Numero 135

Édito, Hebdo Blog 133

Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert

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J’ai choisi ce titre pour interroger devant vous l’usage que nous pouvons faire du transfert, selon les indications que donne Lacan, dans ce que Jacques-Alain Miller a appelé son dernier enseignement, celui qui commence à Encore (1972-1973)[1]. J’ai retenu le terme de folie car il reçoit un accent nouveau à partir du texte qui comporte le dire provocateur selon lequel « tout le monde est fou, c’est à dire délirant », texte qui date de cette période[2]. J’ai choisi aussi le terme de disruption, à la fois parce que c’est le titre sous lequel nous avons avec Nouria Gründler, Dominique Laurent et François Ansermet, soutenu un enseignement cette année dans l’ECF, et aussi parce que c’est le terme choisi par J.-A. Miller comme un synonyme de l’effraction que constitue la jouissance dans l’homéostase du corps, fondement de la répétition du Un : « Dans les cas auxquels on a accès par l’analyse, son mode d’entrée [ celui de la jouissance ] est toujours l’effraction, c’est-à-dire pas la déduction, l’intention ou l’évolution, mais la rupture, la disruption par rapport à un ordre préalable fait de la routine du discours par lequel tiennent les significations, ou de la routine que l’on imagine du corps animal. »[3]. Disruption est pris là dans une double acception. C’est à la fois l’effraction première et aussi ses répliques, qui à l’occasion ne cessent de déranger les différentes homéostases ou stabilisations que le sujet a pu établir comme défenses contre l’effraction soudaine d’une jouissance méconnue de lui.

J’ai retenu « folie ». J’aurais pu retenir le terme de délire pour englober les psychoses ordinaires, les autres, et leur mode de traitement puisque dans son Séminaire de 1976, Lacan inclut la psychanalyse dans le délire. « La psychanalyse n’est pas une science […] C’est un délire – un délire dont on attend qu’il porte une science »[4]. La généralisation de l’abord du sujet par la forclusion généralisée se paye d’un prix que J.-A. Miller a mis en évidence dans sa présentation du dernier Lacan. Ce prix est la quasi disparition de l’usage du terme de transfert dans les textes de Lacan. Notons déjà que l’abord du transfert dans les psychoses, d’abord extraordinaires, puis ordinaires, n’a cessé de nous poser des questions, puisque le statut du rapport à l’Autre y était spécialement mis sur la sellette depuis la chute finale de la « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », qui « introduit…la conception à se former de la manœuvre, dans ce traitement, du transfert »[5], pour n’en rien dire puisque ce serait aller « au-delà de Freud »[6].

La fin de la « Question préliminaire » s’arrête sur le point où le père-Dieu s’efface devant le Dieu partenaire de jouissance, « après que la faillite fut ouverte du Nom-du-Père, – c’est-à-dire du signifiant qui dans l’Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l’Autre en tant que lieu de la loi »[7]. Lacan ne dit pas faillite de l’Autre, mais faillite du Nom-du-Père. Il se révèle alors que, selon l’expression de Schreber anticipant Georges Bataille, « Dieu est une p… »[8], autrement dit un partenaire de jouissance. Cette mise au jour est une réduction qui fait la clef de la manœuvre du transfert avec un partenaire de jouissance sans la garantie du Nom-du-Père. N’est-elle pas à situer comme préliminaire à la grande réduction finale du dernier enseignement de Lacan ? Et déjà, la première réduction introduit à de multiples difficultés. Ce sont ces difficultés qu’ont abordé, dans des articles récents, réunis dans l’excellent dernier numéro de la revue El psicoanalisis consacré à « Ce qui ne se sait pas du transfert », Miquel Bassols et Vicente Palomera.

