« Traumatismes »

Élisabeth Leclerc-Razavet, Georges Haberberg, et Dominique Wintrebert animent, depuis maintenant 7 ans, des « Travaux Dirigés de psychanalyse »[1]. Ces TD sont l’occasion pour les participants de s’exercer à la construction et à la rédaction d’un cas, en lien avec le thème orientant les TD pour deux ans. Les deux premiers cycles ont donné lieu à la parution de deux ouvrages[2], le troisième est en préparation.

Le thème actuel de leur recherche est « Traumatismes ». Cet entretien est l’occasion, après une première année de travail, d’isoler certaines trouvailles, tout autant que de rendre compte de points de butée.  

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Laurent Dumoulin : Après « L’enfant et la féminité de sa mère », « Rencontres avec la castration maternelle » et un aggiornamento de la question du père… comment ce thème, « traumatismes » s’est-il imposé à vous ?

Dominique Wintrebert : C’est l’accent que l’on a mis dans le deuxième livre [3] sur le gouffre qui nous a conduits au traumatisme. Le « gouffre » [4] dont Lacan parle dans « La science et la vérité », ce gouffre entrevu de la castration maternelle, contre lequel le sujet se remparde d’une phobie, ou le voile par un fétiche – solutions symptomatiques indiquées par Lacan – a valeur de trauma.

L.D. : « Traumatismes », au pluriel : ce thème met d’emblée l’accent sur l’itération. Cette formule ramassée, mais ouverte, est-elle affine à votre idée du traumatisme ?

D. W. : Nous avons tourné autour de la difficulté à penser le traumatisme comme la rencontre avec un « il n’y a pas ».

Élisabeth Leclerc-Razavet : C’est-à-dire le traumatisme d’origine, structural : un vide.

D. W. : Mais aussi d’assimiler ça avec le traumatisme de l’accident, de l’évènement, où il y a vraiment l’effraction. Parce que dans l’idée du traumatisme de la névrose traumatique, il y a quelque chose qui est en excès, une excitation que le sujet n’arrive pas à tamponner. Alors que dans l’horreur de la castration, quelque chose est en défaut, le sujet est confronté à un vide de signification.

É. L.-R. : Serge Cottet, à qui nous avons rendu hommage en prenant cet article de La Cause du désir pour ouvrir notre cycle sur ce thème, dégage trois axes du trauma: « la sexualité, la mort, la guerre » [5]. Ce n’est pas à mettre sur le même plan, d’où notre « S » à « Traumatismes ». À nous de le démontrer, car plus on avance plus on se rend compte que la question est complexe.

L. D. : Reprenons la série des thèmes des TD. Féminité, castration, traumatisme : la rencontre du sexuel c’est toujours l’horreur ?

É. L.-R. : Là encore, S. Cottet nous éclaire : « Pour parler à bon escient de traumatisme, il faut la rencontre inopinée avec un réel générateur d’angoisse. » [6]

D. W. : C’est complexe parce que en même temps l’angoisse, ça protège du trauma, c’est construit comme ça par Freud. Ce qui fait effraction c’est le côté inopiné.

Georges Haberberg : Freud dit que l’angoisse est un signal de danger. Au stade de notre recherche, nous sommes toujours dans le temps où le traumatisme est évoqué dans un récit. Dans les cas exposés, nous ne sommes pas encore dans le temps du traumatisme lui-même. Dans la psychanalyse, nous restons tributaire de la conception freudienne de la causalité du symptôme hystérique qui scinde en deux la cause et dégage  trois temps. Il y a le temps premier de la fixation qui est le temps du trauma proprement dit et qui comporte  nécessairement le surgissement de ce que Freud nomme une « volupté sexuelle présexuelle », nous dirions une satisfaction. Celle-ci ne devient néanmoins traumatique que dans un temps deux de l’après-coup qui est aussi celui du refoulement proprement dit qui vient faire résonner le temps un de la fixation de cette satisfaction première. Le temps trois étant celui du retour du refoulé qui ouvre l’accès au refoulement. J’ajoute à cela que cette complexité conceptuelle indique une butée traumatique qui est d’emblée inhérente à la causalité sexuelle.

