Relatos salvajes : le refus acharné d’être victime

Victime – s’en servir, s’en sortir ! Sous ce titre, la soirée intercartels du lundi 8 juin prochain, organisée par L’Envers de Paris et l’ACF-IdF questionnera les usages de la position de victime, mais aussi les façons de s’en sortir. Nous y entendrons six exposés de cartellisants, produits de cartels fulgurants constitués depuis quelques mois en préparation à la rencontre PIPOL7. Chacun, de sa place, tentera de démontrer comment un sujet peut utiliser ce signifiant dans une logique singulière servant d’appui à la jouissance du corps parlant. Guy Briole, invité d’honneur, présidera les échanges et animera la soirée. Nous vous y attendons. Pour vous faire patienter, voici un texte de Marcelo Denis issu de l’un de ces cartels fulgurants.

Le dernier film de D. Szifron, Relatos Salvajes[1], sorti en Argentine en 2014, se compose de six histoires contemporaines unies par un fil rouge que nous pourrions nommer ainsi : un refus radical du statut de victime.

  1. Un homme, dont on apprendra qu’il s’est vécu en position de victime pendant de longues années, décide de se venger. Il réunit dans un avion tous ses supposés bourreaux et prend les commandes de l’appareil pour le faire s’écraser…
  2. Dans un restaurant d’autoroute, une serveuse et une cuisinière voient débarquer un client particulier: le coupable de la faillite et du suicide du père de la serveuse. Un dialogue s’engage entre les deux femmes sur la conduite à tenir. La jeune serveuse veut lui dire quelque chose, pour la cuisinière les mots ne suffisent pas, elle décide de l’empoisonner…
  3. Sur une route déserte, deux automobilistes se croisent, chacun venant incarner la figure de l’Autre jouisseur. S’ensuit une lutte à mort entre eux, aucun des deux ne voulant être victime de l’Autre.
  4. Un ingénieur en explosifs, père de famille, se retrouve victime de la fourrière. Sa femme le confronte alors au réel de sa jouissance : « culpabiliser l’Autre de tout », tandis que la logique bureaucratique se dévoile dans sa bêtise et son obscénité. Se voyant tout perdre, il fait exploser le centre d’encaissement des amendes. Le sujet retrouve sa dignité en prison…
  5. En rentrant d’une soirée arrosée, un adolescent renverse et tue une femme enceinte. Qui est la victime ? La femme enceinte écrasée par une voiture ? L’adolescent à qui on ne laisse pas assumer sa responsabilité ? Ou encore, celui qui accepte d’être coupable à sa place ?
  6. Lors d’un mariage en grande pompe, la mariée apprend que non seulement son mari l’a trompée, mais que, de plus, sa maîtresse est à son mariage. Refusant d’être une victime accablée, elle passe à l’acte. Résolue à mener la fête à ses dernières conséquences, la victime supposée devient bourreau…

Dans cette lutte pour s’émanciper de la tyrannie de l’Autre, le sujet ne reculera pas devant l’extrême, voire la mort, serait-ce la sienne propre. Le film met en scène l’insupportable que peut être la position de victime lorsqu’elle objective le sujet dans son rapport à la jouissance. Réduit à une position de victime dont l’Autre pourrait se servir et jouir, le sujet peut être confronté à sa propre mort subjective. C’est lorsqu’ils touchent ce point d’insupportable que les personnages de Szifron passent à l’acte. C’est en tant que déjà morts qu’ils ne reculent pas à choisir le combat à mort avec l’Autre. Si la pulsion en jeu dans leur subjectivité peut se trouver saturée par le statut de victime, elle peut aussi s’en extraire soudainement. Ce film illustre finalement comment, devant la présentification de son être d’objet, un des derniers recours du sujet peut être le choix d’exister par cette prise de risque qui peut aller jusqu’à la mort. Ce qui reste visé, au-delà d’une éventuelle mort réelle, c’est avant tout la mort de l’être victime. Szifron met en jeu le réel du corps dans un passage à l’acte qui semble s’apparenter à un dire sauvage.

