Tisser, encore.

Il pourrait sembler étrange, à qui s’intéresse de loin aux élaborations récentes de notre champ, qu’un numéro entier de l’Hebdo Blog soit consacré à cette catégorie, que nous ayons choisi même de faire figurer un tel signifiant dans le titre de cette nouvelle livraison : la psychose. Quoi, à l’heure du tout dernier Lacan, de la clinique continuiste ainsi que du sinthome, ressortir cette antique étiquette psychiatrique et discriminante, voire discriminatoire, alors que, c’est bien connu, « tout le monde délire »?

Quotidiennement pourtant, entre ou en dehors des murs de l’institution ou de nos cabinets, se donnent à voir les multiples visages de ce nouage particulier des différents registres qui font l’expérience humaine, qu’il soit extraordinaire ou ordinaire : délire structuré qui tient en vie un sujet ou chute brusque d’un idéal qui plonge dans l’effarement et l’incompréhension un autre, psychose compensée, décompensée, ou en cours de re-compensation, c’est toujours une articulation du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire précaire qui se révèle, où est forclos un signifiant clef-de-voûte.

On voit combien cela n’invalide en rien la perspective de la forclusion généralisée : car même si c’est bien pour chacun d’entre nous que manque le signifiant ultime, il est des nouages plus fragiles que d’autres, des solutions moins précaires dans la rencontre avec le réel auquel l’être parlant à faire.

Nul clinicien donc sans ce repérage précis que les auteurs de ce numéro contribuent à étayer : non pour fondre la spécificité de nos patients dans des classifications visant leur maîtrise. Mais afin d’être à même, dans le transfert, d’orienter la construction ou reconstitution de solutions les plus propres à  leur permettre de se tenir dans le monde, dans ce travail de tissage des signifiants qu’il s’agit chaque jour de mieux exercer.

Toutes les photos illustrant ce numéro ont été réalisées par le collectif Brest Brest Brest.




À propos de “La psychose ordinaire” de D. Avdelidi

La psychose ordinaire est une entité clinique récente. Elle n’a pas encore vingt ans. De surcroît son statut est original : Dossia Avdelidi,  dans son ouvrage, La psychose ordinaire, La forclusion du Nom-du-Père dans le dernier enseignement de Lacan, qui vient de paraître aux Presses Universitaires de Rennes, souligne pertinemment qu’elle ne constitue pas un véritable concept, car ce terme, comme le constate J.-A. Miller, son inventeur, ne possède pas de « définition rigide »[1]. Il serait assez vain de chercher à la distinguer de la psychose déclenchée : les limites entre l’une et l’autre sont souvent incertaines. Elles ne tiennent qu’à des degrés d’intensité des signes cliniques. Les indications données par Lacan concernant Joyce, son absence de tenue phallique, sa pente à un laisser tomber du corps, ses épiphanies, son désir d’être artiste pour parer à la démission paternelle, son écriture mise au service d’un raboutage de l’ego constituent des contributions majeures à la clinique de la psychose ordinaire.

D. Avdelidi constate que les concepts de forclusion généralisée et de psychose ordinaire, introduits par J.-A. Miller, semblent quelque peu gommer la différence tranchée entre névrose et psychose. La première formalisation lacanienne est discontinuiste et catégorielle ; tandis que la seconde est borroméenne, continuiste, élastique. Cependant D. Advdelidi ne tombe pas dans l’écueil souvent rencontré consistant à opposer radicalement ces deux approches. Elle montre fort bien que la clinique borroméenne n’est continuiste que sous certains aspects. La continuité dont il s’agit n’est pas celle qui suggère des passages possibles de la névrose à la psychose et inversement. Il n’y a continuité que sur le socle de la forclusion généralisée, laquelle est commune à tout parlêtre.

Trois positions subjectives différenciées peuvent être distinguées en fonction de la nature du nouage des éléments de la structure. Le nouage borroméen s’avère propre à la névrose. Le nouage non borroméen opéré par le raboutement de l’ego de Joyce fournit un modèle majeur pour l’appréhension de la psychose ordinaire ; tandis que l’indépendance des éléments de la chaîne caractérise pour Lacan certaines psychoses déclenchées .

