Une intranquillité décidée

La journée du 21 janvier répondait à une nécessité, celle de l’urgence à fomenter des réponses face à la prolifération des normes de l’Autre social et à l’agressivité qui fait signe de ce retour en boomerang sur notre pratique et sa (dé)localisation, toujours sur le bord, extime, produit de la société capitaliste tout autant que puissance de dévoilement de ses semblants ne se laissant pas attraper dans les filets de son illusion de progrès et de productivité.

Une nécessité politique et éthique, donc, que cette Question d’École, c’est-à-dire une nécessité théorique et clinique, puisque le discours analytique ne se constitue que de la rencontre avec le réel de chaque un pris au cas par cas, bousculant le savoir, délogeant la certitude et obligeant l’analyste à remettre sur le métier sa position. Pour ce faire, un certain nombre de procédures et d’instances ont été inventées par Lacan pour garantir l’intranquillité des praticiens qui forment l’École qu’il fonda, cette intranquillité qui est la marque de cet accueil fait au caractère unique de chaque sujet, cette intranquillité qui consiste à ne pas refermer cette rencontre sur le type[1], le pareil, l’étiquette ou le diagnostic, et oblige à un ajustement permanent.

Mais comment tenir le fil et de l’action d’un ensemble d’analystes réunis autour de concepts, d’un corpus de textes, de productions, de la somme d’expériences partagées, et de la solitude de l’acte et de ce sur-la-brèche permanent qui est celui de la véritable clinique ? Et qu’est-ce que l’action politique et l’intervention dans la cité de celui qui a dévoilé pour lui-même et quelques autres ses propres semblants, l’Analyste de l’École, qu’est-ce qui garantit la justesse de son action, pour reprendre le titre de la communication de Dominique Holvoet ?

C’est ce qu’il nous a été donné d’entendre samedi dernier, non dans l’unisson d’une seule et même voix, celle d’un maître qui n’existe ici pas, celle que devrait être la psychanalyse lacanienne, mais dans la polyphonie et la dialectique des témoignages de ceux qui garantissent tout autant qu’il font bouger les lignes de l’institution « ECF ». C’est ce que vous lirez dans les introductions de Jacques-Alain Miller et de Christiane Alberti comme dans le retour dans l’après-coup de trois membres de la commission de la garantie. Que ces voix dissonantes dans la mesure où elles sont portées par des parcours uniques et singuliers s’accordent pourtant de trouver leur tonalité dans ce même refus du « pour tous », de l’illusion groupale. Et que c’est de « cette base d’opération », de cette « École d’analysants » comme les qualifia Jacques-Alain Miller que peuvent partir pour mieux y revenir témoigner et constituer notre doctrine ceux qui mènent une action juste parce que portée par un qui a dénudé jusqu’à l’os[2] les ressorts de ce qui l’anime, l’objet dans sa plus grande crudité, le hors-norme dans sa plus grande subversion.

[1]  CF Lacan J. cité par P. La Sagna, « les sujets d’un type sont sans utilité pour les autres du même type », « Préface à l’édition allemande des Écrits », Autres écrits, Seuil, p. 556- 557.

[2]  CF le témoignage de Véronique Voruz, « L’os et la chair de la politique » samedi 21 janvier, Maison de la Chimie à Paris.




Question d’École : Propos sur la Garantie du 21-01-2017 

Prononcé en guise d’introduction à l’après-midi de la Garantie de l’ECF.

Il est approprié de traiter des relations entre discours de l’analyste et discours du maître sous l’égide de la Garantie. Qu’est-ce en effet que la Garantie, qu’est-ce que le titre d’Analyste Membre de l’École que décerne la commission de la Garantie de l’Ecole ? C’est le biais sous lequel notre groupe analytique se fait représenter dans le discours du maître, en tant que ce groupe s’est constitué en association, une association légale, régie par la loi de 1901, et décorée voici quelques années du titre « d’utilité publique » par le gouvernement. Elle n’est donc pas « Sans Garantie Du Gouvernement », pour reprendre le mot de Serge Cottet.

L’algorithme du maître

Ce que nous désignons avec Lacan comme le discours du maître est, si l’on veut, un algorithme, l’algorithme de la représentation du sujet sous la forme d’un signifiant-maître. Mais les formes de ce discours ne sont pas ne varietur, elles se sont modifiées dans notre aire et dans notre ère. C’est en quoi le mot de cité est désuet. La cité n’existe plus, au sens de La cité antique de Fustel de Coulanges.

A suivre Lacan, le capitalisme substitue le sujet divisé au signifiant-maître à la place, en haut à gauche du schéma, qui est celle du semblant. En termes politiques, on dit « individualisme démocratique ». Dans d’autres aires, le discours du maître subsiste tel quel, en particulier sous des formes intensifiées où le signifiant Un est exalté comme sacré, divin. Le religieux y domine le social. On croit même observer chez nous des velléités de retour à la domination du religieux. Je laisse cela ouvert.