L. D. : Si au regard du réel, « tout le monde délire » [7], il serait tentant de conclure – trop vite ? – à un « tout est traumatique ». Comment vous y retrouvez-vous ?

G. H. : Nous avons lancé les participants des TD dans un thème extrêmement compliqué.

É. L.-R. : Voilà pourquoi, dès la deuxième séance, nous avons modifié notre titre et proposé « cherchez le traumatisme ! ». Un véritable jeu de piste, incontournable.

G. H. : « Traumatisme » est devenu un mot de la langue courante mais au départ, son étymologie est « guérir la blessure ». Il y a cet exemple donné par Jacques-Alain Miller, il parlait de Michel Leiris dans « L’âge d’homme ». Il a quatre ans, il est au bord de la table, sa mère prend le thé très bourgeoisement, il joue avec une tasse de thé au bord, et tout d’un coup, arrive ce qui doit arriver, la tasse tombe. Leiris est saisi par le truc, il voit la tasse qui va s’écraser au sol, et il lui sort : « …’reusement ! ». Et sa mère lui dit « non mon chéri, Heureusement », et c’est le trauma de sa vie, ça décide de sa vie d’écrivain. Ça m’évoque que ce qui fait trauma c’est parfois une petite phrase dite, c’est pas simplement le grand effroi.

L. D. : Dire « cherchez le traumatisme ! », c’est déjà faire l’aveu qu’il y est… nécessairement, à la façon d’un « Vous ne me chercheriez pas si… ».

E. L.-R. : Traumatisme, il faut le dégager des accidents, il faut revenir au traumatisme structural. Oui, il y est nécessairement, l’être humain est un animal malade du langage, mais Lacan le dit, « Il n’y a pas d’autre traumatisme de la naissance que de naître comme désiré […] par le parlêtre […], en général deux parlants. Deux parlants qui ne parlent pas la même langue, dans un malentendu accompli, qui se véhiculera avec ladite reproduction. » [8] La castration est déjà d’entrée de jeu pour le sujet désirant. Nous avons un nouage précieux entre traumatisme, langue et malentendu.

D. W. : Je ne partage pas complètement ton point de vue : il y a traumatisme quand on est dans le hors-sens. On n’est pas dans le registre du malentendu quand on est dans le registre du hors-sens, on est dans le réel. Dans l’exemple du cas Emma, de Freud, le temps 2 du trauma avec les vendeurs qui rigolent n’est pas le plus intéressant. Ce qui a de l’intérêt c’est de revenir au temps 1 – ce que permet le travail analytique – quand cette petite fille est tripotée par l’épicier où là elle est confrontée à quelque chose qui est hors-sens pour elle. C’est ça qui a valeur de trauma, on n’est pas dans un registre de malentendu du tout.

É. L.-R. : Sur l’origine de sa naissance, le sujet est dans le malentendu total. Malentendu, qu’est-ce que ça veut dire, c’est mal entendu, c’est du hors-sens. Ce que tu dis n’invalide pas ce terme, mais introduit deux façons différentes d’attraper la clinique. Produire le malentendu dans une cure implique un trajet par le roman familial. La confrontation avec le hors-sens, elle, peut être directe. Nous touchons à la question de la perplexité.

L. D. : Freud dans « Au-delà du principe de plaisir » constate que les « traumatisés », ne pensent pas spécialement au traumatisme… mais ils en rêvent ! De là, il propose de considérer ces retours du trauma comme « des rêves qui obéissent […] à la compulsion de répétition » [9]. Alors, le traumatisme, une expérience de satisfaction ?

D. W. : Il n’est pas évident de soutenir que le retour du traumatisme sur l’Autre scène serait la marque d’une satisfaction du sujet. Considérer ce retour comme un mode bancal de traitement, comme tout symptôme nous l’enseigne, paraît plus opératoire. En effet, dans l’exemple que prend Freud dans l’« Au-delà du principe de plaisir », à propos de la névrose traumatique, où la scène traumatique fait retour dans les cauchemars, c’est plutôt de réveil que de rêve, dont il s’agit. C’est une tentative de liaison qui échoue.

