La passe, aujourd’hui et demain

Samedi, à la maison de la Chimie, ce fut d’abord un frémissement et l’émotion de notre communauté de travail qui se retrouvait et se remettait à la tâche, plusieurs semaines après ces Journées 45 qui, elles, n’advinrent pas. Nous avions hâte d’entendre celles et ceux de nos collègues qui trois années durant vont s’appuyer sur l’élaboration d’une analyse poussée jusqu’à son terme pour contribuer à la construction tout autant qu’à la transmission des enjeux politiques et épistémiques de la psychanalyse lacanienne aujourd’hui.

Et quelque chose est donc advenu, avec cette résonance particulière du mois de novembre 2015, mais pas seulement. Quelque chose qui a été sans nul doute enrichi par le subtil entrecroisement des témoignages de passe avec celui des membres de la Commission qui deux années durant eurent à cœur d’entendre les passeurs et de faire le pari de la nomination des Analystes de notre École.

Alors « Happening »? « Escabeau paradoxal » pour reprendre les beaux termes de nos collègues Béatrice Gonzalez-Renou et Aurélie Pfauwadel ? Ce qui est advenu est sans nul doute de cet ordre. Celui de l’authenticité d’engagements dans la parole qui ne visaient ni l’identification, ni l’empathie, mais la restitution au plus serré de longs parcours, dans la rencontre de corps parlants avec un analyste, la réitération, ses moments de fléchissement tout comme de franchissements déterminants. Une parole qui jamais ne s’est retranchée derrière la ritournelle d’une théorie prête à porter sur ce qui constitue la fin d’une analyse. Une parole marquée par une diversité inouïe, à l’ère du parlêtre et du réel sur le devant de la scène. Avec par conséquent des restes, également, qui ouvrent un autre temps, un au-delà de la passe, et pose de manière renouvelée la question du sinthome.

C’est donc une psychanalyse bien vivante, toujours remise sur le métier qui s’est donnée à voir samedi 23 et à laquelle nous consacrons ce numéro, résolument tourné vers le futur.

Virginie Leblanc.




Ce que peuvent les corps parlants

Ouverture à la Journée Question d’École du 23 janvier 2016

Cette journée s’inscrit dans la continuité d’une série intitulée Question d’École. Elle entre plus précisément dans le travail d’École qui, sous la présidence de Patricia Bosquin-Caroz, s’est centré deux années durant sur la formation du psychanalyste : le contrôle de l’expérience analytique dans le dispositif de la passe qui authentifie le passage à l’analyste, et le jugement de la pratique dans le cadre du contrôle. Les problèmes cruciaux relatifs à la décision dans la passe et les usages du contrôle de la pratique ont été ainsi mis à l’étude dans leur actualité, également au cours de soirées de la passe et de la garantie. Ce travail s’est pour partie propagé dans les régions. Les ACF l’ont en effet relayé à travers des thèmes d’étude affines avec l’élaboration dans l’École, contribuant à rendre le contrôle désirable, la passe agalmatique pour certains, attestant de la spécificité de cette formation qui pour être exigée de l’École, n’en reste pas moins une affaire de goût et de désir.

Question d’École est à cet égard un de ces événements qui sont des interprétations du désir en marche dans une école.

Son adresse, c’est d’abord la communauté de l’École, celle de ses membres en premier lieu, mais aussi une communauté de travail qui s’étend au-delà. A porter à la connaissance du public ces questions, en rendant visibles et lisibles nos débats, l’objectif était en outre de faire connaître la vitalité de la psychanalyse lacanienne à propos de la pratique mais également dans son inscription dans les débats de l’actualité. Cette ouverture a donné au concept de cette Journée une autre dimension, celle de rendre l’École plus accessible, à un moment où l’exigence de garantie et de sécurité est plus que jamais d’actualité. Il s’est agi, à chaque fois, de faire valoir la force inventive de la singularité du symptôme.

Pour la présente journée, le thème de la passe conjugué au moment présent a jailli au cours d’une réunion du Directoire. Au lendemain des 45èmes Journées d’études de l’ECF, ces Journées-qui-n’ont-pas-eu-lieu, le travail de notre École s’est brusquement trouvé noué à un événement terrible, celui des attentats de la soirée du 13 novembre dernier. Ces événements sanglants qui nous ont bouleversés, en un sens changés, nous ont instantanément conduits à la réserve. Ils nous obligent aujourd’hui à l’élaboration qu’il convient de donner à la sensation, à l’émotion.