Qu’est-ce qui tient la place dominante aujourd’hui dans le discours du maître ? La réponse est en fait multivoque. Je viens de dire qu’en termes politiques c’était le sujet barré, le sujet de l’individualisme. Mais il m’est arrivé de soutenir que c’était l’objet petit a comme étant au « zénith social ». Selon Philippe De Georges, ce qui domine est S2, sous les espèces de la bureaucratie. Enfin, on peut dire que c’est toujours S1 qui en définitive fait tenir le discours du maître. Là encore, je laisse ouvert.

Le psychanalyste au pluriel

Quel rapport le psychanalyste veut-il entretenir avec le discours du maître entendu dans toute sa généralité ? Il n’est pas reconnu comme tel dans le discours du maître, il ne demande pas à l’être, il demande même à ne pas l’être. Cependant, si un psychanalyste ne demande pas à être reconnu par l’État, les psychanalystes se groupent, et se forment dans des associations légales, ayant chacune une personnalité juridique enregistrée par l’administration. Au regard du discours du maître, les psychanalystes « au un par un » s’éclipsent, et ne se présentent que sous forme d’ensembles.

L’École chauve-souris

Le titre que délivre la commission de la Garantie regarde vers l’État et vers le public, dans la mesure où il qualifie l’analyste en tant que membre d’une association légale. En revanche, le titre d’AE, lui, regarde vers la psychanalyse. Il s’ensuit que l’École est un être ambigu, qui a des ailes analytiques, si je puis dire, et des pattes sociales, qui fait, pour parler comme Baudelaire, une double postulation, l’une vers le discours analytique, l’autre vers le discours du maître. Par le biais de l’association, le discours analytique se soumet ouvertement au discours du maître en même temps qu’en douce, il le subvertit. Subversion et soumission à la fois. Jeu subtil, qui a, si j’ose dire, un côté jésuite. Quand le maître nous serre de trop près, à nous de l’amadouer, de le séduire, afin de continuer notre petite affaire sans irriter sa patience.

Un contre-lobby

Au début des années 2000, nous avons été confrontés à une exigence de diplôme, assez confuse, disons-le, qui s’est ensablée. Certains voudraient aujourd’hui nous chasser de la pratique avec les autistes. Rencontrer les signifiants « interdire et condamner » à propos de la psychanalyse, même si ce fut dans un projet rejeté par l’Assemblée nationale était une première, et cela fit frémir, non seulement les praticiens , mais plus largement les tenants de la démocratie libérale. On se crut revenu pour de bon au temps de la cité antique, quand Socrate était mis à mort pour avoir manipulé, disait-on, et ruiné, les signifiants-maîtres de la cité.

Nombre de parents d’autistes ont fait du psychanalyste le bouc-émissaire de leur malheur, et se sont formés en lobby. Eh bien, il y a choix forcé pour les associations analytiques : elles devront se former en contre-lobby, c’est la leçon pragmatique à tirer de l’épisode. Quand nous avions reçu naguère une réponse du maître qui témoignait de notre utilité pour le public, ce fut la jubilation de notre petit peuple. Le « Crève, salope ! » de M. le député Fasquelle ne pouvait que nous traumatiser. Nos travaux d’aujourd’hui ont pris le tour d’une élaboration de ce trauma. Que vaudrait en effet notre Garantie si la psychanalyse était elle-même discréditée ? Plutôt que de « diaboliser » la psychanalyse, effort qui ne concerne que le lobby des « parents d’autistes », il s’agit à mon sens de jeter le discrédit sur elle – comme si on interpellait la psychanalyse en ces termes : « Tu nous accuses d’être semblant… Semblant toi-même ! »

Vers le réel par le semblant

Pas de quoi s’émouvoir. Lacan n’hésitait pas à prononcer à propos de l’acte analytique le mot d’escroquerie. Entendons-le. Cherchant à fonder la psychanalyse comme un discours qui ne prendrait pas ses effets à partir du semblant, il conclut à la vanité de l’entreprise. Le discours de l’analyste, lui aussi, comme les autres discours, prend effet à partir du semblant, En ce sens, il ne vaut pas mieux. En ce sens, c’est une escroquerie. Mais celle-ci tombe juste dans la mesure où elle ne dissout pas seulement les semblants des autres discours, mais elle dénonce aussi bien le sien propre. Elle tombe juste parce que le résultat de son opération, bien que celle-ci prenne effet du semblant, est de dénuder le réel. C’est le paradoxe d’une « escroquerie » qui touche au réel.

