Un enseignement, un style

Jacques Borie était précis, son style était clair, sa voix portait une énonciation singulièrement décidée, forte des étonnements que produisaient toujours la lecture des séminaires et des conférences de Lacan. Alternant des moments appuyés pour faire entendre la résonnance et par là même la composition et la décomposition des signifiants, à l’aide d’accélérations du rythme de la voix pour développer des points logiques, s’autorisant ensuite des retours et rebroussements, il savait suspendre la pensée de l’auditeur, le mettre au travail. Dans l’intervention « Lacan, la vie » [1], prononcée à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Lacan, il subvertit le genre littéraire de la commémoration. Pas d’état d’âme sur la vie et l’œuvre de Lacan mais a contrario une lecture singulière. Un titre court, inhabituel dans notre champ, énigmatique par sa simplicité même. Ce 1er décembre 2001, après le temps de catastrophe du 11 septembre qui marqua l’entrée dans le XXIe siècle, Jacques Borie nous invitait à ne pas éviter la prise en compte du tranchant de la pulsion de mort pour aller du côté de la vie. Comptant sur seulement trois signifiants de Lacan, « style, vie, Freud », il démontrait comment ces mots introduisent le nouveau apporté par Lacan dans la psychanalyse et sont, aujourd’hui encore, actuels. Trois signifiants qui, non sans évoquer les trois registres RSI, ouvrent autrement la voie de la vie et de la transmission. Jacques Borie, enseignant, parlait sans lire. Il prenait le risque de laisser sa parole avancer « par bouts » détours, retours, orienté du souci éthique du bien-dire, en appui sur ce qui fait impasse, interrogation, question, étonnement. Il incarnait de cette façon, par la force de sa parole, un usage des points de butée, quand le pas qui avance est « un pas de sens », un « il n’y a pas », qui comprend l’objet a, indice du désir dont la structure de manque s’avère nécessaire pour que surgisse un dire autrement. Ainsi va le style quand il ouvre à du nouveau. Il introduit à autre chose par ce qui fait défaut pour le dire. En opposition à l’Ego psychology, et à la suite de Lacan, comment mieux dire l’enseignement de la psychanalyse à partir des effets de transfert d’une adresse toujours singulière qui implique le style de vie ? Jacques Borie l’avait éprouvé à partir des effets inattendus de sa rencontre avec Lacan à Lyon en 1967. En septembre dernier, il nous rappelait, à la Section clinique de Lyon, dans l’amphithéâtre même de l’hôpital du Vinatier où Lacan fut l’invité de la psychiatrie lyonnaise, la force et l’élan qu’impulsa pour lui cette rencontre inoubliable. Cela avait donné le ton à la responsabilité d’enseigner qu’il assumait depuis de nombreuses années auprès d’un public qu’il ne connaissait pas dans sa totalité, mais un par un. Continuer à répondre à des questions de son temps remettait sans cesse son enseignement à vif. Il n’y a pas d’autre solution que de « payer de sa personne à qui veut enseigner », avait-il rappelé à Valence à l’occasion d’une conférence sur « la question paternelle est-elle encore d’actualité ? » Dans ses interventions, comme dans ses écrits, Jacques Borie incarnait singulièrement, et sans autre pareil, la voie ouverte par Lacan, qui est « la seule formation que nous puissions transmettre à ceux qui nous suivent. Elle s’appelle : un style » [2].

[1] Cf. Borie J., « Lacan, la vie », L’Hebdo-Blog, n°219, 9 novembre 2020, publication en ligne (www.hebdo-blog.fr).

[2] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 458.