Nous nous sommes trouvés d’autant plus concernés que nous sommes membres de cette École, – une École, et en particulier le dispositif de la passe, qui a pour objectif de produire des analystes dont on peut attendre qu’ils soient en phase avec la subjectivité contemporaine. Ces événements nous poussent à comprendre, c’est-à-dire à rendre intelligible le moment présent, la Babel des discours dans laquelle nous sommes pris, afin de rester vigilants aux conditions du lien social qui rendent possible la pratique de l’expérience analytique aujourd’hui.

Le thème du présent se motive donc par la nécessité de nous orienter dans l’actualité. Sa durée, ses contours sont complexes. Remarquons qu’il a le plus grand rapport avec l’expérience analytique, il habite chaque séance d’analyse. Ce n’est pas un présent instant, c’est un présent lesté d’une épaisseur de corps. Dans son « Érotique du temps », paru dans La Cause freudienne 56, J.-A Miller développe cette dimension du temps comme « présent épais » et remarque que Lacan le signale discrètement dans le Séminaire V : « Nous ne pouvons absolument pas nous contenter d’un présent instantané, toute notre expérience va là contre ». Car un discours a « une dimension dans le temps, une épaisseur. » (p. 15)

Cette épaisseur du présent de l’expérience, n’est-ce pas le sens à donner à la présence de l’analyste ? J.-A. Miller souligne que dans une séance d’analyse le sujet est amené a faire « l’expérience pure de la réversion temporelle ». Le propre de cette expérience dans l’analyse, précise-t-il, est que l’analyste incarne simultanément deux mouvements. Il incarne à la fois, le fait de précipiter ce qui se dit dans le passé, l’inscription passée de la parole (illusion structurale « que le passé était là avant l’expérience même du présent. C’est l’illusion du c’était écrit »). Et à la fois, l’analyste pousse à reporter ce passé au présent, car ce qu’il se voue à incarner, il le réalise au présent comme corps vivant.

La présence de l’analyste touche à cette visée d’une acuité spéciale, que chaque séance se fasse au présent, qu’elle pousse au réel. C’est en tant que clinique du corps parlant que l’analyse a cette temporalité propre. Elle met en jeu ce qui, du corps, parle au présent sans que ça puisse s’inscrire dans le savoir articulé de l’histoire.

C’est pourquoi, pour la construction de cette journée, nous nous sommes adressés d’une part, à la Commission de la passe pour qu’elle témoigne, au terme de deux années de fonctionnement, de la clinique actuelle de la passe, soit de la clinique du parlêtre au moment où elle se resserre dans la passe.

Du moment présent de cette commission, nous pouvons dire qu’il se caractérise par une certaine ferveur, un certain agalma de la passe, à tout le moins une vivacité si l’on en juge par le nombre de demandes de passe, et le nombre de nominations. C’est le témoignage que l’expérience de relance de la passe initiée par J.- A. Miller en 2009 porte ses fruits. Sa veine épistémique s’appuie sur la pratique de la psychanalyse telle qu’elle est. Elle ne fait pas référence à ce que doit être une analyse mais à une pragmatique de la passe, un réalisme de celle-ci. C’est pourquoi la conjonction avec le thème du prochain congrès de l’AMP – qui se tiendra en avril à Rio – L’inconscient et le corps parlant, n’est pas forcée mais s’enracine dans l’expérience elle-même, dans les témoignages des passes actuelles. Vous l’entendrez notamment à travers les exposés de six membres de la Commission de la passe qui ont souhaité prêter l’oreille à la variété de l’expérience analytique au moment où elle passe par le chas de la passe.

Nous avons invité d’autre part, les Analystes de l’École récemment nommés, à présenter aujourd’hui leur premier témoignage. Nous entendrons six occurrences de la fin d’une analyse au présent. Ces analystes s’adresseront à nous, chacun de façon inimitable pour décliner ce dire de Freud, « On apprend la psychanalyse d’abord sur son propre corps »   ( Introduction à la psychanalyse, « Première partie. Les actes manqués »).

Je m’adresse maintenant à ces nouveaux AE pour leur dire ma gratitude au nom de cette École pour leur contribution engagée à la clinique de la passe, au savoir, à la transmission de la psychanalyse.

Le sentiment du présent, dans sa complexité aiguise un appétit de travail, qui implique de ne pas se précipiter, de ne pas se hâter dans la compréhension, au risque de liquider bien vite le réel au nom de prétendues réalités. En intitulant sa leçon inaugurale au Collège de France « Ce que peut l’histoire », Patrick Boucheron a problématisé admirablement ce que peut l’histoire dans l’intelligence du présent, en particulier à revenir sur ses soubassements théologiques et politiques. Dans notre champ, gageons que nous saurons soutenir un travail sur ce que peuvent les corps parlants.