Vicente Palomera situe très bien la question du transfert dans les psychoses. « Alors que le travail du transfert suppose un lien libidinal avec un Autre en position d’objet, dans le travail du délire c’est le sujet comme tel qui prend à sa charge, solitairement, non pas le retour du refoulé (comme nous le disons pour la névrose) mais les retours dans le réel qui l’accablent. Alors qu’il n’y a pas d’autoanalyse du névrosé, le délire est une sorte d’auto-élaboration. Le problème est de savoir si ce travail peut s’insérer dans le discours analytique et si oui, comment ? L’acte analytique peut-il avoir une incidence sur cet auto-traitement du réel comme dans le travail de transfert ? [9]».

Miquel Bassols, quant à lui, dès le Congrès de la NLS à Dublin, en Juillet 2016, avançait que l’effet majeur de l’introduction de la « psychose ordinaire » – cette catégorie instable qui défiait la catégorisation et qui semblait soumise au paradoxe de Russell – ne s’ordonnait que de la rencontre avec la contingence du transfert. Il concluait son texte par : « Les psychoses ordinaires ne sont cliniquement ordonnées que si les phénomènes sont précipités, ordonnés, selon la logique du transfert. Ce n’est que là que les psychoses ordinaires se révèlent ordonnées sous transfert »[10]. Cette perspective revenait à se servir de la psychose ordinaire pour réexaminer la question du transfert dans les psychoses en général. Là aussi, le passage du régime du patriarcat au partenaire jouissance [11], ouvre en somme une double voie. D’une part, la manœuvre du transfert dans les psychoses nous dit quelque chose dans l’abord du transfert dans le dernier enseignement. D’autre part le dernier enseignement nous permet d’aller plus loin et de nous défaire de certains embarras qui nous retenaient dans notre acte.

Du transfert sans le Nom-du-Père au transfert sans l’Autre. 

Dans son dernier enseignement, Lacan va résolument au-delà de Freud, mais sans pour autant lever le voile directement sur le maniement du transfert. Il va même jusqu’à le rabattre sur l’ancienne notion de suggestion « Est-ce que la psychanalyse opère – puisque de temps en temps elle opère – par un effet de suggestion ? Que l’effet de suggestion tienne suppose que le langage tienne à ce qu’on appelle l’homme. Ce n’est pas pour rien que j’ai manifesté jadis une certaine préférence pour un livre de Bentham qui parle de l’utilité des fictions. »[12]. Et J.-A. Miller donne à cette approche tout son poids : « Penser que l’interprétation est un effet de suggestion, c’est, je l’ai dit, énorme. C’est énorme parce que ça fait l’impasse sur le transfert. D’ailleurs, le transfert est bien l’absent de ce tout dernier enseignement, du moins dans les Séminaires du Sinthome et de L’Une-bévue » . Lacan nous laisse cependant, comme l’a noté J.-A. Miller des indications pour « réinventer la psychanalyse » avec lui, spécialement en faisant ce lien entre suggestion et fictions. Il faut partir de ceci que la perspective du Sinthome est celle des Uns séparés, non articulés. « Il y a ici un radical à chacun son sinthome […] qui invite à saisir chacun comme un Un absolu, c’est-à-dire séparé. […] Le transfert […] c’est cela qui est raboté par la perspective du tout dernier enseignement de Lacan. C’est une perspective dont on peut dire qu’elle prend la pratique de l’analyse à rebrousse-poil. »[13]

Mais ce rebrousse poil, ne conviendrait-il pas spécialement à notre étoffe de la pratique de la psychanalyse du côté des folies, là où nous ne pouvons nous soutenir du Nom-du-Père, à l’époque du Sinthome et du parlêtre ? Cette façon de laisser le transfert de côté puisque le sujet n’est plus abordé à partir de l’Autre, ne pourrait-elle pas nous libérer puisque justement « Lacan fait une impasse sur le transfert, parce que […] le transfert suppose le grand Autre bien établi et bien maçonné. Il y a transfert quand on a déjà supposé le savoir qui voudrait dire quelque chose »[14]. Or cet Autre bien maçonné est celui qui s’évanouit dans ce champ de la clinique qui nous intéresse. De même, le vouloir dire quelque chose y est en question. Généralisation, radicalisation, et rebrousse-poil ! Voilà les perspectives à partir desquelles je voudrais aborder notre thème.

