La causalité langagière

L’EuroFédération de Psychanalyse rassemble quatre Écoles d’orientation lacanienne de l’Association mondiale de psychanalyse – l’École de la Cause freudienne, la New Lacanian School, la Escuela de Psicoanalisis et la Scuola Lacaniana de Psicoanalisi [1]. Elles ont décidé, il y a déjà maintenant plus d’un an, de tenir leur prochain congrès international, PIPOL 9, sous le titre – L’inconscient et le cerveau : rien en commun, se situant déjà en prise directe avec le réel du discours courant actuel.

C’est un titre qui engage, puisqu’il pose une thèse. C’est une prise de responsabilité de le dire. Au vu du discours courant d’aujourd’hui, qui traverse d’ailleurs une partie non négligeable du champ de la psychanalyse elle-même, il était urgent que nous le disions et le posions comme tel, dans un congrès international. Il s’agit ici de démontrer pourquoi il y a cette urgence. Il faut la remettre dans le contexte du processus de quantification de l’humain et de la civilisation qui poursuit sa marche en avant. Toute qualité, afin de rentrer dans le signifiant-maître de la production, doit être mesurable, évaluable, comparable et, pour être manié dans cette dimension, se doit d’être chiffrée – de façon plus ou moins complexe. Les progrès de la technique le permettent toujours plus. Le champ dudit mental, et des affects, ne sont désormais plus épargnés. Les techniques de résonnances magnétiques et la puissance des collectes et d’analyse de données dessinent maintenant de plus en plus un nouveau réel : celui de la chimie et de la biologie du cerveau. Jacques-Alain Miller l’a appelé, le neuro-réel. Il permet à la science de fonder de nouveaux espoirs et de tenir de nouvelles promesses dans le registre de la causalité organique. Elle existe pour certains champs, où les progrès sont heureux et notables. Mais elle vire parfois au ridicule, et se révèle d’une faiblesse notable – paroles de neurobiologistes – concernant d’autres champs. On est effaré des conclusions qui sont parfois tirées pour le domaine de l’humain de ces recherches qui brassent des subventions et des fonds qu’on n’imagine pas. Ce faisant, le fol espoir d’obtenir une garantie chiffrée de l’être se meut petit à petit en idéologie. Cette dernière tend à vouloir s’imposer par des officines et les administrations, tout heureux d’y croire à une possible maitrise sur ce que Freud a isolé comme malaise dans la civilisation.

Ces avancées techniques couplées aux projets rééducatifs, quand ils virent à l’idéologie, rabattent, ravalent, réduisent l’ensemble de la dimension du psychique sur le neurologique. Surtout, elles ont comme effet, c’est même un postulat de taire ce que nous appelons la dimension du symptôme, en lui ôtant toute portée de signification, et de vérité – c’est d’ailleurs ce qui produit, par un effet de retour dans le réel, le nouvel essor de la religion, voire des pratiques ésotériques, où se retrouve la dimension du sens de l’être que la science forclos.Le lapsus, le rêve, et les symptômes en général, ne parlent pas pour le neuro-cognitiviste. Ils n’ont aucune portée de sens. Ils sont, pour le lapsus, réduit par la métaphore informatique à une erreur de connexion, pour le rêve, au traitement nocturne et parasite de l’information, et de façon générale pour la dimension des symptômes, ils sont reconduits à leurs seuls effets (j’insiste) sur la chimie du cerveau. C’est ici que notre thèse, que l’inconscient et le cerveau n’ont rien en commun, rappelle l’urgence à maintenir et à cerner le champ d’un autre réel. Qui n’a lui rien à voir non plus, avec ce que les neurosciences pensent isoler maintenant comme le « nouvel inconscient » et qui regrouperait les processus mentaux relevant de l’activité cérébrale qui se déroulent sans que l’on en ait… conscience, et qui sont multiples. Lacan nous l’a suffisamment rappelé, l’inconscient de la psychanalyse ne relève pas de ce qui n’est pas conscient. Nous sommes donc convoqués à repréciser ce que nous entendons par inconscient en psychanalyse. C’est ce que le congrès développera.

Repartons déjà du lapsus. Prenons-le comme paradigme de ce que Lacan a appelé les formations de l’inconscient. Il peut bien arriver que vous fassiez un lapsus, et que vous le considériez comme relevant d’une simple erreur. Il en va même ainsi de la majorité des lapsus. Mais il peut aussi arriver que, dans son surgissement, en travers de ce que vous aviez l’intention de dire, ce qui trouve à se dire par et dans le lapsus, parle. Que votre lapsus vous parle, comme il se dit dans le langage courant. Que, pour vous, il porte une charge de signification. Qu’il vous dit quelque chose. Ça vous dit quelque chose. Ou plutôt que, ça, par le lapsus, trouve à se dire. Il vous parle, non pas en disant dans l’erreur du lapsus, dans le mot qui surgit à la place d’un autre, ce que vous voulez « vraiment ». Lacan nous a suffisamment mis en garde contre la tromperie de l’effet de sens. La psychanalyse n’en rajoute pas sur le sens, qui toujours foisonne. Mais que dans le lapsus, dans la bévue de l’intention de ce que je voulais dire, ou, si on se situe dans le champ général du symptôme, dans le trébuchement de mon « comportement » – et ce quelle qu’en soit la cause – se crée un trou, une faille, un écart, Lacan parlera d’une division, qui ouvre à la question de ce que je veux vraiment. Bref, qu’il ouvre par sa surprise, par sa non-maitrise, à une question sur l’être. Cet événement-là, la psychanalyse y situe l’inconscient. L’hypothèse psychanalytique de l’inconscient, c’est la rencontre subjective avec l’événement, comme le dit Jacques-Alain Miller, qu’on en dit toujours plus quand on parle que ce qu’on dit. C’est précisément là que la psychanalyse, avec son hypothèse de l’inconscient, suppose un sujet : dans ce surgissement d’un dire ou d’un symptôme qui signe, subjectivement, la sensation que s’ouvre, qu’y perce une signification sur mon être – de moi et pourtant à moi-même inconnue ou rebelle. Un sujet où dans ma parole-même, à travers moi, ça parle, et que trouve par-là à se dire et à s’ouvrir un savoir sur – comme Éric Laurent le précisais ici même dans ce local de l’ECF lors d’une soirée sur le rêve – où j’en « suis dans mon rapport au désir et à la jouissance » – ce qui donne d’ailleurs la dimension sexuelle à l’inconscient, sur laquelle il importe d’insister et de ne pas céder. C’est à la fois un savoir sur une vérité déjà-là, puisqu’elle produit en quelque sorte la formation de l’inconscient : à savoir une faille dans la question de mon désir et de mon mode de jouir. Mais ce savoir est néanmoins à construire, par exemple dans la cure analytique, il doit advenir – pour autant qu’on ne soit pas indifférent à l’hypothèse freudienne, pour reprendre une phrase de Jacques-Alain Miller.