É. L.-R. : S. Cottet soutient qu’ « il ne peut pas y avoir de trauma s’il n’y a pas d’expérience de satisfaction » [10]. Surprenant ! Veut-il parler d’une marque de jouissance, au sens où « ce qui y est inscrit l’est pour toujours » ? « La libido fixée est indélogeable. » [11] C’est patent dans les traumatismes sexuels. Il y a, un reste à l’opération analytique, ce qui toujours se répète : « l’écho dans la vie d’une première fois » [12].

L. D. : Le choix de ce thème est-il une manière d’ancrer ce programme de recherche au cœur même du malaise actuel dans la civilisation ? Que dire de la victimologie ?

D. W. : La victimologie est une aliénation moderne. La reconnaissance de la situation de « victime » a une utilité certaine, elle fait lien social [13]. Mais la psychanalyse vise à une désaliénation du sujet de cette position de victime, un déplacement qui lui permette d’en sortir. Notamment concernant les abus sur les enfants.

L. D. : Oui, pas sans prendre en compte la dimension de l’expérience de satisfaction, là est d’ailleurs le côté « scandaleux » de la psychanalyse.

É. L.-R. : Effectivement, mais c’est aussi le ressort opérant. Pour un enfant abusé par l’adulte, c’est une expérience de jouissance qui excède le sujet, il n’y a plus de bords, et le corps se détache. La part qui lui revient, c’est : que va-t-il en faire ? L’analyste est là convoqué de façon cruciale.

G. H. : L’enfant est pris dans une expérience opaque de jouissance. J’ai en tête le cas d’une petite fille qui en parle à sa mère mais la mère ne veut rien entendre… et ferme la porte. Je recevrai bien plus tard cette petite fille, devenue femme.

L. D. : Nous retrouvons là cette tension au cœur-même de cette notion de traumatisme, entre « il y a » et « il n’y a pas ».

É. L.-R. : « Il n’y a pas », sans complément, qui renvoie au trou structural. Lacan le scellera du « il n’y a pas de rapport sexuel », trop souvent repris comme une évidence. Or, la castration n’est jamais évidente.

D. W. : Dans le traumatisme, le réel est dénudé. Cottet parle de la mort d’un enfant comme d’une rencontre avec le hors sens complet [14].

É. L.-R. : Face à « la perte imagée au point le plus cruel de l’objet » [15], pas de mots.

D. W. : Il y a aussi l’enfant qui pousse les « pourquoi ? » jusqu’à en arriver au trou, à l’absence d’une réponse qui vaille.

É. L.-R. : En effet, s’il y a bien une part de jouissance dont le sujet ne se sépare pas, en même temps «on tourne autour d’un trou absolument impossible à combler » [16]

L. D. : Elisabeth, vous avez cueilli pour nous ce vers de René Char : « Ce qu’il a bien fallu nommer de la malédiction d’atteindre » [17]. Que dit-il selon vous du traumatisme ? La malédiction n’est pourtant pas une catégorie très freudienne…

É. L.-R. : Les poètes nous précèdent toujours à nommer l’insupportable à supporter. René Char est de ceux-là. Ils disent la frappe du traumatisme originaire quand le fantasme fondamental se déchire, et dévoile cet il n’y a pas qui se décline de multiples façons toujours singulières, et qui laisse le sujet démuni, radicalement seul face à son destin, et à son désir, s’il le veut. Malédiction, l’étymologie c’est « mal diction », c’est ce qui ne peut que se mal dire. Et Lacan, reprenant Freud, n’a pas hésité à employer ce terme en parlant de la « malédiction sur le sexe » [18].

G. H.: Oui, en 1974, Lacan avance ceci : « Là où il n’y a pas de rapport sexuel, ça fait troumatisme. » [19]

L. D. : Le non-rapport sexuel vaut pour chacun, ce serait donc « troumatisme pour tous, traumatisme pour quelques-uns ? »

É. L.-R. : Le traumatisme, c’est la rencontre avec le trou. Tout le monde a affaire à ça. Tout le monde n’a pas forcément l’outil pour le subjectiver ou le border.