Dans les Séminaires XXIII et XXIV, presque rien sur le transfert donc, sinon un passage précis du Séminaire du 10 mai 1977 que je voudrais commenter avec les indications du dernier cours de J.-A. Miller dans son ensemble. De façon caractéristique, dans cette séance du Séminaire, Lacan part de ce qu’il n’y a pas. De ce qui est marqué du négatif, le transfert négatif, pour en arriver au transfert positif, qui n’a pas d’existence définie. Il évoque le recours au « ça s’y sent », comme dans le Séminaire XXIII, pour désigner un réel qui échappe à pouvoir s’écrire comme existence. On peut simplement le nommer. Le raisonnement doit être suivi pas à pas. On nomme quelque chose négativement, pour signaler qu’il n’y a pas, car on sent qu’il y a une existence dont on n’arrive pas à saisir la consistance logique.

« […] j’ai à me glisser – c’est ainsi que c’est foutu – entre le transfert qu’on appelle je ne sais pourquoi négatif, et … On ne sait toujours pas ce que c’est que le transfert positif. J’ai essayé de le définir sous le nom du “sujet supposé savoir ” »[15].

C’est ce niveau de l’hypothèse avec lequel Lacan veut rompre. L’effet de l’hypothèse, de la fiction, est de transférer à l’analyste la place de la cause de production du savoir en analyse. Le transfert est ainsi réduit à sa logique attributive. L’analyste n’a pas à oublier que ce n’est pas son être qui est le ressort de l’opération analytique. Lacan retrouve là sa veine combative contre ceux des psychanalystes de l’IPA qui soutenaient que l’analyste opère avec ce qu’il est. : « Ce qui importe…ce n’est pas tant ce que l’analyste dit ou fait que ce qu’il est ». Aboutissant à une proposition folle « En France, le doctrinaire de l’être …a été droit à cette solution : l’être du psychanalyste est inné »[16].

Lacan a balayé cette épaisseur de l’être du psychanalyste en mettant en valeur, dans son enseignement classique, que l’analyste occupe le lieu d’une supposition ou d’une attribution.

« Qui est supposé savoir ? C’est l’analyste. C’est une attribution, comme déjà l’indique le mot de supposé. Une attribution, ce n’est qu’un mot. Il y a un sujet, quelque chose qui est dessus, qui est supposé savoir. Savoir est donc son attribut. Il n’y a qu’un ennui, c’est qu’il est impossible de donner l’attribut du savoir à quiconque »[17].

L’opposition entre jugement d’attribution et jugement d’existence chez Freud est une opposition sur laquelle Lacan s’est appuyé de diverses façons au cours de son enseignement. Ici, la référence au jugement d’attribution vient souligner avant tout qu’il ne s’agit pas d’un jugement d’existence.

 « Celui qui sait, dans l’analyse, c’est l’analysant. Ce qu’il déroule, c’est qu’il sait, à ceci près que c’est un autre – mais y a-t-il un autre ? – qui suit ce qu’il a à dire, à savoir ce qu’il sait. Cette notion d’Autre, je l’ai marquée dans un certain graphe d’une barre qui le rompt.»[18].

La notation de l’analyste comme celui qui suit ce que l’analysant a à dire, consonne avec la description de la position de l’analyste comme témoin ou secrétaire de l’élaboration que mène le sujet psychotique, après la faillite du Nom-du-Père. Mais il faut entendre au-delà, la rupture de l’analyste avec son ancrage dans la supposition. Il n’est pas à la place du sujet supposé savoir, il est à la place de celui qui suit. Il y a là équivoque entre le « je suis », première personne de l’indicatif du verbe être, et le « il suit », troisième personne de l’indicatif du verbe suivre.

