Balises et boussoles

Les publications, qu’elles soient numériques ou de papier, ont ceci de précieux qu’elles peuvent inciter à aller lire, relire, fouiner, interroger et actualiser les idées et les concepts développés. Les articles peuvent comporter tout à la fois de véritables balises, points de repères, que de boussoles, guides d’orientation. On attrape un bout du texte et l’on part chercher dans sa bibliothèque les références citées, allant de page en page, d’ouvrage en ouvrage, se perdant un peu et gagnant beaucoup.
Dans la forêt des concepts, la pulsion est l’un de ceux dont on aimerait pouvoir attraper, d’un seul coup d’oeil, la genèse chez Freud, tout autant que les déclinaisons chez Lacan.
C’est ce que nous propose Philippe de Georges, dans son commentaire de l’ouvrage de Stein Fossgard Grontoft De la pulsion au sinthome.
Parce que la jouissance qui fait irruption n’est pas sans logique 1, la journée de l’Envers de Paris, qui aura lieu le 10 juin, sous le titre « Les nouveaux visages de la ségrégation », nous incite à réfléchir sur « ces manifestations haineuses qui ont implosé au milieu de nos vies, dans notre quotidien ».
Sonder les concepts de pulsion et de jouissance avec Freud et Lacan et lire ces modalités de « déconnexion sauvage d’avec l’Autre » où la radicalisation peut être la « collusion avec l’Un hors-dialectique du discours de l’Etat Islamique » ; c’est le choix qu’a fait l’Hebdo blog cette semaine, en se tenant au plus près de l’actualité éditoriale et événementielle de l’Ecole et en liant ensemble ces deux textes, dans un support commun à la réflexion.

1 Leguil C., « La haine est sans raison, mais elle n’est pas sans objet », Lacan Quotidien n°554.




De la pulsion à la jouissance et du symptôme au sinthome

Les Presses universitaires de Rennes publient la thèse soutenue par Stein Fossgard Grontoft en octobre 2015 au Département de psychanalyse de Paris VIII. 

Le mérite de cette recherche est de mettre en évidence la permanence d’une question qui se pose tôt à Freud et continue d’être au travail chez le dernier Lacan comme chez nous-mêmes : celle d’une cause inconsciente – « cause dernière de toute activité »- et d’un registre de l’expérience humaine à laquelle Freud a donné le nom de pulsion.

Cette question insistante a sans cesse été remise en chantier par Freud comme par Lacan, au gré de l’évolution de la doctrine, dépendante de l’évolution de l’expérience clinique.

Notons la problématique adoptée par l’auteur : la modélisation du registre pulsionnel sur un schéma constamment dualiste chez Freud et tendanciellement moniste chez Lacan. Cette modélisation s’avère féconde ; elle conduit en conclusion à démontrer le rapport entre ce point de vue moniste de Lacan et son aboutissement décisif à une conception profondément renouvelée de l’expérience analytique qui associe l’inconscient réel, le parlêtre, le sinthome et – pourrait-on ajouter – l’au-delà de l’interprétation.

Un axe est ainsi défini, qui va structurer l’ensemble du travail. Il concerne la distinction entre un point de vue dualiste et un point de vue moniste de la pulsion. Le premier est justement présenté comme une constante de l’approche freudienne, une nécessité logique pour celui qui n’a cessé de repérer deux types de pulsions, non seulement distincts mais antagonistes. Le deuxième est mis au compte du traitement lacanien de la même question, Lacan finissant par subsumer les deux versants pulsionnels mais aussi les différentes modalités d’expression de ce registre sous le concept unique de jouissance.

Monisme et dualisme sont mis en perspective avec les deux faces du symptôme freudien : sa face signifiante, chiffrée et déchiffrable, ordonnant du sens, liée au refoulement, accessible à l’interprétation et que Freud définit comme la Bedeutung du symptôme ; et sa face qui relève de la répétition aveugle, qui reste fixe, hermétique et invariable, que Freud identifie comme sa Befriedigung.

Cette différence, présente dans les recherches de Freud sur le symptôme mais déjà évoquée dès l’Esquisse, permet de repérer un binaire qui parcourt toute la théorie analytique et l’expérience qu’elle éclaire et qui est le thème essentiel de la contribution de Lacan à la psychanalyse : le binaire du signifiant et du symbolique, et de la jouissance et du réel. Le travail de Stein Grontoft a pour perspective le dépassement de ce binaire par le biais de la notion de sinthome.

Lacan ne cesse pas en effet d’interroger après Freud ce couple et, pourrait-on dire surtout, l’articulation et le nouage des deux termes supposés opposés. Du traumatisme chez Freud au sinthome chez Lacan, il s’agit sans cesse de comprendre l’impact des mots sur la chair vivante et jouissante, la trace que laisse cet impact initial, les effets qu’induit cette trace, la répétition qui en résulte et la fonction de ce nœud pour l’être vivant, jouissant et parlant.

Le sinthome est un aboutissement de ce parcours, auquel cette thèse donne toute sa place en marquant sa fécondité pour la direction des cures, supposant, au-delà de l’interprétation, la possibilité et la nécessite d’agir sur les défenses.