J’ai découvert voici quelques jours les jeux virtuels, en particulier un jeu, ou une famille de jeux, intitulé Bubble Shooter. Sur votre petit écran, vous lancez une boule sur des chaînes de boules de même couleur, et, résultat, toutes les boules de cette couleur explosent, y compris celle que vous avez lancée sur les autres. C’est assez comme cela que je vois l’effet de la psychanalyse : in fine, son support de semblant, le sujet supposé savoir, s’autodétruit.

Conclusion

La psychanalyse est une étreinte avec le particulier, le non-universel, ce qui ne vaut pas pour tous, alors que le discours du maître, renforcé de son pacte avec la science, est sous le régime du « pour tous ». Ce qui fait trauma, c’est la férocité actuelle de ce pour tous qui résulte des noces du maître et de la science. Pericoloso sporgersi, Il est interdit de se pencher au-dehors du pour tous. Le discours analytique, en revanche, régi par le pas-tout, s’attache à des existences qui, non seulement précèdent l’essence, mais qui lui sont antinomiques. Elles obligent en conséquence à une énumération au un-par-un, alors que l’évaluation par le maître prend les individus à la grosse, dans une commune mesure. Le discours analytique, lui, fait sa place à l’incommensurable, c’est-à-dire au facteur (a) qui s’intercale toujours dans le calcul. L’objection de l’objet induit chez le maître une rage dont nous avons eu l’exemple récent.

Voilà dans quel contexte, me semble-t-il, nous débattons cet après-midi.




De l’urgence de définir l’incidence politique de la psychanalyse

Ce titre, « Psychanalyse dans la cité » a surgi au croisement de deux priorités : d’un côté, ce qui est à notre portée : la formation du psychanalyste, qui fait l’objet même de l’École, son action première : assurer les conditions de la formation avec les deux piliers que sont la passe et la garantie, de l’autre : la cité qui nous rattrape, avec tout récemment l’épisode de la résolution Fasquelles qui visait rien moins que de condamner et interdire la psychanalyse dans le traitement de l’autisme.  Cet épisode n’est qu’une nouvelle incidence de l’offensive administrative et politique à l’endroit d’un champ institutionnel plus large (éducation, santé, universités) où les luttes pour que subsiste une référence à la psychanalyse sont en passe de s’installer dans la durée.

Le titre Psychanalyse dans la cité interprète ce croisement. D’abord parce qu’il conjugue le plus actuel de la psychanalyse et un terme désuet, celui de cité dés lors que la société n’a plus forme de cité (plus de centre, une configuration  en réseau, d’ailleurs l’affiche rend compte d’une cité en pièces détachées aux frontières précaires).

Ensuite parce qu’il indique que Psychanalyse dans la cité est bien une question d’École : l’École se fait responsable de la formation des psychanalystes en tant qu’elle porte sur l’analyse, la pratique, la clinique, l’étude, l’enseignement. En tant qu’elle concerne aussi la psychanalyse dans la cité, la formation inclut ce chapitre de « politique lacanienne ». La politique lacanienne, telle que Jacques-Alain Miller l’avait définie dans son séminaire du même nom (1997-1998) concernait en premier lieu la cité analytique : il s’agissait d’extraire des évènements majeurs de l’histoire de l’institution analytique, des principes pour en dégager une politique de la psychanalyse, une orientation pour l’École. Mais cette dimension n’excluait pas la notion de politique au sens plus général. Dans la mesure où l’histoire de la psychanalyse est synchrone avec le monde ambiant, qu’elle se déploie dans la cité, qu’elle n’existe que dans la cité. Avec la passe, Lacan n’a-t-il pas donné à la psychanalyse le champ d’un exercice étendu à la cité, car elle nécessite un lien social inédit, une communauté mais aussi parce qu’elle touche à l’institution de l’Autre, qu’elle a une incidence dans le champ de l’autorité.

Définir l’incidence politique dont il s’agit en psychanalyse est une question aussi urgente que redoutable. Pour au moins deux raisons :

  • en raison de lantinomie des discours : antinomie entre la psychanalyse et les dispositifs de la maîtrise que l’on pourrait condenser dans ce propos de Lacan : du côté du maître « on laisse entrevoir quil pourrait y avoir un savoir vivre »[1] . Cette prétention du côté du maître contemporain prend l’allure de S1, injonctions coupées de la tradition, des idéaux des temps anciens.

Mais aussi parce que la psychanalyse n’est pas totalement dénouée de son lien avec le discours du maître : qu’elle soit un discours suffit  à la classer « dans la parenté du Discours du Maître »[2]  en tant qu’il constitue la matrice du lien social. Il n’y a donc pas de répartition exacte entre Discours Analytique et Discours du Maître mais un rapport toujours symptomatique entre les deux : la psychanalyse est dans la cité toujours à contre courant, toujours de façon malaisée.