Quel est donc le statut de l’Autre rompu qui s’en déduit ? Il faut déjà souligner l’originalité du terme de rompu, qui vient à la place de barré, que Lacan utilisait jusque là. Par ce déplacement, il accentue le fait qu’il s’agit d’une question d’existence, de ce qui peut être affirmé ou nié à partir de ce jugement. « Mais rompre est-ce nier ? L’analyse à proprement parler énonce que l’Autre ne soit rien que cette duplicité. Il y a de l’Un, mais il n’y a rien d’Autre »[19]. La formulation est radicale et subtile « rien d’Autre ».

La barre relevait de l’enseignement classique, la rupture passe maintenant entre l’Être et ce qu’il y a. Lacan poursuit en soulignant que la barre perdue retombe sur l’Un de façon étrange. Il faut pour cela séparer l’Un et le dialogue. L’Un peut dialoguer tout seul. « L’Un, je l’ai dit, dialogue tout seul, puisqu’il reçoit son propre message sous une forme inversée. C’est lui qui sait, et non pas le supposé savoir »[20]. Nous retrouvons là l’auto-élaboration que Vicente Palomera évoquait au cœur du travail du délire, mais Lacan fait valoir que cette auto-élaboration est fondée depuis toujours sur la formule générale de la communication. Chacun reçoit son message sous forme inversée. Notre formulation fondamentale de l’interprétation « Je ne te le fais pas dire… » est ainsi généralisée. Il n’y a plus alors besoin de la fiction du je en place de supposé extraire le savoir du lieu de l’analysant. L’analysant sait et il suffit qu’il s’adresse à l’Autre qui n’existe pas pour que se produise l’effet de retour.

Mais ceci ne peut opérer qu’à condition de donner à ce savoir sa portée de singularité radicale. On ne peut savoir ce dont il s’agit avant que ce savoir vienne à être reçu sous sa forme inversée. Cette logique accompagne le suspend radical de toute relation de communauté entre l’analysant et l’analyste. C’est une conséquence de la mise en suspend du tous qui laissait subsister sous la supposition, le fantôme d’un trait commun entre l’analysant et l’analyste. Victoria Horne-Reinoso, dans un texte publié dans la Revue de l’ECF, a noté l’importance du préalable de « toutes les femmes sont folles… mais pas folles du tout » pour passer à la séparation des Uns que soutient l’affirmation de « Tout le monde délire »[21].

 « J’ai avancé aussi ceci, qui s’énonce de l’universel, mais pour le nier – j’ai dit qu’il n’y a pas de tous. C’est bien en quoi les femmes sont plus homme que l’homme. Elles ne sont pas-toutes, ai-je dit. Ces tous n’ont aucun trait commun. Ils ont pourtant celui-ci, qui est le seul trait commun – le trait que j’ai dit unaire. Il se conforte de l’Un. Il y a de l’Un. Je l’ai répété tout à l’heure pour dire qu’il y a de l’Un, et rien d’Autre »[22].

