Y a-t-il de l’analyste en institution ?

Dans « La matrice du traitement de l’enfant loup » [1], commentaire que Jacques-Alain Miller fait du travail de Rosine Lefort avec le petit Robert, je me suis arrêtée cette fois à la question de savoir ce qu’est l’analyste dans ce dispositif. Elle rejoint ma question : qu’est-ce qu’un analyste en institution ? Ou autrement dit encore qu’est-ce qui est analytique dans le travail en institution ? Pour autant qu’être analyste, ce n’est jamais que le devenir comme le rappelait Laurent Dupont à la Journée Question d’École, cette question se pose à nous dans chaque cas, où que ce soit.

Dans le travail de Rosine Lefort, J.-A. Miller commence par réfuter la position de l’analyste en tant que secrétaire de l’aliéné. Il ne croit pas que la position de Rosine puisse être qualifiée de « position vierge de preneuse de notes. » Il y a nécessairement une lecture de la pantomime que l’enfant met en œuvre et donc il y a interprétation des comportements.

Il souligne que la transformation obtenue est obtenue grâce à l’introduction de la présence de l’analyste. C’est une nouveauté dans la vie de l’enfant. Mais l’analyste, c’est quoi ? se demande-t-il. Il rappelle que Rosine était une jeune femme elle-même en analyse et dont l’extrême attention au moindre détail était soutenue par un transfert à Jacques Lacan et donc au-delà de lui à la psychanalyse.

L’analyste est donc une analysante. Et ce n’est pas parce qu’elle n’a pas encore fini sa cure mais bien parce que l’analyste est toujours un analysant. S’il a terminé son analyse, il n’en a pas terminé avec le travail d’analyse, il est simplement arrivé au point où il n’a plus besoin d’un analyste pour poursuivre son chemin d’analysant. En l’occurrence, Rosine est toujours en cure chez Jacques Lacan lorsqu’elle reçoit Robert, ce dont elle a témoigné dans un texte paru dans l’Âne n°44 en 1990 et republié dans la Cause freudienne n°66 [2]. J.-A. Miller fait valoir qu’au-delà de son analyste, Rosine a un transfert à la psychanalyse. Et par ailleurs, elle travaille avec son symptôme c’est à dire son extrême sensibilité et son attention aux moindres détails. J’en déduis donc que l’analyste est un analysant qui a un transfert à la psychanalyse. Autrement dit, il n’est pas seulement dans le travail du transfert mais aussi dans le transfert de travail. Et l’analyste est aussi celui qui travaille avec son symptôme.

Miller ajoute une autre dimension importante à la réussite de ce suivi, c’est la régularité. D’emblée Rosine lie la régularité de sa présence et le fait que Robert en prenne assurance. Et comme elle ne veille pas à ses besoins, il reste l’amour en jeu. Il note que Rosine accepte l’amour sans s’y laisser prendre. C’est donc une composante essentielle du transfert qui est mise en jeu dans la cure et qui va se développer autour du don de cadeaux : pénis, pipi, caca, corps nu. J.-A. Miller fait observer que dans le cas du petit Robert il y avait déjà beaucoup d’éléments élaborés et qui ont permis la mise en place du travail de la cure : le langage (pas seulement les deux mots que Lacan relève mais aussi oui-non et Madame), le jeu dans le semblant, la jalousie et donc le rapport aux petits autres, le don, la fonction du témoin et la répartition des objets entre lui et l’Autre.

Donc pour Robert, l’analyste est mis d’emblée en position de témoin. Il prend Rosine à témoin de ce qu’il fait et de comment il se comporte avec les autres enfants. Il s’adresse donc à elle et à partir de là, il met en œuvre une logique d’érection et de castration, de +1 et de -1. A défaut de pouvoir faire passer le réel au symbolique, Robert tente de réelliser le symbolique en faisant passer le moins dans le réel. C’est la logique de sa cure qu’épingle J.-A. Miller de manière très précise.

Ce qui a permis qu’il y ait de l’analyste dans ce cas :

  • du côté de l’analyste, c’est d’être un analysant qui a un transfert à la psychanalyse et qui travaille avec son symptôme. Rosine ne travaille pas avec son fantasme d’être rejetée mais avec son symptôme c’est-à-dire sa grande sensibilité.
  • du côté de l’enfant, c’est qu’il y ait déjà un certain nombre d’éléments complexes mis en place : la structure du langage, le semblant, le rapport à l’autre, le don, l’amour. C’est ce qui lui a permis de mettre l’analyste à une place de témoins et de répartit ensuite les objets entre lui et l’autre.
  • du côté du dispositif : la régularité.

 

[1] Miller J.-A., « La matrice du traitement de l’enfant loup », La Cause freudienne, n°66, 2007.

[2] Lefort R., « Le chemin de crête sur la dune », La Cause freudienne, n°66, 2007.