Je demandais quelle était l’urgence d’insister sur cette dimension non commune entre le cerveau et l’inconscient. C’est que cette hypothèse de l’inconscient emporte des enjeux épistémologiques, éthiques, cliniques et politiques majeurs. L’hypothèse et le réel des neurosciences fait taire le symptôme. Il ne parle pas pour eux et n’a aucune espèce de signification. Aucun savoir ne lui est supposé. Sa cause se situe au niveau de l’organique. Son réel se situe-là. L’hypothèse de l’inconscient cerne un autre réel. La cause du symptôme fut-elle même organique, l’inconscient concerne le réel de l’effet-retour que la présence du symptôme signe et ouvre quant à l’interrogation sur mon être. Il est donc à situer dans le registre de la vérité. Nous logeons-là un autre type de causalité, qu’on pourrait dans un premier temps appeler causalité psychique. Lacan avait d’ailleurs très tôt tenté de l’approcher au regard de la causalité organique comme, en reprenant le terme à Henry Ey, « la réaction de la personnalité », tout en considérant que ce n’était pas suffisant – c’est-à-dire sa position de sujet ; du sujet de l’inconscient, par rapport au réel du corps, c’est-à-dire sa réponse. C’est là que se situe la dimension proprement psychique du symptôme. Ce qui lui donne une responsabilité et une parole, que la causalité organique lui dénie. Certes, faut-il peut-être au moins un cerveau en état de marche pour cela mais, si tout est loin de relever de l’inconscient, la dimension du sujet, tel que nous l’appréhendons, n’est en rien réductible au neuro-réel. Ce dernier n’en est, si l’on veut, que la condition.

La psychanalyse est une pratique. Cette dernière a démontré – et il faudra qu’on continue à le démontrer – que, l’être humain étant un être parlant, nombre de ses symptômes répondent de et à la logique de la parole et du langage. Que la causalité psychique est en fait – c’est la démonstration de Lacan après Freud – une causalité langagière. Que la parole et les effets de significations qu’elle emporte engendrent à la fois la spécificité humaine de nombre de symptômes, et qu’une pratique qui se fonde, comme la psychanalyse, d’un juste rapport à la parole et à ses effets est la seule à même de les appréhender.

Nous pouvons prédire que vouloir l’ignorer, par choix ou par rejet, engendre et engendrera hélas toujours plus d’effets-retours, disons, fâcheux dans le réel.

[1] Texte issu d’une intervention à l’après-midi préparatoire au Congrès Pipol 9, « Irréductibilité de l’inconscient, une suppression manquée », organisée le 25 Mai 2019 par l’ECF et la direction du Congrès Pipol 9.

 




Le travail permanent

Avant de commencer, je souhaiterais vous remercier et tout particulièrement Carolina Koretzky de m’avoir invité à participer à cette après-midi de résistance intellectuelle [1].

Je pense que nous tous, ici, sommes d’accord sur la nature de l’ennemi contre lequel nous luttons, bien que nous ne lui donnions pas tous le même nom. Qu’on l’appelle hyper-modernité ou post-modernité, ultra-libéralisme ou néo-libéralisme, nous constatons ses effets dans nos chairs, dans nos métiers, dans notre rapport au temps, etc.

Ainsi, je souhaiterais vous exposer les grandes lignes de la recherche que je mène actuellement, et qui donnera lieu à une publication cet automne, pour mettre des mots sur ces effets, sur ce nouveau « malaise dans la culture », et tenter d’en mieux comprendre les causes et de proposer quelques solutions. Pour cela, la méthode que j’adopte est de ne pas partir du général mais plutôt du très particulier, pour ne pas dire du personnel.

Nous avons rappelé que le groupe d’étude chargé par le Ministère de l’Éducation nationale de concevoir les nouveaux programmes de philosophie a voulu supprimer les questions de la subjectivité, du bonheur et du travail. Aux dernières nouvelles, la notion du travail sera rétablie en morale et politique, sous la forme du couple : « la société et le travail ». Tant mieux, mais cela ne répond pas à la question fondamentale. S’ils voulaient la supprimer, c’était au nom d’une exigence, au demeurant parfaitement légitime, d’allégement du programme. Autrement dit, ces universitaires très compétents ont considéré que la notion « le travail » était superflue, mais pas « la technique ». D’où la question : comment est-ce possible ?