Transfert et sentiment : l’Une bévue et le faire Vrai

Lacan conclut sa reformulation du transfert sur un point clef. L’articulation entre le « transfert négatif » et la haine qu’il avait jusqu’ici abordé comme passion de l’être, comme la passion visant par excellence l’être de l’Autre. L’Autre n’existe pas, mais la passion haineuse existe. Justement parce qu’elle ne s’attarde pas aux attributs de l’Autre, elle vise au réel. Elle vise quelque chose de plus profond, qui est de l’ordre de la haine du prochain. Lors de notre dernier Forum de Rome sur l’Étranger, je rappelais la fonction de la haine, soulignée par J.-A. Miller : « Dans la haine de l’Autre, il est certain qu’il y a quelque chose de plus que l’agressivité. Il y a une constante de cette agressivité qui mérite le nom de haine, et qui vise le réel dans l’Autre. Qu’est-ce qui fait que cet Autre est Autre pour qu’on puisse le haïr, pour qu’on puisse le haïr dans son être ? Eh bien, c’est la haine de la jouissance de l’Autre. C’est même là la forme la plus générale qu’on peut donner à ce racisme moderne tel que nous le vérifions. C’est la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit.»[23] La haine est du côté du réel, et même si l’Autre n’existe pas, la haine est première par rapport à l’amour. C’est un point de rejet, d’expulsion de l’Autre qui remonte à l’Ausstossung, à l’expulsion primordiale qui situe le sujet face à l’Autre. C’est ce que Lacan avait dégagé de la lecture de la Verneinung de Freud dès la phase classique de son enseignement. « Car c’est ainsi qu’il faut comprendre […] l’Ausstossung aus dem Ich, l’expulsion hors du sujet. C’est cette dernière qui constitue le réel en tant qu’il est le domaine de ce qui subsiste hors de la symbolisation »[24]. C’est sur ce fond qu’il faut lire l’introduction par Lacan, en contrepoint de la séparation des Uns, de la place du sentiment qui inclut dans sa nouvelle définition la haine et l’amour. « Il y a de l’Un, et ça veut dire qu’il y a quand même du sentiment, ce sentiment que j’ai appelé, selon les unarités, le support de ce qu’il faut bien que je reconnaisse, la haine, en tant que cette haine est parente de l’amour […] »[25]. Cette hainamoration est la conséquence de la séparation d’avec la jouissance des autres Uns. Je constatais à Rome le fait que « Savoir cela, savoir les apories de l’amour et de la jouissance au voisinage du prochain ne nous condamne ni au cynisme, ni à l’immobilité où à la constatation de la présence irréductible de la haine ou du mal ».[26] Ici aussi, savoir qu’il y a l’hainamoration ne condamne pas à l’immobilisme de peur de déclencher la haine.

Lacan donne une place, à partir du réel de la haine à une autre dimension. Elle s’impose à partir de l’achoppement. Car le « parler seul » de l’Un n’est pas exempt de cette dimension, bien au contraire. Le trait de l’Unaire entraîne le trait de l’Une bévue. « Il n’y a rien de plus difficile à saisir que ce trait de l’une- bévue, dont je traduis l’Unbewust, qui veut dire en allemand inconscient. Mais traduit par l’une bévue, ça veut dire tout autre chose – un achoppement, un trébuchement, un glissement de mot à mot »[27]. Arrêtons-nous sur cette nouvelle version de l’achoppement isolée par J.-A. Miller. « Dans son Séminaire des Quatre concepts, [Lacan] définit l’inconscient par l’achoppement, c’est-à-dire par l’une-bévue. Mais dans son Séminaire XXIV, ça veut dire tout autre chose. Là, l’achoppement ou le glissement de mot à mot comme phénomène se situe dans un temps antérieur à celui où peut apparaître l’inconscient. L’inconscient n’apparaît dans l’une-bévue que dans la mesure où on ajoute une finalité signifiante, que dans la mesure où on ajoute une signification. »[28]

Et c’est là où se glisse une nouvelle version du transfert positif. C’est une transformation par ajout de sentiment, une transformation par ajout de signification qui permet un nouvel usage du partenaire de jouissance pour surmonter les achoppements de l’Une bévue du sujet confronté à l’alangue et son instabilité, ses glissements permanents. « Lacan donne un nom à cette transformation par ajout de signification. Il la désigne comme un faire-vrai : “ La psychanalyse, c’est ce qui fait vrai.” … L’inconscient vient après, parce qu’on rajoute du sens : “ On rajoute un coup de sens, mais ça reste un semblant.” »[29].

Le semblant reste alors soumis à un régime distinct de la Vérité. Le semblant, soumis au « faire vrai » permet au sujet de rétablir une homéostase, malgré les achoppements, malgré l’instabilité foncière de lalangue, malgré l’homophonie[30] primordiale. Il faut alors l’appui de l’analyste, au-delà de la fonction du témoin, du soutien, du secrétaire. Il est celui qui fait vrai l’achoppement. « Que bien entendu l’analysant produise l’analyste, c’est ce qui ne fait aucun doute. C’est pour cette raison que je m’interroge sur ce qu’il en est de ce statut de l’analyste, à qui je laisse sa place de faire vrai, de semblant […] »[31].