  • Linterprétation qui constitue lessence du discours analytique (et lacte) n’est pas l’agir ; et jusqu’à un certain point elle s’oppose à l’agir politique et social. On le mesure dans la vie de l’École, il s’agit plutôt d’une dialectique, un battement temporel : le mouvement continu de la psychanalyse tout à coup se condense dans des moments fulgurants qui nous précipitent dans l’action. Ils correspondent à des phases de réveil. Ils ne sont pas constants, tandis que les dispositifs de veille qui conditionnent l’action devraient être quant à eux permanents.

Il s’agit donc de savoir tirer parti de ce qu’on a vu et entendu, peu après une récente et nouvelle bataille. C’est dans cette visée que s’est bâti le programme de cette journée.

Bien que l’on se trouve encore au milieu de cette bataille, où comme souvent rien ne se discerne clairement sinon la vérité du combat.

Deux enseignements :

  • la dialectique du soupçon et de la preuve

Les politiques sanitaires actuelles démontrent clairement que les praticiens sont pris dans l’ère du soupçon. La méfiance méthodique qui pèse sous les registres de « bonnes pratiques » et de la nécessité de l’évaluation les rend suspects.  Le soupçon appelle la justification sur des preuves et est d’autant plus insistant qu’on se dérobe à les fournir, d’où l’intrication étroite entre preuve et soupçon. Mais ce soupçon se présente très souvent comme élément d’un transfert négatif, un transfert de haine : c’est conforme à ce qu’enseigne l’expérience analytique, la levée du refoulement, la déconstruction des semblants se paie toujours d’un retour d’agressivité (leçon de la psychanalyse).

Dans le dialogue que nous avons relancé ces derniers temps avec les politiques, il est apparu clairement que pour eux : il n’y a pas d’autre forme de rationalité que la forme scientifique. Et cela répond à une sensibilité contemporaine profondément ancrée, notamment chez les politiques qui font tomber sur l’ordre social les exigences de la raison scientifique. Cela relève certes le plus souvent d’un idéalisme en politique, d’un scientisme à courte vue mais c’est aussi de prés ou de loin un héritage important, celui des Lumières et du rêve de l’homme universel. N’est ce pas ce que Lacan a si bien nommé « la généralisation des effets du savoir » pour désigner la modification fondamentale inaugurée par la science moderne et le savoir acéphale qui nous domine, et infiltre toutes les catégories de liens sociaux. Aussi s’en prendre à cette puissance- là, vouloir la congédier n’aurait pas grand sens.

Plutôt nous demander à de nouveaux frais comment faire un usage de la science pour la psychanalyse ? En marquant plus fortement que la psychanalyse n’est pas dénouée de sa référence, mais également en prenant appui sur d’autres perspectives de la scientificité qui interrogent la science elle-même et mettent en question l’idéal de la justification.  Je pense à des perspectives dans le sillage de celles de Imre Lakatos ou Feyerabend avec son Contre la méthode, qui ont renouvelé le débat sur la preuve en mettant en question les épistémologies rationalistes et justificationnistes  qui n’acceptent que les propositions démontrées et prouvées, en opposant la singularité des faits à l’universalité  de la théorie. Feyerabend notamment dans son Contre la méthode, montre que la science est un champ profondément anarchique dans lequel la prolifération des théories est toujours bénéfique à la science ( la médecine chinoise autant que le vaudou concourent au progrès du savoir, bien davantage que tout un carcan méthodologique).

Il importe de trouver et d’élargir nos relais aussi dans ce champ là. Je pense également à Olivier Rey qui dans son dernier ouvrage Quand le monde se fait nombre met en question en mathématicien l’empire de la statistique ( de la norme statistique qui sera sans doute débattu lors de Pipol) et interroge notamment son entrée dans le champ scientifique. Il montre que cet empire tend à régenter les institutions et dominer la politique, un règne sous lequel les chômeurs disparaissent derrière la courbe du chômage.

En somme faire entendre que la psychanalyse n’est pas moins scientifique que la science elle-même qui ne l’est qu’à connaître ses propres limites. À tout le moins user et ruser à partir des semblants de l’expertise et de la respectabilité épistémique et clinique.

2) la force du transfert et lagalma de l’École

Il apparaît que la seule idéologie consistante qui demeure, c’est celle de l’évaluation. Et dans ce contexte, la psychanalyse est un verrou essentiel. Dans les institutions, les évaluateurs se heurtent en effet à la psychanalyse comme seul verrou parce qu’elle n’entend pas dominer, et qu’elle se transmet par la seule voie du transfert de travail. Elle accroche le désir par cette seule voie.