Le travail, en effet, c’est ce à quoi nous passons le plus de temps, c’est ce qui nous permet d’assurer notre subsistance, de nous intégrer socialement, de sublimer nos pulsions, de donner un sens à notre existence. Toute la pression qu’on fait subir aux élèves avec le Bac ou Parcoursup, c’est au nom du travail vers lequel ils finiront par s’orienter. C’est, enfin, une question absolument classique de l’histoire de la philosophie. Je repose donc la question : comment est-il possible que des professeurs chevronnés et respectés aient pu considérer que le problème du travail pouvait être passé sous silence ?

À cette question vient s’en ajouter une autre, plus personnelle, qui est à l’origine de ma recherche. Je rencontre énormément de gens que leur travail rend malheureux. Et je sais, pour connaître beaucoup de psychanalystes, que vous faites ce même constat dans vos cabinets. Le cas des suicides chez France Télécom ou dans la police est bien sûr le plus visible, mais il y a aussi un indice qui ne trompe pas : les magazines comme Challenges ou Management, qui consacrent des dossiers tout le temps au bien-être au travail. Le marché s’est emparé de ce problème avec un incroyable cynisme, mais je ne veux pas m’attarder là-dessus. Ce qui m’importe, c’est de répondre à cette question : pourquoi est-il évident pour moi et pour beaucoup de gens de ma génération, sans même parler de la génération suivante, que le travail n’est pas un lieu d’émancipation alors que ça l’était pour les générations antérieures ?

Si je suis ces deux questions, j’aboutis au constat d’un paradoxe : aujourd’hui, nous travaillons tout le temps et en même temps nous ne travaillons plus, selon le sens que l’on donne au terme « travail ». En effet, par travail on peut entendre d’un côté les activités nécessaires à notre survie : nous produisons pour consommer, ce qui nous permet de reconstituer notre force de travail pour recommencer à produire. C’est le travail-châtiment divin dans la Genèse, la tâche de l’animal ou de l’esclave dans l’Antiquité et j’en passe. D’un autre côté, le travail est aussi l’ensemble des processus par lesquels l’homme transforme la nature et extériorise la conscience de soi. On admet volontiers que la scholè grecque ou l’otium latin, c’est-à-dire le loisir, soient aussi une forme de travail. Enfin, de nombreux penseurs comme Marx, Freud ou Arendt admettent la possibilité d’une synthèse entre les deux, que le travail a beau être physiquement pénible, il permet de se discipliner, de se dépasser, et puis, plus prosaïquement, de se libérer de la tutelle pour devenir autonome. Je vous renvoie, par exemple, au film grec Her Job de Nikos Labôt, sorti le mois dernier, dans lequel Panayiota, l’héroïne, en trouvant un job de femme de ménage dans un centre commercial, peut sortir de chez elle, de son rôle de mère au foyer, prend confiance en elle, se libère progressivement de son mari, etc.

L’analyse que je propose dans mon livre est que la première forme du travail a envahi la deuxième : tout notre temps, y compris notre temps libre, est désormais formalisé comme un processus de production-consommation. En d’autres termes, tout ce qui ne produit pas directement de la valeur marchande, ou qui ne permet pas d’augmenter à terme notre productivité, est considéré comme du temps perdu et donc n’est pas seulement condamné moralement ou socialement, mais nié, rendu impossible. Nous sommes tout le temps occupé, il est devenu quasiment impossible de s’ennuyer, de contempler, de lézarder. Nous sommes toujours en train de faire quelque chose.

Quand je regarde mes élèves, par exemple, mais aussi de nombreux adultes, je vois des gens qui dès qu’ils ont un instant d’inactivité, par exemple une pause de cinq minutes entre deux heures de cours, sortent leur téléphone et font quelque chose : envoyer un message, prendre une photo, jouer à un petit jeu débile. Ce faisant, ils créent de la valeur, à cause de la publicité ou de l’achat des data, ou alors ils se « vident la tête », ce qui est devenu la condition sine qua non pour pouvoir recommencer à produire.

Ainsi, l’important est de faire quelque chose, n’importe quoi, tant que c’est rentable, que ça produit de la croissance, même si c’est nuisible, immoral ou crétin. Ainsi, au lieu de ne rien faire, nous faisons rien. Nous usons ainsi non seulement les ressources naturelles, parce que jouer sur son smartphone nécessite de l’électricité, des batteries au lithium et j’en passe, mais aussi nos propres forces. C’est pourquoi je dis que nous vivons dans une société de consummation, qui considère comme normal et même qui valorise le fait de détruire la vie c’est-à-dire non seulement les êtres vivants, les êtres humains dans leur chair, mais aussi leur potentiel de créativité, leur intelligence.

C’est cet « esprit du temps » qui, d’après moi, explique aussi bien la volonté de faire disparaître le travail au profit de la technique, que l’omniprésence des neurosciences dans le discours politique. D’abord parce que le travail a été tellement déshumanisé, dévitalisé et formalisé par la technique que tout se passe comme si comprendre le travail ne nécessitait plus que de comprendre la technique. L’agriculture intensive n’a plus affaire à de la matière vivante, qui a son rythme propre, qui dépend des saisons ou de la qualité du sol. Dans les hôpitaux ou les EHPAD, le temps de toilettes ou de soin est calibré à la minute près, qu’importe la personne qu’on a face à soi. Les enseignants sont conduits à évaluer de plus en plus les compétences des élèves, non seulement les compétences scolaires, mais aussi les compétences psycho-sociales. Pour le dire très vite : le travail n’est plus un travail vivant, c’est-à-dire qui suppose que celui qui transforme une matière est en même temps transformé par elle, comme c’est le cas, par exemple, avec le transfert.