[1]. Littéralement « Récits sauvages », diffusé en français sous le titre : Les nouveaux sauvages. Nous avions publié un premier texte sur ce film, de Victor Rodriguez, dans la rubrique Arts et Lettres de L’Hebdo-Blog du 26 avril dernier.




Une adolescente branchée sur la voix de l’Autre

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The Case Against Adolescence de Robert Epstein

ADOMANIA, ADOBASHING, WHAT ELSE ?

Après s’être méfiés des ados, voilà qu’aujourd’hui les adultes les envient. Le mouvement américain bien nommé « Mortified » incite des adultes en mal de réconciliation avec eux-mêmes, à lire en public des passages embarrassants de leur journal intime d’adolescent pour « expurger leur teen […] voire le revendiquer »[1]. Mais l’opprobre a-t-elle pour autant disparu ? Robert Epstein, découvert pour nous par Jacques-Alain Miller, propose sur ce point une thèse décidée qui n’est pas sans conséquences politiques. Alexandre Stevens rectifie.

Lors de la troisième journée de l’Institut de l’Enfant[2], Jacques-Alain Miller a présenté l’adolescence comme une construction à partir de perspectives qui ne se recouvrent pas – chronologique, biologique, comportementale, cognitive, sociologique ou encore artistique. Une construction peut toujours être défaite et il fait remarquer l’entrain communicatif avec lequel Robert Epstein déconstruit le concept même d’adolescence. C’est ce qu’exprime précisément le sous-titre de l’ouvrage : « Rediscovering the Adult in Every Teen »[3].

R. Epstein affirme sa thèse dès le premier chapitre « Le Chaos et la Cause ». Ce n’est que depuis la fin des années 1800 que ce temps de la vie est isolé du monde des adultes dans le but de traiter la supposée difficulté de l’adolescence et le désordre de ces jeunes. Or, soutient-il, c’est le contraire qui se produit : ce décalage, loin de traiter les problèmes des adolescents, les produit. La « crise » de l’adolescence que nous pouvons observer est la conséquence imprévue de cette prolongation de l’enfance. Jamais en effet au cours de l’histoire, il n’y a eu autant de lois ou de règlements qui restreignent les choix des teenagers – selon le terme anglais qu’il préfère visiblement à celui d’adolescent. C’est qu’en effet il reproche à notre société occidentale, surtout américaine, de considérer les ados à partir seulement de la chronologie, de l’âge.

Ces restrictions qui touchent les teens sont porteuses parfois de paradoxes insensés, comme celui-ci : dans certains États américains, des hommes politiques veulent interdire de fumer aux moins de 21 ans, sous prétexte qu’avant cet âge on n’a pas un jugement assez clair sur les conditions de santé. Mais dans le même temps des dizaines de milliers de jeunes américains de 18 ans sont envoyés au feu en Iraq sans qu’on pense que leur jugement serait insuffisant pour mesurer que cela pourrait leur être néfaste.

R. Epstein dénonce les incohérences du système. En ce sens, il renverse quelques évidences du discours courant. Tous les ados sont-ils capables de prendre seuls leurs responsabilités ? Non, bien sûr. Mais tous les adultes non plus et certains jeunes y arrivent parfaitement. Il va plus loin : c’est parce qu’on pense qu’ils sont incapables d’être responsables qu’ils ne prennent souvent pas les décisions qu’ils seraient, sinon, aptes à prendre. Bref, on infantilise trop les teens. Il propose d’ailleurs un test d’infantilisation pour que chacun puisse la mesurer. Penser les ados moins capables que les adultes, rappelle, selon lui, qu’il y a peu, de nombreux Américains pensaient les noirs inférieurs aux blancs et les femmes plus faibles que les hommes.

Il examine en détail la série des « troubles » des adolescents et les limites qu’on leur impose. L’amour et la sexualité sont-ils plus raisonnablement assumés par les adultes ? Pourquoi penser qu’une fille de 13 ans serait inapte à décider librement d’avoir des relations sexuelles avec un garçon de 25, si elle y tient ? R. Epstein va loin dans sa perspective et le sait, car il prend la précaution de dire qu’il ne peut répondre simplement à cette question dans ce qu’est la société américaine aujourd’hui. Il répond cependant que même si on lui en refuse le droit, une fille de 13 ans est bien capable de ses choix sur ce plan. De même pour le mariage. Il croit dans les sentiments réciproques, c’est-à-dire qu’il croit au rapport sexuel.