Dans lEnvers de la psychanalyse, Lacan parle à deux reprises de « subversion » du discours du maître, n’invoquant ni le terme de révolution, ni celui de progrés, les solutions heureuses ayant toujours des penchants totalitaires. Quelles sont aujourd’hui les voies de la subversion ? Les derniers événements nous poussent à dessiner une direction en ce sens, visée  à laquelle cette journée devrait contribuer.

Nous n’avons pas de programme, de parti, de puissants lobbys internationaux mais nous pouvons miser sur l’agalma de la psychanalyse. Nous pouvons miser sur le transfert, que suscitent nos activités, nos publications, nos journées, nos CPCT, car de part en part, elles se fondent sur la cause du désir. Patricia Bosquin-Caroz rappelait dans un article publié dans Quarto que dans l’adresse aux parlementaires, il lui avait été recommandé de leur montrer « que nous sommes des écorchés, de traverser la froideur administrative et de leur présenter notre objet a sanguinolent ! ». C’est un registre qui touche en effet nos interlocuteurs dans la cité, il n’est pas à négliger.

Cette indication m’a évoqué ce propos de Walter Benjamin (Écrits français) qui m’avait toujours frappée : « ce qui nourrira cette force (de libération), ce qui entretiendra cette promptitude, c’est l’image des ancêtres enchaînés, non d’une postérité affranchie ».[3]

Ce texte a constitué l’introduction faite par Christiane Alberti, présidente de l’ECF, à la Journée Question d’École du 21 janvier 2016 à la Maison de la Chimie, à Paris.

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris Seuil Champ freudien, 1991, p. 118.

[2] Ibid.

[3] Benjamin Walter., Sur le concept d’histoire,Thèse XII, Écrits français, Gallimard, 1991.




Occuper les failles

Ce que nous avons entendu à l’occasion de la matinée de la passe qui nous a réunis le 21 janvier autour du thème, « Psychanalyse dans la cité », redonne valeur d’interprétation à la phrase de Lacan : « L’inconscient c’est la politique [1]». Nouée à sa Proposition de 1967, cette assertion nous invite à déchiffrer, sans relâche, les régimes de reconstitution d’un Autre impitoyable, dès lors que le Discours du Maître est pulvérisé. Disons que le tohu-bohu que nous rencontrons n’est pas le même que celui évoqué par Lacan dans sa conférence donnée à Lyon en 1967[2].  Nous re-découvrons que les choses ne se font jamais toutes seules et que les changements de coutume ne conviennent jamais à tout le monde, « pour des raisons extrêmement contingentes », disait-il alors.  La possibilité demeure de lire sans nostalgie le présent et de construire nos stratégies : lutter contre le totalitarisme administratif suppose de travailler à multiplier les symptômes, jusqu’à en faire « épidémies », selon l’heureuse formule de Christiane Alberti.

La question qui a orienté les travaux de la matinée pourrait être ainsi formulée : « Que devient l’engagement politique quand on a été analysé [3]?». Que peuvent dire les AE sollicités à intervenir, des incidences de leur analyse personnelle dans leur façon d’intervenir et dans les institutions, et dans la cité ? Pour Dominique Holvoet, Véronique Voruz, Laurent Dupont et Daniel Pascalin l’invitation ne pouvait qu’être défi à relever : chacune, chacun avait logé sa jouissance dans un symptôme propice à l’action militante et à l’engagement. Chacune, chacun, a su cerner dans sa prise de parole,  le moment particulier où s’est défait, dans sa cure, l’alliance quelque peu suspecte de l’enthousiasme d’avec l’idéal. Pour aucun de ces quatre AE, ce tournant n’a viré au cynisme, à l’insupportable déception, au repli narcissique, toujours possible si on en reste au désêtre. Dominique Holvoet[4] a dessiné pour nous la fiction du père coupable qui avait fait enveloppe à son dévouement, Laurent Dupont, dans son témoignage, « Cogner sur l’autre », nous a parlé  « du gueulard » qui l’avait attaché à la figure du chef dont il avait épousé la cause, Véronique Voruz[5] a déplié les motifs subjectifs qui l’avait faite se réfugier dans l’invisibilité et se consacrer aux précaires, Daniel Pascalin[6] a décliné les coordonnés signifiants qui l’avaient conduit à se battre et à se mettre au service des enfants autistes.