L. D. : Le fait d’en savoir quelque chose ?

G.H. : C’est bien ce que dit Lacan : « Tous nous inventons un “truc” » [20].

É. L.-R. : Troumatisme est un néologisme de Lacan qui en a fait un concept psychanalytique. C’est le trou dans la langue qui fonde le trauma, d’où troumatisme. Tous les sujets n’ont pas le même rapport à la langue. Je verrais plutôt traumatismes au pluriel : ce qui peut vous tomber dessus dans l’existence : les accidents de la vie, pour tous ! Et troumatisme comme ce qui se dégage en fin d’analyse : la rencontre avec le trou de la langue, le trauma de la langue. C’est de l’ordre d’un savoir, en tant qu’il est « savoir défaillant ». [21]

G. H. : Lacan dit ainsi : « Nous savons tous, parce que tous, nous inventons un truc pour combler le trou dans le réel. […] On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. Quand on n’est pas malin, on invente le masochisme. » [22]

L.D. : « troumatisme » : tout le monde invente un truc.

É. L.-R. : Oui, pas forcément de la même façon. Avec certains sujets, dans la conduite de la cure, nous évitons de provoquer la rencontre avec ce trou. Ce serait le déclenchement assuré.

D. W. : Concernant la castration féminine, il y a un trou dans la langue. C’est ça la « forclusion généralisée ». Rien ne peut le combler, même pas la relation entre les sexes, espoir ultime… qui bute sur le « il n’y a pas de rapport sexuel », et ce, pour tous.

É. L.-R. : Oui, il n’y a pas de signifiant pour dire La femme, mais la castration féminine n’est pas toujours subjectivable. Voilà ce qui nous permet de disjoindre névrose et psychose concernant le traumatisme. Oui, « On invente, on invente, ce qu’on peut bien sûr. » : pour tous, mais pas de la même façon. D’où l’invention de Lacan du nouage RSI, avec le nœud borroméen, et du sinthome, quatrième rond qui fait tenir le nœud, ou de « l’escabeau ». Cela nous conduits tout droit, dans les Travaux Dirigés, au Séminaire XXIII.

L. D. : Notre collègue Romain Lardjane a isolé quatre termes dans son travail autour du traumatisme : réel, effraction, langage et sexuel. Pour ponctuer cet entretien, je vous propose d’inventer votre recette : comment, selon-vous, nouer ces 4 signifiants en une phrase ?

D. W. : L’effraction du pare-excitations se traduit en clinique par l’effroi – et d’ailleurs, à propos de la névrose traumatique, Freud dans l’Au-delà du principe de plaisir, parle de « névrose d’effroi » [23] – ce qui implique la présence du réel. Concernant le sexuel, l’« effroi de la castration » [24] surgit, dit Freud, dans toutes les situations où l’absence de pénis est la cause de l’horreur. À propos d’Athéna, il souligne la carence langagière dont nous avons parlé : « N’exhibe-t-elle pas l’organe génital de la mère, qui provoque l’effroi ? » [25]

É. L.-R. : À venir au monde, sans l’avoir demandé, le petit d’homme ignore la rencontre inévitable avec le réel qui l’attend : l’effraction du leurre d’harmonie originaire avec sa mère, l’inadéquation du langage à dire toute sa vérité, et de plus, qu’entre les sexes, c’est jamais ça.

G. H. : J’ai retenu une phrase de Freud qui m’intéresse beaucoup : « Je ne crois pas que l’angoisse puisse engendrer une névrose traumatique. L’angoisse est quelque chose qui protège contre l’effroi » [26].

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[1] La prochaine séance des TD aura lieu le 28 novembre 2018 dans le VIème arrondissement de Paris. Les personnes intéressées pour y participer peuvent prendre contact avec Dominique Wintrebert : wintrebertd@orange.fr

[2] Leclerc-Razavet E., Haberberg G., Wintrebert D., (s./dir), L’enfant et la féminité de sa mère, 2015, Paris, L’Harmattan ; Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, 2017, Paris, L’Harmattan.

