La valeur d’une existence

Bernard This vient de nous quitter. Hebdo Blog se fait l’écho de l’hommage qui lui a été rendu lors de la cérémonie des adieux. Sa « passion de la cause », comme la nomme si justement Jean-Daniel Matet se donne à lire dans les témoignages de ses amis, de ceux qui ont travaillé à ses côtés.

Les textes qui suivent sont aussi l’occasion de nous rappeler ou de nous apprendre le rôle essentiel qu’il a joué dans les institutions qui accueillent des nourrissons, des enfants, des parents tant au niveau du renouvellement des pratiques que de l’invention des dispositifs. Fidèle à l’engagement qui fut le sien, au moment du passage de l’École freudienne de Paris à l’École de la Cause freudienne, il n’a cessé d’interroger les principes d’une institution qui entend placer en son cœur la psychanalyse.

Son inlassable questionnement des origines et de la naissance nous pousse à revenir sur la conception bouleversante de Lacan s’agissant de la séparation mère/enfant, – la considération de la mère nourricière impliquant la structure de l’empiètement, de l’ectopie. L’enfant apparaît en tant qu’objet de son ex-istence : il est à la fois le plus elle-même et coupé d’elle. Grâce à cette coupure, il pourra s’inscrire dans son désir, être capté par son regard, entendu comme sujet.

Les textes qui suivent soulignent grandement l’actualité politique des innovations de Bernard This. En un temps marqué par le culte de l’objectivité de la norme et des chiffres, et l’occultation de la fonction de la parole, ses travaux s’inscrivent à contre-courant, en affirmant que la valeur d’une existence ne se démontre pas, ne se chiffre pas mais s’éprouve.

Illustrations : Préfète Duffaut, peintre haïtien.




Père-Lachaise, 23 septembre

Le 5 avril 2004, rendant hommage à Xavier Audouard au cimetière Montmartre, Claude This, vous disiez ceci, que j’applique aujourd’hui sans vergogne à votre époux : « Il faudrait être « poète assez » pour dire l’essentiel d’une amitié dont on ne calcule pas la durée, et pour dire le plus précieux, de ce qui a soutenu notre passion commune : la psychanalyse »

Je voudrais bien, moi aussi, être assez poète pour lui rendre hommage en ce jour triste où notre amitié à tous, désormais notre souvenir, et sans hésitation, notre ferveur s’adressent à lui en-deçà ou par-delà la mort, s’adressent à Bernard This, psychanalyste.

Lorsque Claude This m’apprit mercredi la triste nouvelle, elle me rappela aussi, malgré nos rares, mais intenses rencontres, rencontres habitées, au cours de nos promenades dans votre jardin – j’ai envie de dire dans vos vastes jardins, tant j’avais l’impression qu’ils s’étendaient un peu à l’infini et dans des directions différentes – que Bernard et moi avons devisé, comme ça, au hasard, au débotté comme on dit, autour de dits poétiques, et particulièrement de références grecques, ou bien plutôt latines, tant il me semblait que nous avions un goût commun pour ces poètes-là, et pour cette langue-là.

Je retrouvai assez vite, avant-hier, un mot, un maître-mot que Bernard disait souvent, me semble-t-il, et que je l’ai entendu en tout cas proférer dans le Champ freudien, non sans la solennité d’une mise en garde à ses confrères : « Attention, nomen, numen ! » Je crois que par cet assonance évidente : nomen, le nom, numen, qui est d’abord un mouvement de la tête manifestant une volonté, puis la volonté elle-même, puis la volonté divine, et enfin la divinité elle-même dans sa puissance et dans sa majesté, je crois qu’il invitait par là ces mêmes collègues, à supposer qu’ils vinssent d’être nommés quelque chose dans la psychanalyse – chacun ici remplira cette case du titre qu’il veut – à ne pas se prendre au sérieux, à ne pas jouer ce que Jacques Lacan avait su si bien définir, en 1956, comme une Suffisance ou comme une Béatitude. À ne pas se prendre pour un Numen en somme, non pas lumineux, mais numineux ! L’obscurité, voire l’obscurantisme contre les Lumières, contre la lumière. Aussi bien suis-je sûr que jamais Bernard, peut-être grâce à ce dictame latin contre ce que Hegel appelait le délire de la présomption, à ce simple et beau jeu de mot, ne s’est appuyé sur aucun titre, psychiatrique ou psychanalytique, ni autorisé de la psychanalyse pour se faire numen !

