Numero 155

Édito, Hebdo Blog 135

Politique du Witz

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Comme le famillionnaire de H. Heine, l’expression Mariage pour tous est un Witz contenant une mise en cause de l’efficacité absolue de la famille à satisfaire les jouissances[1]. Au moment de la mobilisation de l’ECF pour soutenir le vote de cette loi, Jacques-Alain Miller a témoigné au Sénat que l’idée du mariage homosexuel le faisait dans un premier temps plutôt rire[2]. C’est quand on a découvert que certains psychanalystes se positionnaient au nom du Père pour brandir les fantômes de la catastrophe qui nous attendait si cette loi passait, qu’il nous a réveillés afin de défendre la légitimité d’un au-delà de l’Œdipe. En effet, pour pouvoir s’occuper du réel qui s’impose à nous aujourd’hui, mieux vaut en prendre acte sans croire au retour possible d’un père Noël.

L’expression mariage pour tous ramasse en trois mots un certain aboutissement d’un vieux conflit de civilisation entre la sexualité et la morale. Élevée par la chrétienté au niveau d’un pacte sacré avec Dieu conduisant à la procréation, la tentative de concilier la jouissance sexuelle avec une forme de légitimité symbolique existait déjà dans les civilisations païennes. C’était justement pour conquérir la sympathie des populations que les Pères de l’Église s’accordaient avec les mœurs du mariage, là où leur tendance première était d’interdire toute forme de commerce sexuel dont le but serait le plaisir[3]. Or, comme Freud le souligne, là où le mariage devait ouvrir la voie à une sexualité acceptable, il est devenu une forme d’oppression corrélée à une débilité mentale. En effet, la répression de la sexualité requiert une certaine inhibition de la pensée[4].

Ce conflit est aujourd’hui polarisé et mis en scène. Une ouverture aux modes de jouissance les plus singuliers et inventifs va main dans la main avec un nouveau puritanisme fondamentaliste qu’on ne peut plus attribuer uniquement aux monothéismes de nos pères. Ce puritanisme s’accroît tous les jours même dans les milieux les plus progressistes où l’on condamne toute forme de manifestation de l’Éros.

Le Witz, par sa « relation à l’inconscient »[5], libère le sujet de l’effort du refoulement. Il implique donc un gain économique qui se traduit en plaisir. Mais sa valeur politique est dans le forçage de nouvelles formules dans l’Autre du code. C’est pourquoi Lacan fait équivaloir le Witz à l’acte : un élément nouveau qui s’impose au code et le modifie. Ainsi, le mariage pour tous défait définitivement la notion du mariage sacré en forçant dans le code de la civilisation une légitimité des modes de jouissance les plus autistiques. L’argument des 48ème Journées de l’ECF[6], écrit par ses deux directeurs Laura Sokolowsky et Éric Zuliani sous le titre : « Gai, gai, marions-nous » informe des nouvelles formes de mariage qui constituent un pied de nez adressé aux défenseurs du sacré : un mariage avec soi-même, ou encore avec la tour Eiffel…

Dès lors, la prise de position de l’ECF dans le débat sur le mariage pour tous est à comprendre comme le soutien d’un Witz en tant qu’il creuse une nouvelle place dans l’Autre. Cette prise de position est un devoir psychanalytique non seulement pour défendre un accueil démocratique, autant que possible, des jouissances les plus singulières, mais aussi pour assurer une vraie hygiène mentale dans la civilisation. Car forclore du symbolique les modes de jouissance contemporains conduirait à leur retour débridé dans le réel.

Le 24 juin dernier, dans le cadre du cours de J.-A. Miller au local de l’ECF, François Ansermet nous a fait un topo de la clinique des sujets contemporains qui s’adressent à la médecine pour faire passer dans le réel leurs bricolages d’identités sexuelles très singuliers ?[7]. Ainsi, une femme peut demander de devenir homme, tout en préservant son utérus afin de pouvoir enfanter. Outre l’effet de Witz que cette description des bricolages de genres sexuels a eu sur le public, J.-A. Miller en a fait le commentaire suivant : « à travers cette dénaturation, l’espèce humaine va vers son concept, c’est-à-dire vers sa plus grande vérité ».

En quoi est-ce une réalisation de la vérité humaine ? Sans doute faut-il être frappé par le signifiant et par le non-rapport sexuel pour faire ce genre d’inventions identificatoires et s’opposer au dictat de l’anatomie comme destin. Un animal ne saurait pas faire une telle mise en scène d’un fantasme inconscient. Par ailleurs, avant ces progrès de la science, on pouvait rêver d’être une femme pourvue d’un pénis, mais on ne pouvait pas le réaliser.

C’est à partir de sa formation, et non pas au nom d’un idéal progressiste, que le psychanalyste accompagne les apparitions de ces nouvelles formes de jouissance qui voient le jour quotidiennement. Cette formation le conduit à savoir intimement qu’il n’est pas un grand homme et que les héros asexués n’existent pas. Ce savoir implique une chute, mais dans les cas heureux il permet un bricolage nouveau d’un Witz propre au sujet pour traverser l’écran de la morale et loger dans l’Autre le nom de sa jouissance.

[1] Intervention au XIe congrès de l’AMP à Barcelone « les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », avril 2018.

[2] https://www.youtube.com/watch?v=5ezP2T0gDis

[3] Foucault M., Les aveux de la chair, Paris, Gallimard, 2018.

[4] Freud S., « La morale sexuelle “civilisée” et la maladie nerveuse des temps modernes », La vie sexuelle, Parids, PUF, 1969, p. 42.

[5] Freud S. (1905), Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1992.

[6] http://www.causefreudienne.net/wp-content/uploads/2018/03/Argument_J48.jpeg

[7] https://www.lacan-tv.fr/video/cours-de-psychanalyse-4eme-partie-ledit-du-comite-dethique/

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