 




Portrait de l’inconscient dans les cures de 2015

La passe d’aujourd’hui n’est plus celle d’il y a vingt ans car le monde s’est profondément transformé par la « montée au zénith de l’objet ». L’inconscient de ce fait n’a plus le même visage. À quoi ressemble-t-il dans ce que la Commission A12-B12 a pu entendre, particulièrement en 2015 où elle a nommé 7 AE ?

Q°dEcole-Affiche2Je prendrai mon départ de quelques phrases que Lacan a prononcées dans la dernière leçon du Séminaire Encore et qui me semblent correspondre à ce qui a été livré à la Commission par les passeurs.

Il indique par exemple que « le langage ça n’existe pas, le langage est ce qu’on essaie de savoir de la fonction de lalangue » ou encore que « l’inconscient est le témoignage d’un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l’être parlant ». Plus connue, et passée presque sous forme d’aphorisme, Lacan fait aussi figurer dans ces pages la mention que « le langage est une élucubration de savoir sur lalangue » et aussi, ce qui m’a frappé spécialement, que « Lalangue nous affecte d’abord par tout ce qu’elle comporte comme effets qui sont affects »[1].

Les témoignages que nous avons entendus, il y en a eu 23 dans la seule année 2015, et 22 en 2014, ne sont sans doute pas en rupture avec ceux des cartels ou commissions précédents, mais certains aspects m’ont semblé avoir valeur de nouveauté. Je voudrais préciser l’émergence de ces éléments plus nouveaux.

Variations sur des thèmes classiques

La Commission a été sensible à une très grande variété des témoignages, plus marquée aujourd’hui du fait de l’absence de modèles tels que la doctrine du phallus pouvait jadis en fournir. Les témoignages d’aujourd’hui ne sont plus principalement construits sur le langage et les chatoiements du sens, ni non plus sur une démonstration de concepts tels que la traversée du fantasme.

Toutefois les passants continuent d’hystoriser leur analyse et même leur vie. Le roman familial donne toujours des outils pour l’analyse des symptômes, les figures parentales sont toujours bien présentes. Ainsi, par exemple, l’attachement à la mère ou le ravage qu’elle a été ou encore la haine portée au père qui a pour répondant chez d’autres (des femmes surtout) un amour indéracinable, demeurent des éléments clés de nombreux témoignages (vous en reconnaîtrez la présence dans quelques-uns que vous entendrez aujourd’hui). De même que vous entendrez présente dans toutes les analyses ce qu’une AE appelle, reprenant le terme de J.-A. Miller, son « articulation destinale ».

De ce point de vue, l’analyse d’aujourd’hui ne renie aucunement les analyses d’hier. Les signifiants-maîtres sont généralement clairement détachés. Ainsi, par exemple, le père auquel telle analysante s’identifie par un symptôme majeur de dépression, et qui décrit son enfance comme une navigation entre un père qui incarnait la mort et une mère la solitude. Un Autre fera état d’une séparation difficile d’avec la mère ce qui portera son ombre sur le choix de partenaire. Ainsi donc l’analyse des symptômes par la chute des identifications n’est-elle pas absente des récits de cure.

Non plus que l’élaboration de fantasmes par réduction du sens des symptômes : fantasme de sacrifice pour l’autre (le partenaire) dans certains cas, ou – plus rare – fantasme de liberté absolue dans une analyse féminine.

Quelquefois, le fantasme est précisé très clairement à la manière freudienne. Ainsi, cette AE peut-elle le formuler comme : « Une petite fille est regardée tomber » qui se décline éventuellement en « une enfant est vue tomber ». Telle autre AE fera état d’un fantasme lié à la voix du père au téléphone à laquelle était suspendue son enfance anxieuse et son refus « de faire l’obole d’une parole ».

De même, si les formations de l’inconscient sont présentes dans les témoignages et fidèlement rapportées par les passeurs, les analyses contemporaines en font un usage différent.

Ainsi, deux formes de témoignages semblent se distinguer : ceux qui donnent aux récits de rêve une place centrale et en fournissent une grande profusion, ce qui fait que l’analyse semble courir de rêve en rêve ; et d’autres qui les apportent en nombre réduit. Il me semble que c’est plutôt ce dernier type de témoignages qui a donné lieu à nomination d’AE. Le rêve, davantage qu’un point de départ pour révéler un sens caché, comme Serge Leclaire avait tenté jadis d’en faire usage afin de faire entrer de force la jouissance dans l’orbe du sens, le rêve donc, est utilisé dans les analyses convaincantes, davantage comme un dire où se dépose une jouissance, comme un résultat qui scande un moment de l’analyse, comme un élément d’auto-nomination plutôt que comme indicateur d’un refoulement (je pense par exemple à ce rêve où l’analysante rêve d’une limace, elle y saisit très bien la jouissance de coller à l’Autre dont l’animal fait signe, telle autre peut rêver qu’elle « s’engage avec sa peau » ou encore que son analyste « se réduit à une peau de chagrin », à l’appui de la subjectivation de sa jouissance de planquée du côté de la mort.)