Et cela parce que l’humilité du psychanalyste, si on peut utiliser cette vertu, qui n’a rien de l’humilité vicieuse fustigée par les Classiques, et que nous n’avons pas à identifier non plus trop vite avec l’humilité chrétienne, en quoi consiste-t-elle ? Plutôt une sorte de sainteté, si on en croit Lacan, qui songe au sage chinois.

Je la définirai selon une déclaration de Lacan qui me bouleverse toujours.

« Mais enfin, dit-il [celui qui vous parle] est déjà dans la psychanalyse depuis assez longtemps pour pouvoir dire qu’il aura passé bientôt la moitié de sa vie à écouter des vies, qui se racontent, qui s’avouent. Il écoute. J’écoute. De ces vies que, depuis près de quatre septénaires, j’écoute donc s’avouer devant moi, je ne suis rien pour peser le mérite. Et l’une des fins du silence qui constitue la règle de mon écoute est justement de taire l’amour. [ …] À cette place que j’occupe et où je souhaite qu’achève de se consumer ma vie, c’est ceci qui restera palpitant après moi, je crois, comme un déchet à la place que j’aurai occupée. » [Discours aux catholiques, Seuil, 2005, page 17-8]

Vous songez combien cela aussi s’applique à Bernard This, comme, affirmons-le, à tous les psychanalystes dignes de l’invention de Freud.

Jacques Lacan ! Claude This m’a redit l’autre jour combien il aura été l’inspiration de Bernard, la source, non pas peut-être l’unique source comme la poésie selon Mallarmé, mais comment dire : risquons cette catégorie chère à Lacan lui-même : la cause. Oui, la cause de Bernard This, pourquoi pas ?

Bossuet, qui se plaît souvent à être terrible, entend rappeler lorsqu’il parle sur la mort, et du corps du mort, auquel le présent rite, celui qui se substitue lentement de nos jours aux anciens enterrements, donne un sens renouvelé : « Il n’y aura plus sur terre aucuns vestiges de ce que nous sommes ; la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. »

Le nom commun supposé disparaître ?

Admettons que disparaisse le nom qui eût donné lieu à quelque suffisance, à quelque numen. Mais non pas sans doute pas le nom qui est en somme le Nom-du-Père au sens de Lacan : il s’appelait Bernard This, et nous n’avons pas à oublier ce nom. Parce que l’épouse, les enfants, les amis, les patients sont là pour le vénérer, qu’ils ont même désormais le devoir de garder mémoire du sujet qui porta ce nom, de l’époux, du père, de l’ami, du psychanalyste, de l’auteur, du fondateur d’institutions diverses, qui commence par l’obstétrique, l’invention de l’accouchement sans douleur, de l’haptonomie dans l’accouchement, et jusqu’à la Maison verte.

Car voici que celui qui est mort s’était aussi consacré à ce que c’est que de naître, et de naître sans traumatisme, car il ne devait pas non plus croire qu’il dût y avoir un traumatisme de la naissance…

Aussi bien, pourquoi ne pas terminer justement par cette préoccupation qu’il eut en commençant… Car nous qui comme lui sommes nés, il nous faut aussi bien nous réjouir, au cœur même de la tristesse – c’est encore un mot que je retiens de Lacan, oui, pourquoi ne pas nous réjouir que celui que nous pleurons, Bernard This, ait été un vivant !

Ce texte a été lu en hommage à Bernard This le 23 septembre, au Père-Lachaise.

 

 




Bernard This, la passion de l’origine

La passion de la cause qui a pris pour Bernard This la figure de l’origine, a constitué pour notre communauté de travail un indispensable ferment.

Le passage de l’École freudienne à l’École de la cause freudienne avait été pour beaucoup source de séparation et de déchirement mais il a su montrer la force d’un désir à l’œuvre, celui que Lacan avait si bien soutenu après Freud, celui du psychanalyste. Un tel désir est synonyme d’indépendance, de singularité, sans inféodation au groupe, nourri par le contact avec la pratique clinique et un goût de la recherche inépuisable. Aucun renoncement à ce qui avait conduit Bernard This à devenir médecin, mais une interprétation de cette pratique au service de ce qui fait la voie de chacun dès l’origine, à travers ce qu’il doit à celle qui l’a porté ou à celui qui en est le père.