La société de consummation en séparant l’homme de la nature et de son propre corps le plonge dans un monde entièrement technicisé, dans lequel n’existe que ce qui est mesurable, quantifiable, ne serait-ce que pour pouvoir lui attribuer une valeur marchande. Or vous ne pouvez pas mesurer l’émancipation. Vous ne pouvez pas mesurer la joie. Un algorithme ne peut vous dire que ce qu’il y a de plus efficace pour réaliser une tâche, pas ce qu’il y a de plus agréable ou de réconfortant, ou de bouleversant.

Ainsi, est-ce que les neurosciences ont des effets discursifs ? Sans doute, mais je dirais qu’elles sont d’abord elles-mêmes un effet discursif. Je crois qu’elles ne sont pas dangereuses en tant que sciences, car elles ont des choses à nous apprendre sur l’être humain, et que les rejeter pour elles-mêmes serait aussi absurde que rejeter la génétique à cause de l’eugénisme ou la physique nucléaire à cause de la bombe atomique. Ce qu’il faut comprendre, c’est pourquoi les neurosciences sont encouragées par le pouvoir économique et politique. Ce n’est pas seulement pour leurs retombées économiques directes : faut-il rappeler le cas d’Edward Bernays, neveu de Freud, qui utilisa ses découvertes dans les relations publiques et la publicité ? La psychanalyse pourrait être rentable et donc financée. Mais selon moi, c’est plutôt un problème de langage : la psychanalyse, comme la philosophie d’ailleurs, parle une langue que l’idéologie actuelle ne peut pas comprendre parce qu’elle ne rentre pas dans les cases du techno-formalisme. Nous disons, nous, que ce qu’il y a d’humain en l’homme, sa liberté, sa créativité, ses émotions, sa culture, ne peut être traduit que par des mots et non par des chiffres. Que la qualité d’être ne peut être quantifiée. Qu’un enfant ne se réduit pas à une somme de compétences. Que la valeur d’une œuvre n’est pas fonction du nombre de « vues » sur les réseaux. Que le « travail bien fait » ce n’est pas le plus productif ou le plus rentable. Que l’intelligence ne peut être et ne sera jamais artificielle. Bref, il est urgent de ré-apprendre à travailler, c’est à dire de nous remettre en contact avec le vivant en nous et hors de nous, et par conséquent, aussi, à ré-apprendre à ne rien faire.

[1] Thomas Schauder est écrivain et professeur de philosophie. Son site : https://thomasschauder.fr/

Texte issu d’une intervention à l’après-midi préparatoire au Congrès Pipol 9, « Irréductibilité de l’inconscient, une suppression manquée », organisée le 25 Mai 2019 par l’ECF et la direction du Congrès Pipol 9.

( Titre de la rédaction )

 




Sans l’inconscient ?

Une tendance : alliance entre science et politique

La volonté de supprimer les concepts de travail et d’inconscient des programmes de Terminale a été probablement contrée cette fois-ci, bien que nous ne sommes pas à la fin de la procédure. * Selon les informations, assez fiables, que nous avons reçu, ces concepts ont été remis dans les programmes recommandés au ministre de l’éducation par le Groupe d’élaboration des projets des programmes, un groupe d’experts composé de quatre cents personnes, organisés en quarante petits groupes. Sans doute ce recul des experts est dû à la mobilisation des psys et des enseignants inquiets de cette démarche. On soupçonne même que cette information concernant la suppression possible de ces concepts majeurs de Marx et de Freud ait fuité pour prendre la température du terrain avant de déposer cette proposition. Une sorte de papier tournesol trempé dans la culture afin de savoir si ça passerait auprès de l’opinion publique ou pas. Puisque ce n’est pas passé, le projet a été lui-même supprimé. Pour le moment.

Mais au-delà de ces manigances, il y a là une tendance qui dépasse la France. En Belgique on parlait récemment de la disparition de la géographie et de l’Histoire comme cours spécifiques dans les écoles dans le cadre d’un « pacte d’excellence ». Connaître l’Histoire ne sert à rien. Ce qui est important c’est l’homme et son cerveau, ici et maintenant. Tout ce qui concerne son histoire, ses origines, n’a aucune importance. Au Brésil, Bolsonaro veut couper les finances aux facultés de philosophie et sociologie car ces études ne sont d’aucune rentabilité pour le contribuable. Mais ce qui est particulier et qu’on repère derrière ces projets c’est un discours spécifique qui, sous couvert d’une science, porte une idéologie. Celui-ci, soutenu en France par la personne de Stanislas Dehaene, psychologue cognitiviste et neuroscientifique pur et dur, qui est aujourd’hui président du conseil scientifique de l’Éducation nationale, chargé d’éclairer les décisions du ministre. C’est lui donc qui oriente aujourd’hui les programmes de l’Éducation nationale. Cette alliance entre le politique et la science, qui n’est pas la première dans l’histoire, est troublante.