Ce qui était, au temps de la « Question préliminaire… », présenté comme l’horizon d’un traitement possible de la psychose, une stabilisation de la métaphore délirante grâce à une fiction non-œdipienne est maintenant généralisé sous la forme d’une homéostase régie par le principe de plaisir comme défense contre la disruption de la jouissance. Mais Lacan y introduit une nouvelle dimension en considérant que l’homéostase du principe de plaisir est synonyme de repos et de sommeil. J.-A. Miller a donné une transcription de cette version de la psychanalyse qui constate l’Autre rompu et rétablit un lieu de l’analyste comme semblant, entendu au sens d’un faire nouveau : le faire vrai. Ce faire vrai s’oppose au registre du faire être contemporain de l’Autre incluant le signifiant de la Loi[32]. « On voit alors en quoi consisterait la psychanalyse. Elle consisterait à ramener au principe du plaisir par l’effet de suggestion. […] La suggestion, c’est l’effet naturel du signifiant. C’est comme cela que je comprends pourquoi Lacan peut dire qu’il y a contamination du discours par le sommeil […] Qu’est-ce que Lacan dessine comme l’usage de ce qu’on appelle, de ce qu’on appelait, l’interprétation ? Il est instructif de voir qu’il ramène alors le principe du plaisir, et qu’il lui reconnaît une place à l’étage de l’Un. »[33] À la fin du parcours, la suggestion est ramenée à son fondement premier : l’impact du signifiant sur le corps, permettant un certain traitement de la disruption de jouissance, son tempérament vers une homéostase grâce à l’auto-élaboration d’une fiction non standard. C’est là l’importance de la définition que Lacan donne de la fin de l’analyse dans les conférences américaines de 1975. « Une analyse n’a pas à être poussée trop loin. Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez »[34]. Il faut bien entendre que ce bonheur de vivre, cette satisfaction là, est une satisfaction de l’Un. Elle se situe à rebours de la satisfaction articulée à l’Autre, celle qu’indiquait Lacan dans « Fonction et champ… » où « la question de la terminaison de l’analyse est celle du moment où la satisfaction du sujet trouve à se réaliser dans la satisfaction de chacun, c’est à dire de tous ceux qu’elle s’associe dans une œuvre humaine[35]». J.-A. Miller commentant ce passage dans son dernier cours le trouve « perplexifiant ». « On n’aperçoit pas exactement que ceux qui s’associent dans une œuvre humaine, que ce soit une école ou un parti, brillent par la compatibilité de leur satisfaction, on aperçoit plutôt qu’ils se mangent le nez »[36].

Pour autant, Lacan laisse sa place, en contrepoint de la fiction autorégulatrice, et de la satisfaction du Un, à une nouvelle approche de l’interprétation. Celle qui fonctionne à rebours de l’usage commun de la fiction, comme un réveil.

L’interprétation comme jaculation

Dans le Séminaire XXII, le 11 janvier 1975, Lacan s’interroge sur la nouvelle formulation à donner à l’effet de sens que donne l’interprétation, à partir du moment où les trois consistances R, S, I sont homogènes. Et il en vient à séparer la parole et l’interprétation, comme il sépare l’interprétation du rôle du transfert. L’interprétation présentifie un au-delà de la parole : « L’interprétation analytique […] porte d’une façon qui va beaucoup plus loin que la parole. La parole est un objet d’élaboration pour l’analysant, mais qu’en est-il des effets de ce que dit l’analyste – car il dit. Ça n’est pas rien de formuler que le transfert y joue un rôle, mais ça n’éclaire rien. Il s’agirait d’expliquer comment l’interprétation porte, et qu’elle n’implique pas forcément une énonciation »[37]. Pour rendre compte de l’efficace de l’interprétation, il en vient à poser l’existence d’un effet de sens réel. « L’effet de sens exigible du discours analytique n’est pas imaginaire. Il n’est pas non plus symbolique. Il faut qu’il soit réel. Ce dont je m’occupe cette année, c’est de penser quel peut être le réel d’un effet de sens »[38]. Cette interprétation n’est pas de l’ordre d’une traduction par ajout d’un signifiant deux par rapport à un signifiant Un. C’est l’interprétation qui ne vise pas la concaténation ou la production d’une chaîne signifiante. Elle prend acte de la nouvelle visée du serrage du nœud autour de l’évènement de corps et de l’inscription qui peut être notée (a) en un usage renouvelé. « Ce que nous posons avec le nœud borroméen va déjà contre l’image de la concaténation. Le discours dont il s’agit ne fait pas chaîne […] Dès lors la question se pose de savoir si l’effet de sens dans son réel tient à l’emploi des mots ou bien à leur jaculation. […] On croyait que c’étaient les mots qui portent. Alors que si nous nous donnons la peine d’isoler la catégorie du signifiant, nous voyons bien que la jaculation garde un sens isolable »[39].