Il n’est pas facile de quitter le moment d’euphorie où entrant en lice avec des parlementaires, « le chevalier Bayard » se retrouve éjecté de sa position de prédicateur par l’indifférence calculée du contrôleur auquel il conte ses exploits. Se découvrent alors, note Laurent Dupont, « stupeur, solitude, dégoût ». Comment faire avec le point panique qui advient, s’interroge Véronique Voruz, lorsque l’oralité dévoile, dans la cure, sa « face cannibale »? L’analysante n’était pas dupe de la jouissance sacrificielle en jeu dans son choix de rejoindre l’Angleterre, mais, « ça » ! « Le réel dans sa cruauté » réduit aussitôt le bel héroïsme de la résistante. Dominique Holvoet, quant à lui, a su donner place, dans son intervention, aux traces signifiantes qui l’avaient percuté. Le blason, c’est ça, c’est cette insistance, vécue au bord d’un trou qui se dévoile, lorsque le sujet perd « la piste ». Pour Daniel Pascalin, c’est le prestige du service civil qui en a pris un coup lorsqu’il a pu s’entendre dire : « il faut arrêter de se battre soi-même ! »

L’expression, « L’incomparable », choisie comme titre aux transmissions de Patricia Bosquin-Carroz[7], plus-un de la commission de la passe et d’Anne Lysy[8], secrétaire du dispositif, a donné leur tonalité décisive à ces témoignages. Une analyse menée à son terme produit l’incomparable de chacun. La psychanalyse elle-même, remarquait Jacques-Alain Miller en 2003, est née dans un moment de l’histoire où « l’émergence de l’homme moyen », a été vécue comme insupportable. Il fera remarquer, dans la conversation animée par lui l’après midi de cette journée « Questions d’École » que le terreau aujourd’hui, c’est le pour tous, et qu’il est logique que l’art analytique du un par un, enrage le maître moderne.

Si nous regardons vers la psychanalyse, nous voyons des particularités communes à certains témoignages que nous pouvons rapprocher, mais il n’en demeure pas moins, a avancé Patricia Bosquin-Caroz, qu’il n’y a aucune utilité à reprendre le cas « d’un », pour en éclairer un autre, ce que met particulièrement en lumière le passage du psychanalysant à celui de l’analyste. Nous le savons, bien sûr, nous le disons, mais à chaque fois, les membres de la commission sont saisis par ce qui se fracture, dès lors que les signifiants maîtres qui faisaient le théâtre de l’analysant, se déposent.  Patricia Bosquin-Caroz s’est appuyée sur ces cailloux pour reprendre la logique de chaque témoignage ayant donné lieu à nomination. Elle les a saisis dans ce temps si singulier où réceptionnés par le jury, l’émergence d’un nouvel AE a pris forme. Derrière les traces, apparaît le pulsionnel et son exigence : « s’arracher les dents une à une », « voir rouge et en découdre », s’être laissée portée par « l’ascedia ».

Nous aurons sans doute l’occasion de relire avec attention les subtiles distinctions relevées par Anne Lysy pour aborder le « À nul autre pareil » accueilli par la Commission de la passe. Il y a la méthode : elle répond à la rigueur de la construction du fantasme, laquelle suppose de suivre les méandres de la vérité, sans s’y perdre. Mais s’ils ne « veulent pas céder sur l’élucidation [9]»  les membres de la commission doivent se soumettre à la discipline d’une écoute qui congédie les raisonnements. La question abordée par Anne Lysy ne vise pas à résoudre l’incongruité de la faille qui se révèle lorsque la disjonction entre ce qui a pu se construire dans l’analyse, et l’opacité de la jouissance, prend figure de « bizarreries ». Le paradoxe n’est qu’apparence : ces bizarreries sont « irremplaçables », et l’incomparable tient à la façon dont elles se prêtent, dans la langue du sujet, à transformations. Déposée dans la passe, dans l’École, cette langue privée façonne un style. Il permet de poursuivre le travail et de savoir comment se loger dans les failles, « sans panique », mais avec résolution.

[1] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XVI, La logique du fantasme, séance du 10 mai 1967, inédit.

[2] Jacques Lacan, Mon enseignement, Editions du Seuil, 2005, p. 14

[3] Christiane Alberti, Présidente de l’ECF, Introduction à la journée.

[4] Dominique Holvoet, « Du plaisir de l’action juste ».

[5] Véronique Voruz, « L’os et la chair de la politique ».

[6] Daniel Pascalin, « Malaise dans l’immonde ».

[7] Patricia Bosquin Caroz, « Emergence incomparable ».

[8] Anne Lysy, « Quand l’incomparable se produit, évident et opaque ».

[9] Jacques-Alain Miller, « Choses de finesse en psychanalyse» , cours du 18 mars 2009, cité par Anne Lysy.




« Séduire le maître sans l’imiter »

L’après midi de cette journée consacrée à la Garantie a permis à un public nombreux et attentif d’entendre l’exposé de six collègues ouvrant à une discussion animée par Jacques-Alain Miller.