« Sans l’inconscient » versus « l’inconscient c’est la politique »

Au-delà des émois que l’idée de supprimer l’inconscient produit chez nous, il faudrait qu’on puisse saisir les arcanes de ce mouvement de civilisation. Force est de constater que les neurosciences sont devenues, ces quinze dernières années, une des modalités de l’Autre qui déterminent actuellement le mode de vie occidental. Au fond, on peut mettre en tension le projet qui voulait dire « l’inconscient n’existe pas » (au programme de Terminale) avec l’énoncé de Lacan dans La logique du fantasme, si abondamment commenté par Jacques-Alain Miller : « l’inconscient c’est la politique »[1]. Il faut comprendre l’énoncé « l’inconscient c’est la politique » sur fond d’un autre énoncé de Lacan : « l’inconscient c’est le discours de l’Autre », et l’énoncé de Freud « l’anatomie c’est le destin ». Car en effet, quand Lacan dit que l’inconscient c’est la politique, il le fait résonner avec cet énoncé de Freud. Lacan introduit la différence entre les sexes comme étant le fondement de l’énoncé « l’inconscient c’est la politique ». Et poussant les choses un peu plus loin, nous pouvons dire que la politique est ce qui vient au secours du non-rapport sexuel. Elle est ce qui fait lien avec l’Autre, l’Autre en tant qu’il est radicalement autre, l’Autre qui est tellement autre qu’il n’y a aucun rapport avec lui. On n’a pas besoin de politique, ni d’inconscient quand il y a rapport sexuel, par exemple quand la nature régule le rapport à l’Autre. En effet, si le rapport à l’Autre est régulé par des neurones, qui a besoin de l’inconscient ?

Ainsi par exemple, une chercheuse qui semble assez connue, Barbara Fredrickson, professeure à l’université de la Caroline du Nord, nous dit qu’une des conditions de l’apparition de l’amour, est « une synchronie entre les réactions biochimiques et le comportement de deux personnes (postures/gestes reproduits inconsciemment, phrases finies à la place de l’autre, réactions physiologiques à l’intérieur du cerveau comme la sécrétion d’ocytocine) »[2].

L’idée ne nous est pas complétement étrangère. Paula Heiman, disciple de Mélanie Klein, considérait que l’inconscient du patient pouvait provoquer une réaction émotionnelle du côté de l’analyste. C’est ce qui expliquerait le phénomène du contre-transfert qui permettrait à l’analyste d’extraire un savoir concernant l’inconscient de l’analysant. Lacan parle lui-même de l’amour comme supporté « d’un certain rapport entre deux savoirs inconscients » [3]. Il parle aussi de l’« inconscient transférentiel », c’est-à-dire un inconscient qui n’a de sens que dans la mesure où il se produit dans la cadre d’une relation à l’autre, plus précisément : l’analyste. Mais dans tous ces cas, cette relation est médiatisée par la parole, avec ce que cela implique de ratage, de malentendu foncier, qui font l’infini des modalités de rapport qu’un sujet, effet de signifiant, peut entretenir avec l’Autre. Pas de « synchronie biochimique » qui assure l’amour comme le prétend B. Fredrickson. Cette synchronie est le nom d’une grande illusion d’un rapport sexuel déjà-là, dès avant la rencontre, inscrit dans le cerveau, et sans faille. Cette illusion permet d’éviter la prise de risque incluse dans toute prise de parole.

Il faut bien dire que si les choses étaient ainsi, la vie serait beaucoup plus facile. Pas de tracas du genre : peut-être ne suis-je pas à la hauteur ? Voudra-t-elle de moi ? Comment l’aborder ? Que dire ? Oups je viens de faire un lapsus, elle ne va pas apprécier ? etc. Tout serait déjà programmé dans le cerveau avec lequel nous ferions Un. Vie plus facile, mais sans doute moins intéressante.

Tout comme l’inconscient qui est le discours de l’Autre, la politique, au sens démocratique du terme, implique une tolérance à l’existence de l’Autre. C’est pourquoi la politique se termine là où commencent le discours et les régimes totalitaires. La démocratie implique une tolérance aux divisions de la vérité, dit J.-A. Miller. C’est à dire qu’il n’y a pas qu’une seule vérité. À quoi j’ajouterai qu’il y a des positions de jouissance qui sont autres, l’une par rapport à l’autre, qui s’excluent, et qui déterminent le rapport aux vérités. Ainsi par exemple, l’antisémitisme ou la misogynie ne sont pas des opinions ni un savoir. Ce sont des positions de jouissance. Jamais on n’a pu changer la position d’un misogyne par une simple argumentation signifiante. Modifier la position d’un misogyne par rapport à la jouissance de l’Autre cela nécessite sans doute une analyse.

Cette division de la vérité, division de l’Autre, s’incarne dans la démocratie par la pluralité des parties politiques [4]. Une pluralité de parties politiques, cela implique une altérité présente et installée à jamais, dans l’illimité. Il n’y a pas de conciliation possible ni de réduction de l’Autre pluralisé au Un. Pour que la pluralité et la division de l’Autre se dissolve dans un conflit, pour qu’elle soit réduite à l’Un, il faut une guerre qui se résout par un vainqueur et un vaincu, ce qui devient rare de nos jours, me semble-t-il.