Le choix de jaculation opposé à la parole nous interroge. Il faut noter qu’en français le nom jaculation et l’adjectif jaculatoire proviennent de discours distincts, humaniste et religieux[40].

L’usage nouveau que Lacan veut donner à la jaculation n’est ni humaniste, ni religieux. Il vient de son usage lacanien propre. Il a déjà qualifié le texte poétique de « jaculation », pour Pindare[41]. Il peut aussi parler de jaculations mystiques, à propos d’Angélus Silesius[42]. Ou bien encore, il fait du Poordjeli de Serge Leclaire « une jaculation secrète, une formule jubilatoire, une onomatopée »[43], comme il fait du « Fort-Da » une jaculation. Mais c’est dans le Séminaire sur l’objet de la psychanalyse qu’il donne le sens le plus général à cette jaculation, reprenant même les premières phrases du premier Séminaire sur l’action du maître Zen : « […] chacun sait qu’un exercice Zen, ça a tout de même quelque rapport, encore qu’on ne sache pas bien ce que ça veut dire, avec la réalisation subjective d’un vide. Et nous ne forçons rien en admettant que pour quiconque, le contemplateur moyen, verra cette figure, se dira qu’il y a quelque chose comme une sorte de moment sommet qui doit avoir rapport avec le vide mental qu’il s’agit d’obtenir et qui serait obtenu, ce moment singulier, brusquerie succédant à l’attente qui se réalise parfois par un mot, une phrase, une jaculation, voire une grossièreté, un pied de nez, un coup de pied au cul. Il est bien certain que ces sortes de pantalonnades ou clowneries n’ont de sens qu’au regard d’une longue préparation subjective […] »[44]. Notons ici, de façon cruciale le lien de la production du vide subjectif et de la jaculation.

Donc, la jaculation inclut la valeur de l’ardent, ou de l’enthousiasme, mais c’est pour désigner un usage du signifiant tel qu’il réveille au sens de produire le vide de signification. Ce qui est appelé jaculation dans le Séminaire XXII, comme désignant un effet de sens réel, devient dans le Séminaire XXIV le signifiant nouveau. « Quand il en appelle à un signifiant nouveau, il s’agit, en fait, d’un signifiant qui pourrait avoir un autre usage, …un signifiant qui serait nouveau, non pas simplement parce qu’ainsi il y aurait un signifiant de plus, mais parce qu’au lieu d’être contaminé par le sommeil, ce signifiant nouveau déclencherait un réveil. »[45].

Ce réveil est connecté à la production d’un effet de sens réel comme production d’un vide subjectif. Il consonne bien avec l’accent du dernier enseignement sur le trou et non sur la chaîne.