Et puis pourquoi les teens ne pourraient-ils pas décider de fumer, de boire, de conduire s’ils ont démontré qu’ils peuvent le faire. On dira qu’ils ne sont pas encore assez raisonnables ? Mais combien d’adultes ne conduisent-ils pas après avoir bu ? Il en est de même pour l’armée et le risque pris en s’y engageant. D’ailleurs l’histoire de France ne serait pas ce qu’elle est si Jeanne d’Arc n’avait pu porter les armes.

Aucune raison de biologie cérébrale, ni de mesure cognitive (test de QI) ne permet de penser que les adolescents seraient insuffisamment développés. Et les lois religieuses vont dans le même sens : Marie a eu Jésus à l’âge de 13 ans, Jésus enseignait au temple à 12 et chez les Juifs la Bar Mitzvah a lieu peu après la puberté. D’ailleurs si les teens des USA sont les plus tourmentés du monde, rien de tel n’existait chez les aborigènes australiens où le passage de l’enfance à l’état adulte se faisait par un simple rite peu après la puberté.

Pour R. Epstein, tous les troubles des adolescents tiennent à leur infantilisation. La preuve lui en est donnée deux fois par Freud : d’abord Sigmund n’a pas vraiment considéré le concept d’adolescence, mais insisté seulement sur la vie adulte et l’infantile ; ensuite Anna, qui a reçu de son père une instruction très stricte pendant son adolescence, a décrit les troubles des teens et les siens propres ! Voilà la preuve : Freud ne croit pas à l’adolescence, mais en a produit les troubles chez sa fille en l’infantilisant.

Cette déconstruction de l’adolescence qu’opère ainsi R. Epstein attire une certaine sympathie. Et on peut même y trouver certaines positions proches des nôtres dans les cinq idées de base qu’il propose : chacun est unique ; les compétences individuelles valent plus que les a priori qu’on peut avoir ; chacun a un potentiel irréalisé ; les étiquettes diagnostiques type DSM sont dangereuses.

De plus, quand il décrit le développement et les drames de l’adolescence comme n’étant pas déterminés par la seule transformation hormonale, nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui. Toutefois pas pour la même raison ! Il dénonce l’infantilisation des ados qu’il met à l’origine des phénomènes de l’adolescence, alors qu’avec Lacan nous considérons l’adolescence comme un symptôme de la puberté dès lors que tout cela ne se produirait « pas sans l’éveil de leurs rêves »[4].

Chez R. Epstein, il n’y a aucun réel rencontré par le sujet. La puberté y est plutôt un moment symbolique particulier. Pour le reste tout est calculable par des tests, qu’il nous propose d’ailleurs, test d’infantilisation et surtout tests de compétences. Il ne s’agit bien sûr pas de donner toutes les libertés aux ados. Au contraire il s’agit d’évaluer les compétences de chacun d’entre eux. Comme il le dit très simplement : « maintenant nous devons prendre un nouveau point de vue sur les teens en les évaluant sur la base de leurs compétences individuelles »[5]. Le test de compétences deviendrait ainsi le nouveau rite de passage dans nos sociétés occidentales ?

Certes la société va résister à le suivre sur cette voie, dit-il, spécialement pour des raisons économiques parce que l’invention du terme « adolescent » a donné lieu au développement de tout un marché à leur intention.

Mais enfin il n’est pas difficile de saisir que si tant d’adultes sont finalement aussi infantiles et peu responsables que certains teens, mieux vaudrait évaluer tout le monde. Le projet sympathique d’un peu de liberté calculée pour les jeunes pourrait bien se transformer en une obscène évaluation généralisée.

[1] ELLE du 22 mai 2015.

[2] Le 21 mars 2015.

[3] Epstein R., The Case Against Adolescence : Rediscovering the Adult in Every Teen, Quill Driver Books, 2007.

[4] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 561.

[5] « now we need to take a fresh look at teens, evaluating them based on their individual abilities ».