[3] Wintrebert D., Haberberg G., Leclerc-Razavet E., (s./dir), Rencontres avec la castration maternelle, op. cit.

[4] Lacan J., « la science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

[5] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », La Cause du désir, Paris, Navarin, n°86, 2014, p. 32.

[6] Ibid., p. 28.

[7] Lacan J., « Lacan pour Vincennes », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°17-18, 1979, p. 278.

[8] Lacan, « Le malentendu », Ornicar ?, Paris, Navarin, n°22-23, 1981, p.1.

[9] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 75.

[10] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit., p. 30.

[11] Ibid., p. 33.

[12] Ibid.

[13] Cf. Chiriaco S., Le désir foudroyé, Paris, Navarin, 2012.

[14] Cf. Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 29.

[15] Lacan J., Le Séminaire, Livre xi, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 58.

[16] Cottet S., « Freud et l’actualité du trauma », op. cit, p. 33.

[17] Char R., « Lettre à Benjamin Péret » (1935), Dans l’atelier du poète, Paris, Quarto-Gallimard, 2007.

[18] Lacan J., « Télévision », (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 531.

[19] Lacan J., Le Séminaire, Livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[20] Ibid.

[21] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 274.

« […] le point-origine […] quand il s’agit de comprendre l’inconscient, est le point nodal d’un savoir défaillant »

[22] Lacan J., Le Séminaire, Livre xxi, « Les non-dupes errent », op. cit.

[23] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.

[24] Freud S., « La tête de Méduse » (1922), Résultats, Idées, Problèmes, Tome II  1921-1938, PUF, 1985, p. 49.

[25] Ibid., p. 50.

[26] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 50.




« Girl », de Lukas Dhont

Le premier long métrage de ce jeune réalisateur belge a connu un vif succès au festival de Cannes en mai dernier. Il met en scène Lara, 15 ans, qui rêve de devenir danseuse étoile. Avec le soutien de son père et de son entourage, elle se lance à corps perdu dans cette solution supposée pour s’affranchir d’un corps dont elle se sent prisonnière. Mais ce corps ne se plie pas si facilement à ce qu’elle lui impose, en effet Lara est née garçon.

Dans le fil des « Gender studies » mais loin de la revendication et de la lutte vers lequel ce thème, d’actualité très sensible, aurait pu tendre, Lukas Dhont choisit une autre voie, celle du combat, plus intime, d’un sujet qui a à se débrouiller avec la question singulière de son être et de son sexe à l’heure où la science rend possible, dans le réel du corps, ce qui convoquait jusque-là le registre des semblants.

Quel choix s’offre à l’adolescent quant à la sexuation lorsque l’avancée de la science côtoie un discours qui laisse peu de place aux choix d’objets non conformes aux exigences de la reproduction ? Le réalisateur prend le parti de déplier ces questions sans jamais y répondre. Il y filme finement ce gap entre la souffrance d’un sujet et ce qui en paraît résolutoire.

Jusqu’au bout le spectateur suit Lara, dans cette quête où identité et être se mêlent dans un mouvement sans fin qui tour à tour, surprend, interpelle, angoisse. Son corps approché de près par la caméra, convoque notre regard dans ce qu’elle lui astreint pour rejoindre toujours plus l’Idéal de féminité qu’est pour elle la danseuse. Cet Idéal fait ressortir le poids de la norme à laquelle Lara est assujettie, norme qui produit une violence au sujet à la mesure de celle qu’elle inflige à son corps pour lui imposer ce modèle de féminité prévalent dans la société.

Mais ce corps échappe à la maîtrise, il ne répond pas. Quelque chose résiste, rate dans la répétition. Il souffre mais ne se plie pas. Le film dépeint avec sensibilité le malaise que ce sujet éprouve avec son corps, le soulignant du ballet incessant des autres corps tournant autour du sien.