En nous martelant l’origine étymologique des mots que nous utilisions, lors de nos rassemblements, il nous obligeait à nous défaire d’un jargon qui aurait pu rassurer ceux qui en s’agglutinant, autour d’une passion de l’ignorance, veulent faire groupe.

Par un petit mot, une petite remarque, il savait dire la confiance qu’il accordait à ses collègues pour mener à bien certains projets pour servir la psychanalyse. Depuis le début de l’ECF, un signe de Bernard This nous indiquait, au-­delà de son apport épistémique, qu’une transmission de ce désir pour traiter les demandes qui nous sont adressées, est possible à travers les générations.

Ce fil là nous ne le lâcherons pas. Je souhaite transmettre à Claude This toute l’affection de ses collègues et lui dire combien leur présence, à Bernard et à elle, dans l’École a été essentielle pour nombre d’entre nous. Le communiqué de la Présidente de l’ECF sur les listes électroniques de l’ECF, Christiane Alberti, nous le rappelle.

Ce texte a été lu en hommage à Bernard This le 23 septembre, au Père-Lachaise.

 




L’amoureux des longues ententes

Retour de Jérusalem et d’un jeudi de travail avec nos collègues d’Israël, arrivé à l’hôtel qu’on m’a choisi devant la plage de Tel Aviv, je vois qu’un message m’attend, saillie immédiate au-dessus de l’écume sans relief des courriels ordinaires : Christiane Alberti m’annonce la disparition de Bernard This et me prévient de la cérémonie du lendemain.

Pourquoi la nouvelle funeste m’envahit et m’accable sur ces rivages où l’Histoire afflue, sables gorgés de signes, recrus des époques du monde ? Fallait-il que ce soit là, devant la mer que marque au sud Jaffa éclairée dans le ciel, sur une terre qui m’informe trop que je ne fermerai pas l’œil de la nuit, ou si peu, ou si mal, jusqu’à ce que vienne l’heure de ses obsèques, où je ne serai pas ? Mes pensées sont seules.

Bernard This disparu n’animera plus son érudition considérable, qui laissait beaucoup d’entre nous pantois d’admiration. Avec lui qui n’est plus, homme aux innombrables entreprises, une générosité se retire du spectacle des choses. Est-ce cela, avec la douleur des sympathies interrompues, qui m’explique les causes d’une intensité de sentiment dont, presque, je m’étonne.

Mais quoi ! Bernard n’était pas de mon âge, ni de celui de mes camarades. Il avait enduré et connu une guerre dont la génération de nos parents sortait. Comment rendre intelligible et traverser l’épaisseur d’une peine, que la simple raison et la compréhension moyenne des motifs élémentaires ne justifient pas ? La tristesse, en effet, ne s’ajoute pas spontanément au silence effrayé qui accompagne la sortie des témoins essentiels. Alors ? j’ai su par la peine éprouvée que Bernard, le grand aîné, était bien davantage qu’un témoin qui a vu les vieilles luttes, entendu les premières harangues, et pris sa part de cette splendeur inaugurale des commencements qu’évoque la plume d’un contemporain capital du Docteur Lacan dans ses Tristes tropiques. Un grand aîné, certes il l’était, mais qui savait, plus que personne, se faire l’ami de ses cadets, sommés de le tutoyer, ravis par l’offre fraternelle d’une familiarité incomparable, parce qu’exempte de l’impudeur des épanchements. Un grand aîné qui savait se faire l’ami de ses cadets, fort comme nul autre d’une aptitude à transformer en ardente affection sa frénésie de connaissance et l’allégresse de son goût joyeux pour leur partage. Apparemment insoucieux des prudences communes, son plaisir d’apprendre et de transmettre semblait ne faire aucun cas des avertissements raisonnables, pareils à ceux que l’on pouvait lire aux marges de ces cartographies antiques, qui gardaient jalousement la frontière de leurs contrées obscures par un intimidant et solennel : hie sunt leones.