Les éclairages apportés ont balayé le champ large et varié des rapports en impasse de la psychanalyse avec le discours du maître aujourd’hui. Discours du Maître qui s’emploie à en réduire la portée car d’une certaine manière, celle-ci résiste à la massification, à l’homogénéisation qui va de pair avec la marche du capitalisme. Afin de réduire les prétendues déperditions économiques dues au traitement des variétés des symptômes, le sujet est promu dans son autonomie, à condition cependant qu’il entre dans les catégories prévues pour lui à cet effet. Il s’en trouve par là dé-subjectivé. La psychanalyse permet cette lecture, ce repérage « d’une idéologie du conditionnement universel » comme le fait valoir Éric Zuliani. En éclairant comme dit Lacan, les autres discours à jour frisant, elle les subvertit, du fait du sien propre, elle s’en décale. J’ai été sensible pour ma part à ce qu’Éric Laurent a fait valoir à ce sujet. Le maitre veut bien des psychanalystes pourvu qu’ils se présentent autonomes sans garantie au-delà de leur personne, sans lieu donc où se formalisent les conséquences de son  discours. De ce discours l’École peut en rendre compte à travers ses AME qui « regardent vers le public, la civilisation et ses AE qui regardent vers l’association libre » souligne Jacques-Alain Miller. Extension et intension, envers et endroit d’une bande de Moebius, confèrent à l’Ecole la meilleure position pour « séduire le maître sans l’imiter » formule Jacques-Alain Miller, sans y perdre son identité, avec la boussole du réel.

La lecture et l’interprétation que nous faisons de la modernité n’est pas figée et progresse avec elle. Un aggiornamento permanent résulte du lieu qu’est l’Autre barré, car indique Jacques Alain Miller, «  la psychanalyse dissout les semblants, y compris le sien ». C’est le sens que prend dans l’École, la pratique du contrôle, exposée par Philippe de Georges qui  « repose sur le contrôle l’acte et non du praticien. » Philippe La Sagna, met l’accent sur la place de l’analyste, elle ne tient ni du protocole ni  de l’empathie, mais du «  lieu comme le nom de ce qui du réel déplace, déloge, marque le non rapport ».

Deux exposés m’ont semblé pouvoir être mis en relation, se répondre l’un l’autre. Ceux de Marie-Hélène Brousse et Serge Cottet.  Au cœur de l’illusion de vérité, la psychanalyse dénude le réel. Aux pôles donc on trouve d’une part, le propos de Marie-Hélène Brousse qui montre que la science tend à se faire prendre pour LA science, identifiée à elle-même, place de Dieu pour la religion, de LA femme qui n’existe pas, pour la psychanalyse rendant possible l’exception de chacune. Le grand I de LA science dépasserait donc son but aujourd’hui et se voudrait unique, universalisant, et surtout sans faille. C’est le coté aveugle, acéphale de la science dont la Silicon Valley est le témoin. Reste qu’elle ne pourra pas « être un remède à la débilité foncière du parlêtre » souligne Jacques Alain Miller.

Le pendant de l’idéalisation de la science, c’est le transfert qu’a fait valoir Serge Cottet. Après avoir, au départ évoqué les dangers qui pèsent sur la psychanalyse, du fait de la désinformation dont elle est l’objet, il remarque que cette contestation n’atteint pas la popularité dont la psychanalyse jouit dans le public. Ce fait confirme me semble-t-il, que la psychanalyse est bien portante et vivante, le transfert participe de ce qui la garantit. Il y participe d’autant plus que celle-ci ne promet aucun bonheur pour tous. À la racine du transfert il y a donc le réel, et pour chacun la causalité retrouvée, assumée de l’objet(a) cause du désir. Désir qu’il peut désormais soutenir, ou place qu’il parvient à tenir, à occuper dans le monde. Le sujet peut le faire savoir à travers ce qui se transmet des résultats de bouche à oreille, comme ce qui s’entend dans les témoignages d’AE. C’est pourquoi, malgré ce qui se profère contre la psychanalyse, ceux qui s’adressent à elle, par les voies du transfert, sont en nombre croissant. Ne serait-ce pas ce que fait valoir Freud en parlant de l’intellect et que l’on pourrait paraphraser ainsi : «  La voix de l’inconscient est basse mais elle ne s’arrête point qu’on ne l’ait entendue ». Le réel est sa garantie, l’objet(a) irréductible et non collectivisé son aiguillon. Il cristallise le transfert contre « la férocité actuelle d’un pour tous, dans ce qui vaut au un par un ». Nul doute que cela puisse déclencher « la rage chez le Maître » énonce Jacques-Alain Miller. Serait-elle, cette rage, le signe que nous sommes bien situés ? Et que la consistance trouée de la bande de Moebius pourrait ainsi continuer de dénuder les nouveaux mauvais tours que le Maître changeant ne peut que nous jouer.