Cependant, une thèse continuiste radicale est parfois soutenue. Elle prend appui sur l’importance donnée au sinthome dans le dernier enseignement pour considérer que celui-ci, en mettant au premier plan le mode de jouir dans sa singularité, en le soustrayant aux catégories, effacerait « les frontières du symptôme et du fantasme, de la névrose et de la psychose ». En 1997, lors de la conversation d’Arcachon, J.-A .Miller considère qu’il existe sans doute « une gradation à l’intérieur du grand chapitre psychose », mais il récuse toute gradation entre névrose et psychose. Il met l’accent sur l’existence d’un point de capiton tant dans l’une que dans l’autre. Dans le cas de la névrose, « le point de capiton, c’est le Nom-du-Père ; dans l’autre, affirme J.-A. Miller, c’est autre chose que le Nom-du-Père. C’est moins une continuité qu’une homologie, si je peux le dire approximativement en utilisant un terme mathématique. Seulement, on s’aperçoit que la structure du capitonnage non-NP est plus complexe que le premier. Lacan essayait de nous le représenter par le nœud. Du coup le capitonnage NP apparaît parfois comme une simplification de l’autre, un cas particulier. En ce sens, on peut parler de la névrose comme d’un sous-ensemble de la psychose, à des fins surtout ironiques. C’est ce qui conduisait Lacan à dire : « tout le monde délire »[2].

De cette généralisation du délire, certains passent parfois à une généralisation de la psychose, qui efface toute distinction clinique, au profit de la singularité du cas, afin de promouvoir une approche continuiste radicale. Or il faut souligner qu’il existe une clinique de la forclusion restreinte, celle du Nom-du-Père, tandis qu’il n’en existe pas de la forclusion généralisée, qui ne se fonde que sur l’existence même du parlêtre. Tout parlêtre selon Lacan est délirant, en raison de l’absence de garantie de ce qu’il énonce ; mais tout parlêtre n’est pas psychotique. La notion de psychose ordinaire elle-même est indissociable d’une clinique discontinuiste, puisque chacun s’accorde à considérer qu’elle se fonde pour l’essentiel sur les signes discrets de la forclusion du Nom-du-Père. La couper de la forclusion restreinte serait la vider de sa substance.

D. Avdelidi constate que la spécificité de la psychose ordinaire est difficile à saisir. Est-ce la présence de phénomènes élémentaires qui la caractérisent ? Si l’on se réfère à une acception restreinte du phénomène élémentaire, en considérant que celui-ci manifeste l’état originaire du sujet à lalangue, alors on ne peut appréhender la psychose ordinaire à partir du phénomène élémentaire. En revanche, si l’on se donne une définition large de ce dernier, à savoir tout ce qui manifeste un défaut dans le nouage borroméen, alors la présence de phénomènes élémentaires est une condition nécessaire pour identifier la psychose ordinaire. « Pour démontrer que le Nom-du-Père n’est rien d’autre que ce nœud, indique Lacan, il n’y a pas d’autre façon de faire que de supposer dénoués les ronds »[3].

Si nous avons un nouage solide et stable dans la névrose, en revanche la psychose ordinaire se caractérise de témoigner d’autres modalités de nouages : soit il est original et non borroméen (produit par un sinthome ou une suridentification), soit il est précaire et mouvant (fonctionnement comme si, alternance de compensations et décompensations, etc.), soit il tend à se défaire (errance, clochardisation, etc.). Ce qui conduit à souligner une nouvelle fois que la psychose ordinaire n’est pas une catégorie clinique homogène, son champ n’est pas cernable avec précision, pourtant elle se distingue de la clinique luxuriante de la psychose extraordinaire.

[1] Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Quarto. Revue de psychanalyse publiée à Bruxelles. 2009, 94-95, p. 41.

[2] Miller J.-A., « La conversation d’Arcachon », o.c., p. 257.

[3]  Lacan J., Le séminaire, Livre XXII, RSI, Ornicar ?, Bulletin périodique du champ freudien, 1975, 5, p. 21.

 




L’homme au dialecte corse, une présentation clinique de Jacques Lacan

Deux pages sont consacrées dans le Séminaire III, Les psychoses[1], à un cas de présentation clinique, autre que celui du cas de l’hallucination « Truie », autre encore que celui du cas du néologisme « Galopiner ». Il s’agit du cas au dialecte corse.