Un souvenir maintenant, puisé dans ceux qui rassérènent. C’était, …non ! le temps n’a que peu à faire ici, puisque rien ne s’en est effacé. C’était à la campagne, chez Claude, chez lui ; en messidor sans doute. Le jour finissait tard. Un dimanche, dans notre calendrier grégorien. Nous étions six ou sept – Pierre Thèves était là, et Nathalie, Pierre Skriabine et Joëlle – littéralement ébaubis de sa faconde employée à nous faire découvrir son petit atelier avec la démonstration, gestes à l’appui, de l’utilité paradoxale de quelques uns de ses outils curieusement modifiés par la fantaisie de ses soins. Six ou sept, toujours, entraînés dans la visite du jardin. Et l’hôte de nous raconter chaque plante, ses origines, ses greffes et sa vie, le pourquoi de quelques déconvenues, ce qu’il escomptait des fruits de leurs saisons ; et l’hôte de nommer chaque fleur ; symboliques, légendes, rumeurs et senteurs confondues avec, cela va sans dire, l’étymologie appropriée – Volksetymologie parfois, lui le Lorrain qui savait le parler d’Outre-Rhin, avec le Grec et le Latin. « Mon dieu, songeai-je in petto, moi qui m’estimais indifférent aux herbiers, qui pensais me contreficher des gemmules autant que des cotylédons, il sait même la botanique, et me rendre captif de ses mots, épris de sa parole qui m’enrôle dans la science de ses passions ! »

Il y a plus dense encore, comme on peut le deviner : mercredi 20 novembre 1963 (deux jours après, John Fitzgerald Kennedy tombe sous les balles d’un soldat perdu, doublé d’un demi-fou, à Dallas) ; Lacan est à l’hôpital Sainte-Anne, dans la salle où sont dispensées depuis dix ans les leçons de son Séminaire. Il n’y a pas tant de monde que cela. Mais les This, Bernard et son épouse, Claude, sont dans l’auditoire. Jacques-Alain Miller a publié le texte enregistré de ces minutes inouïes : « Je n’ai pas l’intention de me livrer à aucun jeu qui ressemble à un coup de théâtre. Je n’attendrai pas la fin de ce séminaire pour vous dire que ce séminaire est le dernier que je ferai… Je demande que l’on garde un silence absolu pendant cette séance. »[1] Il a fallu quarante ans pour qu’un soir – était-ce rue Huysmans, je ne me souviens plus bien – Bernard, devant Claude, brosse le récit de leur présence, sagement assis sur les bancs de l’événement. C’était peu, c’était sobre, c’était beaucoup.

Je voudrais faire aujourd’hui de cette sobriété narrative, l’indice d’une loyauté, vertu plus véridique que la fidélité et sans laquelle le courage n’est que bouffonnerie. Au début de l’École de la Cause freudienne Bernard This, avec Claude, offraient le gage de cette loyauté. En trouvant leur place au milieu de ces anciens de l’École freudienne qui nous étaient un honneur, ils montraient qu’étaient possibles l’effort que nous voulions, suivant Judith et Jacques-Alain Miller, et la réussite que nous briguions. Dans l’épidémie d’alors, celle des départs, Bernard et les siens m’expliquaient ces mots de Lacan qui, déjà, me taraudaient : « Une éthique s’annonce, convertie au silence, par l’avenue non de l’effroi, mais du désir… »[2]

Je relis pour l’Hebdo Blog l’entretien que Bernard This donnait au journal Libération le 29 octobre 1996 : « J’habite juste en face de l’ancien Vel’d’hiv et suis le veilleur qui se souvient de ce qui s’est passé. » Me voici de nouveau entre Judée et Galilée. Il y a dix jours, avec mes amis Perla et Marco, nous marchions dans Césarée qu’ils me faisaient connaître, et échangions sur le destin de leur dernier fondateur, homme de guerre et faiseur de paix, que nous savions à l’agonie. Bernard appartenait à cette race de sang universel et d’esprit supérieur : prévenu de la sauvagerie des siècles, il s’affichait amoureux des longues ententes.

[1] LACAN J., Des Noms du Père, Seuil, 2005, p. 67.

[2] LACAN J., Écrits, Edition du Seuil, 1966, p. 684.