les semaines lorsque des vacances se profilaient, ou lorsque nous étions aux prises avec un passage difficile…

Qui était le plus-un de ce cartel ? Je ne suis plus très sûre aujourd’hui de le savoir. En fait, je crois que cette place était une place tournante. Alternativement en effet, l’une de nous, passant outre son « je ne sais pas » et avec son style, se lançait pour forer une trace qui satisfasse pour un temps notre désir d’attraper un bout de ce texte foisonnant, d’en construire des éléments logiques. Jusqu’à ce que le sens recommence à fuir ! S’imaginer avoir à répondre du groupe, en avoir la responsabilité nous incombait tour à tour. J’en ai gardé l’idée que le plus-un, ce n’est pas celui qui sait, comme souvent de jeunes cartellisants le demandent aujourd’hui en mettant ce plus-un en position de maître ou de professeur, voire d’analyste. Dans ce cartel au contraire, c’est à partir de notre particularité que nous mettions au travail notre ignorance et tentions de tirer au clair les formules du désir exposées dans ce Séminaire, autant que les différentes élaborations du graphe.

En quoi ce cartel différait-il d’un groupe de travail, comme ceux auxquels j’avais pu participer en philosophie ? C’est que l’invention de savoir était parfois au rendez-vous. Elle produisait de temps à autre des effets subjectifs et à ce titre faisait « gond » avec le discours analytique. Et si transmission il y avait, c’était par récurrence de l’une à l’autre. Non sans surgissement de critiques cependant (là est d’ailleurs une fonction importante du cartel, loin de tout effet de suggestion ou de complaisance amicale). Chaque fois que se produisait un élément de savoir, du même coup la fonction plus-un relançait la recherche, décomplétait ce savoir. À l’horizon de ces efforts, le texte de Lacan restait notre agalma. Enfin, un petit écrit conclusif fut produit par chacune mais ce qui manqua assurément fut la « sélection » de ces travaux par le plus-un, l’« issue » à leur réserver. À la fin de la lecture, nous nous séparâmes, chacune avec quelques lumières – sans doute pas les mêmes, pour nous engager dans d’autres cartels. Lacan venait d’organiser la Journée des cartels[1]à la Maison de la chimie pour, disait-il, en apprendre un peu plus sur le fonctionnement de cet « organe de base » de son École. Des membres de cartels y étaient invités à exposer le résultat de leur travail sur le rêve, les psychoses, l’éthique de la psychanalyse (un Cartello en somme) et pendant trois demi-journées on parla de la fonction des cartels. Quelques années après, Jacques-Alain Miller et Éric Laurent inventaient le Catalogue des cartels.

L’aventure se poursuit.

[1] Journées des cartels de l’École freudienne de Paris, Lettres de l’École freudienne de Paris, n° 18, 1976.

 

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