Deux pages, c’est peu pour un commentaire qui se situe à l’orée du séminaire que Lacan vient d’entamer sur le cas du président Schreber. Dans ce cas au dialecte corse, Lacan ne nous parle ni d’hallucination, ni de néologisme. Ce qui revient dans le réel, c’est-à-dire ce qui n’a pas été symbolisé à l’issue d’un processus de refoulement, n’est pas de l’ordre signifiant. Mais de « traces d’un comportement régressif » qui tend «  à se confondre sur le plan imaginatif avec une activité régressive des fonctions excrémentielles ». Cet inconscient là joue ici « à ciel ouvert ». Quel est alors le phénomène de langage à mettre en correspondance avec cet élément pulsionnel qui est verbalisé à ciel ouvert dans le discours et fait retour dans le réel, c’est-à-dire qu’il est rejeté du symbolique ?

C’est une structure que nous dirons de séparation et d’étanchéité, de cloisonnement, de compartimentation que relève Lacan, et qui distribue, dans l’enfance du sujet, deux mondes corrélés à deux langues. Le dialecte corse, parlé exclusivement par les deux parents par ailleurs «  refermés sur leurs lois propres » avec «  des querelles permanentes […] manifestations ambivalentes de leur extrême attachement » qui plongeait l’enfant dans « l’intimité conjugale ». Langue donc d’un monde clos, dont Lacan précise que c’est le monde de l’élite. Et le monde extérieur avec le « langage des autres ».

Un élément centre le monde clos, c’est «  la crainte de voir arriver la femme, objet étranger », et qui est la propre mère du patient. Est-ce elle qui tiendrait le principal rôle dans les disputes du couple, du moins pour l’enfant ? C’est ici une supposition qui ne peut trouver sa certitude à la lecture de ces deux pages. Or ce dialecte corse, langue primordiale de l’enfant, agit au présent dans l’échange clinique, comme obstacle pour cet inconscient à ciel ouvert, produisant une certaine « difficulté à passer au discours analytique ». C’est cette difficulté, révélant la fonction d’une faille, d’une disruption, qui suscite l’intérêt de Lacan. Il souligne par contre, que le sujet exprimait très facilement « tout le contenu exprimé communément par l’intermédiaire des symptômes névrotiques », d’autant qu’il était « supporté par le langage des autres ». C’est dire que ce langage du monde externe était désinvesti, désaffecté, à l’inverse du dialecte corse submergé dans la jouissance familiale ; érotisation, libidinalisation encore active lorsqu’il se trouvait aujourd’hui «  face à sa mère ». A la place de la forclusion que Lacan est en train de conceptualiser, n’est-ce pas cette disruption entre deux mondes supportés par deux langages qui en tiendrait lieu ?

On peut par ailleurs avancer que « l’objet indicible rejeté dans le réel », dont parle Lacan dans le cas Truie[2] est cette jouissance produite par l’immersion de l’enfant dans « l’intimité conjugale », dont il était devenu l’objet, voire le jouet, rejet qui s’avère comme ressort du clivage qui se répercute, à l’âge adulte, entre le monde extérieur et celui activé par la présence de sa mère. Ainsi le sujet s’est-il épargné la construction d’un délire, d’une création de sens délirant, lequel permet la résorption des éléments énigmatiques. De fait, dans le cas présent, la perplexité n’est pas non plus un déterminant du cas. En est-on bien sûr ? Le sens du monde n’est pas ici troué par l’énigme, mais scindé en deux langues qui s’excluent l’une de l’autre. La langue commune et la langue corse. Par contre, nous avons l’étrangeté de la femme à laquelle se corrèle le dialecte corse. Cette étrangeté viendrait alors en lieu et place de la perplexité. Ce qui différencie ici l’une de l’autre, c’est que la perplexité est hors sens, et que l’étrangeté elle revêt ici un «  sens corse », isolé du reste du monde.

[1]  Lacan J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p.71-72.

[2] Lacan J., « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p.535




Antonin Artaud, « [re]trouver la face »

Freud décrit, dans la schizophrénie, le dénouage du corps et du langage. Lacan reprend cette problématique, d’abord à partir de l’existence de l’Autre, symbolique, qui décerne un corps au sujet : le sujet schizophrène « n’arrive pas à faire mordre [le langage] sur un corps et en effet, à partir de là, on peut considérer que le corps est sans organes.[1] » Puis, dans son dernier enseignement, Lacan substitue au binaire âme/corps une notion nouvelle : « la substance jouissante du corps parlant », faite des résonances sémantiques introduites par le langage dans le corps et produisant des effets de jouissance.