Une volonté de réduire la division de la vérité à l’Un

Dans ses « Intuitions milanaise »[5], J.-A. Miller éclaire les raisons de ce sentiment contemporain selon lequel nous vivons une ère de perte de repères. La psychanalyse est née comme réaction à l’ère « victorienne », l’ère de la discipline. Mais que se passe-t-il à partir du moment où les interdits s’évaporent et le langage ne vient plus contrecarrer la jouissance ? On passe alors du régime du désir au régime de la jouissance. On constate que la libération de la jouissance n’est plus régulée assez par des père-versions, par le phallus, et du coup, elle doit être régulée en termes de droits. On revendique le droit de chacun à la jouissance, souvent exposée sans entrave. Ce détachement de l’interdit n’implique pas une réduction des souffrances. Là où le sujet était esclave de l’interdit, il devient esclave de la jouissance. Dans ce nouveau régime, le père, et le signifiant-maître, même pluralisés, n’opèrent plus. On ne peut plus parler de négativation de la jouissance. Le totalitarisme à l’ancienne n’opère plus non plus. Même un dictateur ne pourrait pas tasser toutes les jouissances. Dans ces conditions, dit J.-A. Miller, ce qui se produit ce sont des bulles de la certitude. Ces bulles sont autant de revendication au retour de l’Un sans division qui va suturer les failles ouvertes une fois que l’Autre est barré. Ainsi, l’individualisme est une revendication à une zone de certitude qui vient répondre à la chute des frontières et des repères de l’époque de la globalisation. Il s’agit d’une revendication non seulement au droit de chacun de jouir selon le mode qui lui convient, mais aussi à faire Un avec sa jouissance, sans division.

Cela se constate aussi au niveau des figures qui mènent la politique dans le monde aujourd’hui. L’identification va vers celui qui élève le droit à son mode de jouissance à la hauteur d’un moi idéal. C’est ce que repèrent les politologues d’aujourd’hui. Avec les réseaux sociaux, les filtres institutionnels qui, jadis, faisaient qu’un leader avait dans la plupart des cas un minimum de formation culturelle, n’existent plus. Devient une personnalité connue et reconnue celui qui arrive à donner propagation virale à son mode de jouissance. Des identités collectives s’organisent aujourd’hui non seulement autour d’idéaux ou d’utopies plus ou moins délirantes, mais aussi autour de telles personnalités qui font Un avec leur jouissance, et le revendique. Trump en est le paradigme.

La constitution des neurosciences comme une des modalités de l’Autre contemporain peut se lire comme une telle revendication du retour à l’Un. C’est un appel à une conception de l’homme faisant Un avec son cerveau. Conscient et inconscient ne font pas deux dans ces constructions théoriques. Lacan a anticipé cette difficulté en déplorant le choix qu’a fait Freud d’intituler sa découverte « inconscient » ce qui donne à penser que l’inconscient est tout ce qui n’est pas conscient. C’est sur ce malentendu que les neurosciences bâtissent leur idée de l’inconscient, et à partir de là la considération que l’inconscient est une notion qu’on peut facilement rayer est vite faite. Ainsi, Lionel Naccache, autre figure éminente dans le domaine (neurologue et chercheur en neurosciences cognitives à l’institut du cerveau et de la moelle épinière à Paris, proche de Stanislas Dehaene), nous relate dans un article, que « ces dernières années, les progrès des neurosciences ont fait naître la possibilité d’observer la conscience dans le cerveau » [6]. Je vous épargne les noms des zones du cerveau dans lesquels on constate par l’imagerie cérébrale la présence d’une activité en état de conscience. Naccache précise que la condition nécessaire à cet état de conscience est que le cerveau soit en éveil. Un vaste ensemble des neurones du cortex cérébral doit être activé. Mais alors, interroge-t-il, les rêves ne sont-ils pas un état de conscience sans éveil ? Et il répond, non : « vu de l’extérieur, le dormeur n’a nullement l’air éveillé, mais son cerveau vient en fait d’être réactivé par sa formation réticulée ». À quoi sert cette étude de l’activité cérébrale si aussi bien l’état conscient et inconscient impliquent une activité repérée dans le cerveau ? Une chose est sûre : du point de vue du cerveau, ces deux états font Un. Ils sont difficilement distinguables.

Mais c’est la deuxième condition d’un état conscient qui me semble être la meilleure, comme on dit d’une blague : « un cerveau conscient n’est pas simplement un cerveau éveillé ; c’est également le siège d’une conversation neuronale très particulière qui opère entre des régions distantes du cortex ». C’est le terme de conversation qui me semble ici être amusant. Il s’agit d’un échange « d’informations » entre des partie des cerveaux. Mais l’usage du mot « conversation » montre bien que les neuroscientifiques ne peuvent s’empêcher de penser en termes de parole. La parole insiste dans leur jargon sous la forme de la conversation. Ce n’est pas l’analysant qui parle à son analyste, mais deux zones du cerveau qui conversent. C’est très obscur, car, mis à part l’activité synchronisée de deux zones du cerveau qu’on repère par IRM, on ne sait rien du contenu de cette « conversation ».

Ravalement de l’inconscient psychanalytique

On trouve dans les thèses neuroscientifiques par rapport à l’inconscient deux idées qui sont de fait une sorte de ravalement de l’inconscient. Quand elle se présentent comme opposées à celle de la psychanalyse, cela démontre plutôt une incompréhension de ce qu’est l’inconscient en psychanalyse. D’une part, on considère que le rêve n’est qu’un déchet de l’activité neuronale, qu’il n’a donc aucune utilité, et que la volonté de l’interpréter comme ayant un sens déterminé pour l’humain est non scientifique, un peu mystique, dépassée etc. D’autre part, l’inconscient est considéré comme étant le résultat de traces que les impressions du monde ont laissées sur le cerveau et qui par la suite fonctionnent chez le sujet de façon automatiques, à son insu. De là vient une prétention majeure des neurosciences par rapport à l’éduction et l’apprentissage. Car si nous apprenons des choses, c’est que le cerveau enregistre des traces, qui sont les fondements de la mémoire. Ainsi, si vous apprenez à conduire une voiture, ce savoir s’inscrit dans votre cerveau, et fonctionne ensuite à votre insu. Vous ne pensez pas à vos gestes lors que vous conduisez une voiture. Ça serait plutôt contre-indiqué. Cet apprentissage existe bien sûr. C’est une sorte de conditionnement, que le cerveau y participe ou pas. Mais il s’agit là, dans cette conception cognitiviste et behavioriste de l’apprentissage, d’une conception assez étroite de ce que veut dire apprendre et étudier, qui n’a rien en commun avec la notion de l’inconscient psychanalytique.