Ainsi, dans son dernier enseignement, Lacan dessine, au sens propre, avec le nœud une modalité du traitement de la disruption de la jouissance par l’Une bévue. Il reformule pour cela les termes classiques des instruments de l’opération psychanalytique : l’Inconscient, le Transfert, l’Interprétation pour en proposer de nouveaux : le parlêtre, l’acte, la jaculation soumis à la logique du Yad’l’Un , jaculation centrale dans toutes les conséquences qu’à fait entendre J-A Miller. Cet ensemble de reprises définit le cadre théorique d’une pratique de la clinique des folies sous transfert et du traitement de la disruption de jouissance qui se produit, particulièrement consonante au trouble dans l’Autre que suppose l’approche de ce champ. La juste lecture des travaux de notre Congrès suppose cet horizon du dernier enseignement, bien que Lacan gagne toujours à être lu « en bloc »[46]. Il nous faut un bloc orienté car sinon nous resterons occidentés par l’ultime virage de Lacan si propice à la pratique contemporaine de la psychanalyse.

[1] Intervention au XIe congrès de l’AMP à Barcelone « les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert », avril 2018.

[2] Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! » Ornicar ? 17-18,1979, Paris, Navarin, p. 278.

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Être et l’Un », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 23 mars 2011, inédit.

[4] Lacan J., « Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 11 janvier 1977, Ornicar ? n° 14, Paris, Navarin, p.8.

[5] Lacan J., « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 583.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Palomera V., « Transferencia y posición del analista en las psicosis. Entrevista », El psicoanalisis n°32, Barcelona, Escuela Lacaniana de Psicoanalisis, avril 2018, p. 76.

[10] Bassols M., « Las psicosis ordenadas bajo transferencia », El psicoanalisis n°32, Barcelona, Escuela Lacaniana de Psicoanalisis, avril 2018, p. 42.

[11] Laurent D., L’ordinaire de la jouissance, fondement de la nouvelle clinique du délire », La Cause du désir, n°98, Paris, Navarin, 2018, p.27.

[12] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 20.

[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit.

[14] Ibid.

[15] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 17.

[16] Lacan J., « La Direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil 1966, p. 590.  Et la note [22] p. 645).

[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 18.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Ibid.

[21] Horne-Reinoso V., « Point de folie à l’ère du parlêtre », La Cause du désir, n°98, Paris, Navarin, 2018, p. 68.

[22] Ibid.

[23] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Extimité » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 27 novembre 1985, inédit.

[24] Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », (1954), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 388.

[25] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 18.

[26] Laurent E., « L’étranger extime, I », Lacan quotidien, n°770, 22 mars 2018.

[27] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 18.

[28] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit.

[29] Ibid.

[30] Milner J-C, « Back and forth from Letter to Homophony», Problemi international, vol. 1,n°1, 2017, Society for Theoretical Psychoanalysis.

[31] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre », Texte établi par J.-A. Miller, leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, n°17-18, Paris, Navarin, 1979, p. 18.

[32] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Être et l’Un », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse, leçon du 11 mai 2011, inédit.

[33] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit

[34] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Yale University, Kanzer Seminar, 24 novembre 1975, Scilicet, 6/7, Paris, Seuil, 1976, p. 15.

[35] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[36] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, L’Être et l’Un », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse,  leçon du 6 avril 2011, inédit.

[37] Lacan J., Séminaire XXII, « R.S.I », Séance du 11 février 1975. Texte établi par J.-A. Miller, Ornicar ? , n° 4, p.95-96.

[38] Ibid.

[39] Ibid., p. 96-97.

[40] Dictionnaire historique de la langue Française, Le Robert.

[41] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2001, leçon du 21 juin 1961, p. 433.  – Lacan parle de la « jaculation célèbre de Pindare ».

[42] Lacan J., Le Séminaire XIII, « L’objet de la psychanalyse » (1965-1966), Séance du 1er décembre 1965, inédit

[43] Lacan J., Le Séminaire XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse » (1964-1965), le 27 février 1965, inédit.

[44] Lacan J., Le Séminaire XIII, « L’objet de la psychanalyse », op.cit.

[45] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan », Enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit.

[46] Comme le souligne le très intéressant travail collectif coordonné par Leonardo Gorostiza, Lacan en Bloque, Grama, 2017.

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