Dans le séminaire proposé par l’ACF MAP à Toulon[2], « Le mystère du corps parlant » [3]  il a été proposé de parcourir les étapes épistémiques de cette question du corps à partir d’un moment de rupture dans l’œuvre d’Antonin Artaud.[4]

De juin 1946 à mars 1948, les portraits de proches et les autoportraits réalisés par Artaud marquent une rupture avec les œuvres classiques de la période précédente (1919-1935) où s’affirmait une « maîtrise technique admirable mais apparemment peu inventive[5] ». Un événement majeur a produit ce bouleversement fondamental. Le langage est parti : « Dix ans que le langage est parti / qu’il est entré à la place / ce tonnerre atmosphérique / cette foudre / devant la pressuration aristocratique des êtres / de tous les êtres nobles […][6] »

À partir de là, Artaud cherche à défaire la bonne forme qui unifie imaginairement au miroir (« Le visage humain est une force vide, un champ de mort[7]. »), au profit de la force (« Le corps est une multitude affolée, une espèce de malle à soufflets qui ne peut jamais avoir fini de révéler ce qu’elle recèle[8]. ») Il fait du « visage humain le champ d’une bataille effrénée où forces de vie et de mort s’entrecho[quent]. »[9]

« Le visage humain, nous dit Artaud, n’a pas encore trouvé sa face […] c’est au peintre à la lui donner […] Le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage dont c’est au peintre justement à le sauver en lui rendant ses propres traits[10]. »

Ce qu’Artaud cherche à produire, et non à représenter, c’est le « secret d’une vieille histoire humaine qui a passé comme morte dans les têtes d’Ingres ou d’Holbein[11] » – morte car soumise à l’assomption d’une figure unifiante, totalisante, celle du miroir, celle-là même qu’il fait voler en éclats. Il défait l’affinité du corps et de l’imaginaire et met en question la représentation à l’œuvre dans la peinture depuis des siècles.

Artaud réalise désormais, à même le support du dessin, des gestes, et non des représentations : « Or ce que je dessine / ce ne sont plus des thèmes d’Art / transposés de l’imagination sur le papier, ce ne sont plus des figures affectives, / ce sont des gestes, un verbe, une grammaire, une arithmétique, une Kabbale entière et qui chie à l’autre, qui chie sur l’autre, / aucun dessin fait sur le papier n’est un dessin, / la réintégration d’une sensibilité égarée, / c’est une machine qui a souffle […][12] »

Il conjoint sur le papier la représentation des visages avec des signes kabbalistiques, c’est-à-dire graphiques : « Et depuis un certain jour d’octobre 1939 je n’ai jamais plus écrit sans non plus dessiner.[13] » Ces signes sont de véritables « xylophénies », terme inventé par Artaud et apparu pour la première fois dans les cahiers en octobre 1945 qui désigne[14] la discordance entre le visuel et l’auditif dans la perception. C’est ce que donnent à ressentir les dessins de visages d’Artaud, faisant ainsi résonner le mystère du corps parlant.

[1] Lacan J., « Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse », 14 octobre 1972 (inédit).

[2]  Le groupe de travail est constitué de Philippe Devesa, Pierre Falicon, Jean-Louis Morizot. Invités : Sylvie Goumet, Nicole Guey, Pamela King.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Seuil, Paris, 1975, p.118.

[4] sous le titre « Visages du parlêtre »

[5] Derrida, Jacques, Artaud le Moma, éditions Galilée, Paris, 2002, p. 55.

[6] Cf. Castanet, Hervé, « Antonin Artaud “extra-lucide” », Entre mots et images, éditions Cécile Defaut, Nantes, 2006, p. 187.

[7] Artaud, Antonin, Œuvres, édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Quarto-Gallimard, Paris, 2004, p. 1534.

[8] Artaud, Antonin, Histoire vécue d’Artaud le Mômo (1946), in Œuvres Complètes, t. XXVI, Gallimard,1976, Paris, p. 187.

[9] Thévenin, Paule, Derrida, Jacques, « La recherche d’un monde perdu », Artaud – Dessins et portraits, Gallimard, Paris, 1986, p. 15.

[10] Artaud, Antonin, Portraits et dessins par Antonin Artaud du 4 au 20 juillet 1947, Paris, Galerie Pierre, 1947, texte écrit à l’occasion de l’exposition des dessins de l’auteur à la Galerie Pierre, in Artaud, Antonin, Œuvres, op. cit., p. 1534.

[11] Ibid., p. 1535.

[12] Artaud, Antonin, Œuvres, op. cit., p. 1513.

[13] Ibid.

[14] Cf. Grossman, Évelyne, « Antonin Artaud – La danse des corps », Artaud/Joyce – Le corps et le texte, Nathan, Paris, 1996, p. 183.