L’être parlant n’est pas un corps mais a un corps qu’il doit s’approprier, cela la psychanalyse nous l’enseigne. Cette opération délicate à la puberté échoue pour Lara. Son bout de corps sans cesse bandé est une tentative répétée de le négativer, d’introduire un moins au regard des autres et de son propre regard renvoyé par les multiples miroirs. Cette construction, coûteuse et précaire, ne parviendra qu’un temps à dissimuler ce qui se présente, pour ce sujet, comme toujours en trop. La tension qui émerge donne alors au récit une tonalité « doucement angoissante ». Le personnage de Lara insistant à introduire un « ça ne va pas » par son corps à défaut de ne pouvoir le faire par un dire.

La négativité qui apparaît dans le réel vient précisément parce qu’elle n’opère pas dans le symbolique. Lara ne peut pas nommer ce qui n’est pas à sa place pour elle. Il en ressort une inquiétante tranquillité tout au long du film, tranquillité apparente toutefois mais tenace qui va déclencher le désespoir du père. Celui-ci si compréhensif et soutenant au départ vacille, doute et s’angoisse. Le regard du père d’où Lara s’autorisait à être femme se fragilise.

La mise en jeu du corps dans la rencontre avec un jeune homme précipite le point d’innommable pour Lara, point où elle a à se situer quant à son être sexué. Seule face à son miroir, elle y répond dans le réel, véritable acte en souffrance au péril de sa vie.

Mais si elle est secourue à temps et sauvée, la ponctuation du film laisse entr’apercevoir la nécessité d’une suite, celle des aménagements subjectifs que Lara aura encore à trouver et construire. Car même en ayant le corps qui réponde à la certitude qui est la sienne, rien ne dit au sujet comment s’y prendre avec le corps de l’autre dans la rencontre sexuelle. Qu’il soit homme ou femme, se sente homme ou femme, chacun a affaire à cette question, à chaque fois, et cela bien loin de ce que pourrait dicter l’anatomie.

« Girl » traite un thème délicat qui convoque nos préjugés et révèle la question de la norme comme structurante et aliénante à la fois. Entre essentialisme et culturalisme, le choix du sexe et du genre interroge de façon inédite à notre époque. Qu’en est-il de ces questions à l’adolescence ? N’y est-il pas nécessaire d’introduire un écart entre transsexualité et différence de genre ? D’élargir le binaire auquel nous assistons et qui amalgame changement de genre et changement de corps pour mieux le faire s’adapter aux standards dictés par la société ? Jusqu’où aller dans la demande que formule un sujet ? Qu’est-ce qui est problématique dans ce qu’il manifeste ? Chercher ce qu’il en est du côté des causes reviendrait à s’orienter selon une idée de ce qui serait normal. Une prudence est de mise pour ne pas rendre problématique ce qui ne l’est pas pour le sujet.

La psychanalyse lacanienne offre une autre perspective en faisant un pas de côté. En effet, rien n’oblige un sujet à être homme ou femme. En visant l’invention, elle soutient et accompagne l’être parlant dans le nouage singulier qu’il pourra faire de son corps et de son identité. La modernité de l’apport de Lacan permet de lire les formes actuelles du symptôme. En s’orientant du réel, il évite l’écueil d’une « œdipianisation » des questions comme celle qu’amène Lara. L’œdipe, comme matrice de lecture, ne fonctionne plus pour traiter les phénomènes du malaise contemporain. En 1971, Lacan énonçait que de : « définir ce qu’il en est de l’homme ou de la femme, la psychanalyse nous montre que c’est impossible »[1], d’où le nécessaire bricolage qui n’est valable qu’au cas par cas, ce que ce film éclaire subtilement.

* Mélanie Coustel est membre de l’ACF-IdF, fait partie du cartel « cinéma-psychanalyse » qui organise des soirées ciné-débat en Essonne.

[1] Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance » (leçon du 04 novembre 1971), Je parle aux murs, Paris, Seuil, coll. Paradoxes de Lacan, 2011, p. 34.

 




Les autistes et le refus du trauma

Le 10 juin 1980 à Caracas, Lacan réveille son auditoire en commençant ainsi sa leçon : « tous autant que vous êtes, qu’êtes-vous d’autre que des malentendus ? […] De traumatisme, il n’y en a pas d’autre : l’homme naît malentendu […] je suis un traumatisé du malentendu » [1].