Quelle responsabilité ?

Par essence, cette nouvelle modalité de l’Autre que sont les neurosciences constitue une attaque à la psychanalyse qui, elle, entretient l’irréductibilité d’une division de l’individu par rapport à son inconscient et à sa jouissance, à condition qu’il fasse un choix éthique de se faire responsable au sens analytique du terme. La réduction de l’homme à son cerveau rend la responsabilité insituable. Si l’homme est son cerveau, s’il n’y aucune instance extérieure à cet organe, comment le rendre responsable de ce qui le constitue de naissance ? Par contre, si on considère que l’homme est né dans un monde de langage qui lui est Autre, s’il tombe à sa naissance dans un bain de langage qui le précède, cela implique qu’il puisse pendre une position éthique par rapport à son corps.

C’est donc l’inconscient, celui de la psychanalyse, cet Autre structuré comme un langage, qui permet de situer la question de la responsabilité en psychanalyse. Le sujet est responsable non seulement de ses actes, mais aussi de ce qui les motive à son insu, c’est-à-dire l’inconscient. Freud disait que le sujet est responsable de ses rêves. C’est dire qu’il doit y reconnaître la malveillance de ses pulsions. Lacan le disait à sa façon, affirmant qu’il n’y a de responsabilité que sexuelle, c’est-à-dire qu’on est responsable de ce dont on ne connaît pas le sens et la signification. Il ajoutait que « de notre position de sujet nous sommes toujours responsables ». Cette exigence est un genre de « terrorisme » disait-il, mais il n’empêche que « l’erreur de bonne foi est de toutes la plus impardonnable ». Comme le dit J.-A. Miller, mieux vaut avoir affaire à quelqu’un qui vous veut du mal, qui le sait, et par conséquent en prend la responsabilité, que d’avoir affaire à quelqu’un qui vous veut du mal sans le savoir et que de ce fait n’en prend pas la responsabilité et ne souffre ni de honte, ni de culpabilité.

On peut considérer que la civilisation progresse (et ça se discute). Mais une chose est sure : le retour au règne du Un est une régression. C’est une régression par rapport à la découverte de Freud qui a bouleversé le monde, parce que Freud a ouvert un abîme dans le domaine de la science, et on sait la grande difficulté à laquelle il a été confronté quand il a présenté ses premières thèses à des neurologues de son époque. Le neuroscientisme contemporain qui s’attaque à la psychanalyse est une tentative pour nous ramener en arrière, au temps qui précède cette brèche que Freud a forcé dans le monde.

Leurs rêves et les nôtres

La psychanalyse a transformé le monde en amenant une causalité nouvelle et un réel nouveau. En faisant un effort de formuler cette causalité et ce réel, nous constatons que dans ce débat entre neuroscientime et psychanalyse, comme autour de la question de la misogynie que j’ai évoquée plus haut, il n’y a pas d’arguments qui vaillent, car il s’agit de position subjective.

Prenons un exemple. Un article récent d’une professeure de neurologie à la Sorbonne, sous le titre « La nouvelle interprétation des rêves » [7] se montre polémique par rapport à la position tenue dans le champ des neurosciences et qui consiste à dire que les rêves ne servent à rien, qu’ils n’ont aucun sens et qu’ils ne seraient « qu’une conséquence secondaire du fonctionnement nocturne du cerveau ». Si les théories freudiennes sur le rêve sont très populaires selon elle, elles n’ont malheureusement reçu aucune confirmation scientifique. Mais cela ne veut pas dire que le rêve ne sert à rien. Pour elle les rêves ont une fonction essentielle de soutien de l’homme, car ils constituent un entraînement lui permettant de mieux aborder les tâches de la vie. « En jouant mentalement les événements à l’avance, (l’individu) apprendrait à éviter les pires comportements et à garder les meilleurs ». Si par exemple un étudiant rêve à la veille d’un examen d’avoir oublié sa carte d’étudiant qui est la condition de pouvoir y participer, il sera bien enclin à vérifier qu’elle est dans son portefeuille avant de quitter la maison pour le lendemain. Ainsi, le rêve serait une sorte de coach intérieur que nous portons en nous, et qui nous permet de mieux étudier, éviter les erreurs, avoir un meilleur lien social, être plus empathique, etc. On constate, écrit Isabelle Arnulf, que quand on dort après un apprentissage, les performances s’améliorent par après. Comment apprend-on à être empathique par le rêve ? Elle explique : « Quelle femme n’a pas été une fois un homme dans un rêve ? ». Et elle continue : « Point d’homosexualité refoulée ici, malgré ce qu’explique la psychanalyse : il semble plutôt s’agir d’un exercice de notre capacité à nous mettre à la place de l’autre, qui inclut l’empathie ». Autrement dit, une femme qui rêve qu’elle est un homme s’entraîne à être empathique avec les hommes.