L’émergence du nouveau

On notera, ne serait-ce que dans le traitement des rêves dans les témoignages de passe, le recours de plus en plus accentué à ce que Lacan dans « Radiophonie » mettait du côté du signe : « Psychanalyste, c’est du signe que je suis averti »[2]. Plus que jamais le rêve est son interprétation. Il n’ouvre pas à davantage de sens, il referme la fuite du sens en pointant un signe : la jouissance en attente d’être nommée.

Pour le dire autrement, on constate que dans ces témoignages d’analyse, le savoir acquis n’a plus la place qu’il tenait autrefois. Les analysants d’aujourd’hui ont admis que l’inconscient en dit « plus qu’ils n’en savent » et les témoignages se servent du langage pour traquer la jouissance, davantage que la vérité. Je le disais déjà à propos du rêve mais cela vaut aussi pour la mise en série des objets du corps. L’objet n’a plus la valeur d’une réponse unique du réel à laquelle le sujet serait fixé. Les objets sont quelquefois en série ; par exemple, celui qui dit qu’à l’occasion d’une soustraction du regard du contrôleur, il s’est aperçu qu’il « maîtrisait le regard analement ».

Les bords érogènes du corps sont énumérés comme autant de sous-ensembles possibles répondant à une jouissance plus obscure, celle de l’impact de lalangue sur le corps. Le savoir tiré de l’analyse sert notamment à s’en approcher et à dénombrer ces sous-ensembles. L’objet en lui-même (oral, anal, invoquant, scopique, peut revêtir ces différentes formes, il est souvent indifférent ou substituable).

Au cours de ces deux années, ce qui m’est apparu le plus radicalement nouveau dans les analyses, c’est en effet que les corps parlent au-delà de ce que les sujets peuvent en dire. Lalangue résonne dans le langage, elle se fait entendre par des affects dit Lacan, ce sont des échos d’événements de corps primordiaux qui s’infiltrent dans l’analyse et qui attendent d’être nommés. Souvent, ils se produisent sous forme de phénomènes qui touchent le corps : ainsi, il sera question aujourd’hui d’un homme qui s’évanouit, laissé seul devant le suicide de son frère ; il lui donne un nom « sa crie fils ».

Quelquefois aussi, ils concernent une manière de faire avec l’Autre dont le sujet ne peut pas se dépêtrer. Par exemple, une nomination de l’analyste « vous êtes une escamoteuse » vise une tendance encore active dans sa passe, dont cette femme use à son insu pour embrouiller l’Autre et ainsi le faire consister en se défendant du réel. De même usait-elle de sa voix charmante pour annuler la mort de son père.

Un autre exemple : à un homme qui avait longtemps refusé de s’engager à faire un enfant à sa femme, l’analyste peut dire « maintenant vous êtes noué ».

Ces phénomènes de corps (dont les AE qui parlent devant vous aujourd’hui témoigneront) ne sont-ils pas les traces que lalangue a laissées ? Elle les a laissées en un lieu que le langage ne peut suffire à atteindre, là où est advenu un événement de corps primordial dont les corps sont « affectés », mais un affect n’a pas de sens, jusque dans le langage.

On ne peut pas les interpréter, mais en les nommant on peut acquérir avec eux un « savoir y faire ». La nomination peut provenir de l’analyste, mais aussi souvent de l’analysant lui-même. Nommer en ce sens n’est pas interpréter mais manipuler le sinthome qui reste ouvert à l’équivoque. Ce n’est ni se faire un nom, ni se rendre célèbre, c’est loger dans le langage, par une manipulation imaginaire, l’écho d’un trauma primordial.

C’est pourquoi notre commission a pu nommer AE des analysants dont le témoignage n’était pas sur le versant d’un savoir acquis et à jamais clos. L’ acte de les nommer AE allait dans le sens d’une solution de nomination des symptômes au-delà du savoir que le langage permet d’élucider. Tentative de faire l’appoint des affects par lesquels l’inconscient se fait reconnaître comme une insistance de lalangue dans le langage là où il reste des trous, non pas à combler mais dont il faut cerner la place.

L’équivoque que véhicule toute « nomination » entendue en ce sens, permet de parier que la passe, une fois l’analyse terminée, sera toujours recommencée.

[1]  Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1966, p. 126-127.

[2]  Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 413.