La position subjective du sujet dit autiste, au seuil non du langage mais de la langue commune, ne signale-t-elle pas une résistance au traumatisme fondamental impliqué par la rencontre du sujet avec cette langue et au mal-entendu qu’elle génère ? Si parler suppose s’aliéner aux signifiants qui viennent de l’Autre, pourquoi s’aliéner à cette langue trouée ? Pourquoi céder une part de la jouissance originelle de sa lalangue pour entrer dans cette langue impuissante à dire l’origine du monde, de notre vie, à penser la mort ou le rapport sexuel ?

La rencontre avec ces parlêtres « hors discours » [2] montre – de manière extrême – ce qui se produit lorsque le sujet ne consent pas à ce traumatisme structurant, lorsqu’il se tient hors énonciation, au bord de ce trou, à ciel ouvert. Jeté dans un monde insensé, il s’isole de la communauté des hommes. N’étant pas inscrit au champ de l’Autre, il réellise le symbolique : le mot ne représente pas la chose, il est la chose. La langue commune constitue alors un réel traumatique incarné par l’Autre. Sa voix – objet pulsionnel, hors sens, autrement dit objet a – fait effraction : dire « le loup » revient à le convoquer dans le réel et parler constitue un « troumatisme » terrifiant. Comme l’enfant, il est confronté au désir énigmatique de l’Autre, au « che vuoi ? » : veut-il m’engloutir ? me dévorer ? Risquant d’être la proie des voix de l’Autre, le sujet autiste se remparde.

Jacques Lacan utilise un terme fort pour qualifier le logos [3] : il est virulent [4]. Porté par la voix de l’Autre, le logos percute le corps du sujet et le traumatise car le pouvoir des mots est parasitaire et infectant : la langue frappe le corps – tel un virus – et le sujet l’incorpore, laissant sur lui des marques indélébiles. Et « c’est […] dans ce « motérialisme » que réside la prise de l’inconscient – je veux dire que ce qui fait que chacun n’a pas trouvé d’autres façons de sustenter que ce que j’ai appelé […] le symptôme » [5].

Lacan précise pour les cas de psychose : « le symptôme somatique […] est la ressource intarissable […] à incarner un primordial refus » [6]. Le sujet autiste porte la marque de ce refus de céder à ce moment traumatique fondamental : l’aliénation à la virulence du logos qui marque tout sujet rencontrant la langue de l’Autre. Il parle alors une langue dont l’« inanité sonore »[7] laisse l’Autre au seuil de son monde.

Quel que soit son âge, un autiste est tel l’infans saisi dans les rets du langage, de la langue maternelle et de lalangue[8] où les mots « s’allument de reflets réciproques » « en un jeu de miroir »[9]. Le poète hermétique – ainsi Mallarmé – parle sa propre langue. Le sujet autiste aussi parle sa lalangue.

L’analyste – soutenu par son désir d’être là – accueille cette singularité : il accompagne ce sujet dans les temps logiques qu’il traverse – et sur lesquels il a trébuché lors des temps primordiaux de sa vie – en se réglant sur ce qu’il indique. Alors le sujet dit autiste pourra consentir à être traumatisé, à sa manière et à sa mesure, par l’entrée dans une langue qu’il invente sous transfert et qui fasse lien avec les autres.

[1] Lacan J., « Le malentendu », séminaire du 15 avril 1980 à Caracas, Ornicar, N° 22/23, Paris, Lyre, 1981, p. 12.

[2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, pp. 449-498.

[3] Du grec ancien λόγος : parole, discours, raison.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, La Martinière, « Le champ freudien », 2013, p. 448.

[5] Lacan J., « Conférence sur le symptôme », (10 avril 1975), Le bloc-notes de la psychanalyse, Paris, 1985, n° 5.

[6] Lacan J., Note sur l’enfant, (1969), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.374.

[7] Mallarmé S., (1899), Sonnet en X, Poésies, Paris, NRF, Poésie Gallimard, 1992.

[8] Lacan J., « L’étourdit », op. cit.

[9] Mallarmé S., (1897), Divagations, Crise de vers, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,1945, p. 360.




« L’empiétement de la mort sur la vie »

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