Quelle bonne nouvelle ! Non seulement pour les neurosciences le rêve est la conséquence d’un « activateur situé dans le tronc cérébral [qui] allumerait l’hippocampe, une zone profonde essentielle à la mémoire » et que le cerveau formerait alors de façon secondaire des images et des sensations issues de notre mémoire. Mais en plus, le rêve travaille au service des exigences du surmoi contemporain de notre monde globalisé : bien étudié, bien travailler, arriver à temps au travail, être empathique…

Pour le reste, l’homme n’est traversé par aucune jouissance ou vérité troublante qui le divise. Il fait Un même avec ses rêves qui sont en continuité avec sa personne.

Réalité et réel

Rien, dans cette théorie du rêve n’a avoir avec le rêve au regard de la psychanalyse. Pensons au fameux rêve rapporté par Freud, « Père ne vois-tu pas que je brûle ? » repris à plusieurs occasions par Lacan. Pour Freud, l’essentiel dans ce rêve est la réalisation du désir du père ayant perdu son enfant de revoir son fils encore quelques minutes, raison pour laquelle il n’est pas réveillé immédiatement par le début d’incendie dans la chambre d’à côté. Pour Lacan, ce qui réveille le père c’est le réel inclut par ce reproche terrible de l’enfant mort : « père ne vois-tu pas que je brûle », qui renvoie le père à ce réel de l’enfant mort, cette zone indicible de la douleur d’un père qui a perdu un enfant. Il y a là, dans cette perte réelle, un trou dans le symbolique, un réel qui résiste à tout apaisement par le signifiant.

On voit qu’aussi bien pour Freud que pour Lacan, l’incendie en tant qu’événement dans la réalité, est secondaire. Pour le neuroscientiste, au contraire, c’est mon hypothèse, le réel de cette anecdote se situerait dans les traces que l’incendie dans la chambre d’à côté a laissé sur le cerveau du père. Ces traces ont rappelé au père la mort de son fils par association neuronale et c’est ainsi qu’elles ont provoqué ce rêve où l’enfant vient dire au père « je brûle », et cela a eu une fonction importante, celle de réveiller le père pour éteindre l’incendie, etc. Ainsi, il ne s’agit pas là d’un réel qui aurait provoqué ce rêve. Tout se passe à un niveau de la trame d’une réalité qui se présente comme une surface sans rupture : le cerveau du père et l’incendie étant du même registre. On constate que cette réalité est pâle par rapport au réel dont il s’agit. Éteindre l’incendie, mettre de l’ordre dans la chambre ou appeler les pompiers n’a pas de commune mesure avec le fait d’affronter la perte d’un enfant. En fait dans cette réalité il n’y a pas de perte. Ce qui est récupérable n’est pas perdu. Par contre, la douleur provoquée par le réel de la perte d’un enfant, indomptable par le signifiant, creuse un trou dans la trame du symbolique, elle vient d’ailleurs, et c’est ce réel qui est mis en avant par ce rêve en tant que formation de l’inconscient.

Notre inconscient et le leur, un choix éthique : en vue de PIPOL 9

Comme je l’ai souligné plus haut, l’inclusion de l’Autre dans l’inconscient se déduit de la formule « l’inconscient transférentiel ». Dans son article « Notre sujet supposé savoir »[8], J.-A. Miller souligne la concomitance de ces deux termes. Il n’y a pas l’inconscient d’abord et le transfert ensuite. La position même de l’inconscient et le fait qu’il est opératoire tiennent au transfert comme supposition de savoir. Qu’est-ce que cela veut dire sinon que l’inconscient en psychanalyse implique une position et un choix éthique ?

J.-A. Miller dans le « Point de capiton » du 24 juin 2017 dit qu’en définitif le choix est une question de goût. « cela n’est pas pensé seulement au niveau des idéalités, les choix sont enracinés […] dans la jouissance du corps, ils sont enracinés dans le sinthome, suivant ce terme que nous employons après Lacan. Ceci, histoire de ne pas être les pharisiens de notre propre choix – ‘‘notre choix est le bon, et celui des autres, nécessairement mauvais’’ –, c’est une guerre du goût, selon l’expression si heureuse de Philippe Sollers » [9].

Mais nous ne sommes pas neutres sur cette question. L’amour de la vérité, la visée du réel et le désir de l’analyste sont des choix. Nous pensons que le choix des neurosciences de ne rien savoir sur l’inconscient est dangereux, car ce qui est rejeté du symbolique revient dans le réel et dans le pire des cas sous la forme du passage à l’acte.

* Texte issu d’une conférence prononcée à Clermont-Ferrand le 11 mai 2019 dans le cadre du séminaire d’étude « Orientation lacanienne et politique » de l’ACF Massif central.

[1] Miller J.-A., « Intuitions milanaises », Mental, n°11, décembre 2002, p. 9-21 & Mental, n°12, mai 2003.

[2] Fredrickson B., Ces micro-moments d’amour qui vont transformer votre vie, Paris, Poche Marabout, 2017.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 131.

[4] Miller J.-A., « Intuitions milanaises », op. cit.

[5] Ibid.

[6] Naccache L., « Quelqu’un a-t-il vu la cosncience », Comment la révolution du cerveau va changer nos vies, Cerveau & Psycho, numéro 100, juin 2018.

[7] Arnulf I., « La nouvelle interprétation des rêves », Cerveau & psycho, n°100, 2018, disponible en ligne : https://www.cerveauetpsycho.fr/sd/neurosciences/la-nouvelle-interpretation-des-reves-13352.php

[8] Miller J.-A., « Notre sujet supposé savoir », Lettre mensuelle, n°254, janvier 2007, p. 3-6.

[9] Miller J.-A., « Point de capiton », La Cause du désir, n°97, Paris, Navarin, novembre 2017, p. 91.