Pour conclure, réservons une place à part à l’exposé d’Éric Laurent qui alerte sur la disparition de la clinique psychiatrique au profit de centres ultra pointus d’expertises, pour quelques cas, quelques cas à valeur semble-t-il exemplaires. La folie existe, elle se rencontre là, le reste ne serait que troubles divers. Cette disparition va de pair avec le démantèlement des lieux pour accueillir les patients puisqu’au fond ils sont censés se raréfier. Si nous faisons une place à part à la psychiatrie, c’est que son objet est aussi le notre et que nous avons à éclairer et défendre cette psychopathologie de la vie quotidienne dans la psychose, dans l’Autisme. Cela participerait de « l’égalité fondamentale des parlêtres » dont parle Jacques-Alain Miller en clôture du IXéme congrès de l’AMP.

 




L’École, sur la brèche

En se plaçant du point de vue de la politique, ce qui m’a frappé, c’est l’importance d’une telle journée. Que ce soit en intension, avec la passe, ou, en extension, avec la garantie.

La passe comme telle n’intéresse que le Discours Analytique. Le titre d’AE ne vaut que pour l’École. Certes, l’École de la Cause freudienne a été reconnue d’utilité publique. Mais, comme l’a souligné Jacques-Alain Miller, la psychanalyse n’est pas reconnue par le Discours du Maître et ne cherche pas à se faire reconnaître par lui. Toutefois, la psychanalyse conserve un lien avec le Discours du Maître par le biais de la garantie et du titre d’AME.

L’École refuse, a pu dire J.-A. Miller, de se soumettre. Mais il ne faut pas confondre, a-t-il précisé, insoumission et subversion. C’est par une force de subversion que la psychanalyse est en effet animée. J’ai trouvé éclairante cette mise au point que J.-A. Miller a faite par rapport à la relation entre le Discours analytique et le Discours du Maître. Cet éclairage a permis d’entendre de la bonne façon ce qu’Éric Laurent a fait remarquer à propos de ce qu’est devenue la situation de la clinique, notamment dans le champ de la psychiatrie.

Il est en effet utile de se faire une idée claire – ce qui n’est pas chose facile – au sujet de la manière dont le Discours du Maître intervient dans le domaine de la maladie mentale. Un Conseil national de la santé mentale, présidé par le sociologue Alain Ehrenberg qui a écrit un livre sur la dépression intitulé La fatigue d’être soi (c’est tout dire !), a été créé en 2016. Ce Conseil national, il convient de le noter, est en relation avec l’Observatoire sur le suicide, le Comité de pilotage qui se consacre à la psychiatrie et le Comité de suivi du plan autisme. Ainsi un réseau maladie mentale-suicide-psychiatrie-autisme a-t-il été constitué.

S’agissant de l’autisme, É. Laurent a mis en relief le désaccord qui a opposé la député PS du Loir-et-Cher Denys Robiliard (avocat) et le député LR Daniel Fasquelle (professeur de droit). La tentative de coup de force, effectuée par le député Fasquelle et visant à « interdire » et à « condamner » le recours à la psychanalyse pour le traitement de l’autisme, a provoqué, a pu dire J.-A. Miller, un traumatisme dans notre champ.

Un certain nombre de remarques très simples, très immédiates, qui ont été faites au cours de la Journée, ont retenu mon attention.

Christiane Alberti – une opposition apparaît entre le Discours de l’Analyste et le Discours du Maître. Dans le premier, c’est d’interprétation qu’il s’agit. Dans le second, c’est d’action dont il est question.

Parce qu’elle va à contre-courant, la psychanalyse peut ainsi être caractérisée par le fait qu’elle dérange.

Dès lors qu’une discipline semble ne pas se plier à la raison selon la Science, elle tombe, aux yeux du Discours du Maître, sous les coups du soupçon et du dénigrement.

Serge Cottet – La psychanalyse résiste. J.-A. Miller a repris cette remarque de S. Cottet : Elle est populaire en France. Le transfert est rétif à l’évaluation.

Philippe de Georges – L’enjeu qui est celui de la garantie est essentiellement à situer dans le fait que les psychanalystes se trouvent soutenus, dans leur pratique, par le contrôle. Le terme de soutien est à souligner.

Philippe La Sagna – L’articulation entre le lieu et le lien par le contrôle met en relation le transfert qui, en effet, fait lien à l’intérieur de l’analyse et le lieu que la psychanalyse occupe à l’extérieur de l’analyse elle-même.

Marie-Hélène Brousse – Le mot réalisme est un mot-clé de la politique lacanienne. La Science (au singulier) est à distinguer des sciences (au pluriel). Lascience (écrite en un seul mot) est devenue l’Impératif qui vise à la domination des sciences par la statistique, en tout cas, par le chiffre, par ce qui se compte.

Éric Zuliani – La question, qui ne manque pas d’inquiéter, se pose : Si la résolution Fasquelle avait été mieux informée, mieux argumentée, mieux rédigée, serait-elle passée ?

Bref, l’École est sur la brèche.