Voyage autour de ma chambre

Il ne faut jurer de rien, ni de quoi que ce soit en même temps.
Toujours est-il que les circonstances m’ont fait souvenir du nom d’un auteur et du titre de son récit lu dans une autre vie :
Voyage autour de ma chambre[1].
En quarante-deux chapitres brefs comme ces jours si courts que de si longues heures composent parfois, l’auteur, Xavier de Maistre, frère cadet de Joseph tous deux nés dans une fratrie de quinze enfants dont dix vécurent. Xavier, contemporain de Stendhal, officier d’une part, peintre de l’autre, et amant ombrageux de surcroît, mis aux arrêts pour cause de duel, y voue sa belle plume à composer des méditations délicieusement inactuelles, dignes de suspendre, voire de tuer le temps, non sans qu’il en reste quelque chose. Nous sommes en 1794.
Voici un extrait du dernier chapitre.

La réclusion de l’auteur touche à sa fin. Assoupi, l’auteur rêve qu’il est aux enfers en compagnie d’Hippocrate, Platon, Périclès, Aspasie et de l’illustre docteur Cigna de Turin.


« ‘‘Si les découvertes dont vous me parlez étaient vraies, disait Hippocrate au docteur, et si elles avaient été aussi utiles à la médecine que vous le prétendez, j’aurais vu diminuer le nombre des hommes qui descendent chaque jour dans le royaume sombre, et dont la liste commune, d’après les registres de Minos, que j’ai vérifiés moi-même, est constamment la même qu’autrefois.’’
Le docteur Cigna […] fit un long détail de toutes les découvertes qui ont trait à la médecine, et de la foule de remèdes qu’on doit à la chimie […].
‘‘Croirai-je, lui répondis-je alors, que ces grands hommes ignorent tout ce que vous venez de leur dire, et que leur âme, dégagée des entraves de la matière, trouve quelque chose d’obscur dans toute la nature ?
‘‘– Ah ! quelle est votre erreur ! s’écria le proto-médecin du Péloponnèse ; les mystères de la nature sont cachés aux morts comme aux vivants ; […] voilà ce que nous apprenons de certain sur les bords du Styx. Et, croyez-moi, ajouta-t-il en adressant la parole au docteur, dépouillez-vous de ce reste d’esprit de corps que vous avez apporté du séjour des mortels ; et […] ne nous fatiguons plus à défendre un art qui, chez les morts où nous sommes, ne serait pas même utile aux médecins.’’
Ainsi parla le fameux Hippocrate, à mon grand étonnement.
Le docteur Cigna […] non-seulement fut de l’avis d’Hippocrate, mais il avoua même, en rougissant à la manière des intelligences, qu’il s’en était toujours douté.
Périclès […] lisait un numéro du Moniteur, qui annonçait la décadence des arts et des sciences ; il voyait des savants illustres quitter leurs sublimes spéculations pour inventer de nouveaux crimes ; et il frémissait d’entendre une horde de cannibales se comparer aux héros de la généreuse Grèce, en faisant périr sur l’échafaud […] des vieillards vénérables, des femmes, des enfants, et commettant de sang-froid les crimes les plus atroces et les plus inutiles.
Platon, qui avait écouté sans rien dire notre conversation, la voyant tout à coup terminée […] prit la parole à son tour. – ‘‘Je conçois, nous dit-il, comment les découvertes qu’ont faites vos grands hommes dans toutes les branches de la physique sont inutiles à la médecine, qui ne pourra jamais changer le cours de la nature qu’aux dépens de la vie des hommes ; mais il n’en sera pas de même, sans doute, des recherches qu’on a faites sur la politique »[2].

Aspasie intervient, et par un de ces tours que seuls les rêves connaissent, parvient à émouvoir jusqu’à l’éveiller le rêveur au terme d’une conversation palpitante sur la mode.

« Charmant pays de l’imagination, […] il faut que je te quitte. […]
C’est aujourd’hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers ! Le joug des affaires va de nouveau peser sur moi ; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir. – Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait pas oublier l’un et l’autre, et si j’échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité ! […]
Était-ce donc pour me punir qu’on m’avait relégué dans ma chambre, – dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.
Cependant jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. – Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, […] une puissance secrète m’entraîne ; […] ma porte s’ouvre : – j’erre sous les spacieux portiques de la rue du Pô ; – mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux. – Oui, voilà bien […] cette porte, cet escalier […].
C’est ainsi qu’on éprouve un avant-goût acide lorsqu’on coupe un citron pour le manger »[3].

[1] Maistre (de) X., Voyage autour de ma chambre, 1794, disponible sur internet.

[2] Ibid.

[3] Ibid.