De façon pertinente, l’auteur examine la genèse du concept de pulsion chez Freud, en cherchant ce qui est déjà présent avant les Trois essais. Il retrouve logiquement ces formes premières dès l’Esquisse, même si ce qui fait alors défaut est la structure à quatre termes : source, poussée, objet et but. Dater le concept de pulsion des Trois essais, comme on le fait généralement dans notre champ, c’est considérer le concept dans son développement, dans sa forme élaborée par Freud avec ses quatre composantes. On aurait pu noter – ce qui n’est pas dit par l’auteur – que le nom de pulsion est présent dans l’Esquisse : Trieb est en effet bien là, associé à puissance et volonté (Macht et Wille). Outre le nom, on trouve dans l’Esquisse une description de cette puissance pulsionnelle comme cause dernière de toute activité, au joint du psychique et du somatique, à partir des expériences de satisfaction (Befriedigung) de souffrance (Schmerz) et de détresse (Hilflosigkeit). Si la poussée n’est pas nommée et explicitée comme telle, elle est cependant décrite dans son exigence irréfragable et la répétition inlassable et irrésistible est mise au centre d’un processus qui est décrit avant la lettre comme un au-delà du principe de plaisir.

C’est ce qui conduit Lacan (dans Je parle aux murs) à dire que sans en produire le nom, Freud décrit et identifie très tôt la jouissance, plaisir et déplaisir, bien avant de théoriser la pulsion de mort.

L’auteur note très justement que l’inertie et la répétition sont décrites dans l’Esquisse, comme principe d’inertie neuronale et « urgence de la vie » (Lebensnot). Son point de vue est que le concept de pulsion chez Freud est nécessité, à côté de celui d’inconscient, pour rendre compte d’une causalité du symptôme qui fasse place au réel. En ce sens, il a à voir dès l’origine avec la part de jouissance du symptôme, y compris dans ces dimensions de souffrance et d’excès.

Le dualisme freudien est mis à l’étude, depuis le couple autoconservation/sexualité, jusqu’à celui d’Eros et Thanatos. Le concept de pulsion est examiné à chaque étape avec le regard rétrospectif qui est le nôtre à présent. Sexualité infantile, perversion polymorphe de l’enfant, homosexualité et fétichisme sont les domaines analysés dès les Trois essais, pour démontrer le caractère dénaturé du rapport humain à la sexualité et distinguer de ce fait la pulsion et l’instinct. La subversion des fonctions biologiques et l’étayage témoignent de l’écart qui se creuse entre la satisfaction pulsionnelle, dont la succion est alors le paradigme, est la satisfaction des besoins vitaux. Le caractère contingent et partiel de l’objet et du but est aussitôt mis en valeur. De même, les variations de l’objet et du but et le caractère d’objet-cause du fétiche, sont bien là pour anticiper ce que sera l’objet a de Lacan.

L’auteur éclairé par Lacan peut donc relire les Trois essais en y trouvant le caractère « inutile » de la jouissance, qui sera pour Lacan « ce qui ne sert à rien », et le fait qu’« un corps, ça se jouit ». C’est ainsi que Lacan pourra dire que la jouissance est autiste et que le corps est substance jouissante.

Stein Grontoft note une phrase essentielle de Freud, extraite « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse » : « Quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle elle-même n’est pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction ». Cette remarque est essentielle, parce qu’elle postule que si la pulsion est une exigence constante et intraitable de satisfaction, celle-ci n’est pour autant jamais totalement atteinte. Autrement dit, l’insatisfaction est de structure et tient à la «nature» de la pulsion. Elle n’est pas l’effet de la société et de la censure, du refoulement et de l’interdit, de l’Œdipe et de la Loi, de l’inhibition ou de l’angoisse. La pulsion implique en même temps son exigence constante et sa propre limitation.

Cette intuition freudienne trouve chez Lacan son expression canonique et tardive dans la formule : Il n’y a pas de rapport sexuel. Telle est « la vérité qui s’inscrit des énoncés de Freud sur la sexualité »[1].

L’auteur en déduit que le symptôme n’est pas simplement le résultat d’un conflit intrapsychique, mais la réponse à la fois à l’exigence de satisfaction pulsionnelle et au fait que cette satisfaction ne soit pas-toute possible.

Pour Stein Grontoft, le dualisme freudien est homogène à son épistémologie naturaliste et à sa conception du conflit intrapsychique, qui fait du symptôme ce qui est à déchiffrer et à réduire. Le monisme de Lacan est homogène à une conception qui fait du symptôme une solution plus qu’une question : solution substitutive au rapport sexuel qu’il n’y a pas, et à la satisfaction impossible.

On ne peut oublier, outre le lien du dualisme de Freud avec le modèle biologique, l’importance qu’a toujours eu chez lui la division subjective, qui n’était pas de la même veine que le dualisme corps-esprit de Descartes. On a pu noter au contraire que Freud a toujours opté contre celui-ci (et contre Kant à l’occasion) pour la nécessité de lier intimement corps et âme, soma et psychè, ce dont témoigne l’idée de pulsion, comme montage mythique au joint des deux. Mais la division lui était tellement essentielle que c’est sur elle qu’il a laissé tomber sa plume en écrivant sur la Spaltung incurable du moi.

Quant au monisme de Lacan, l’auteur en démontre la constance, non sans oscillations, depuis le stade du miroir où la pulsion libidinale est supposée centrée sur l’imaginaire, jusqu’à la pulsion du TDE comme part ininterprétable et incurable. Cette tendance à l’unification du concept sous le nom de jouissance ne va pas sans sa diffraction et sa pluralisation sous ses différentes modalités, de la jouissance de l’Un et de la jouissance Autre, de la jouissance féminine supplémentaire et de la jouissance phallique… On peut même rappeler qu’au terme du parcours, il n’y a de l’Un qu’au prix d’une structure ternaire, où les trois consistances sont à la fois liées mais conservent leur radicale différence, voire du quaternaire où c’est le symptôme seul qui vient faire tenir les trois consistances équivalentes.

L’aboutissement de ce travail est de nous montrer comment cette orientation vers une conception unaire est nécessaire à la théorisation du sinthome. D’où au terme, une très éclairante traversée du tout dernier enseignement de Lacan, distinguant soigneusement le symptôme et le sinthome. C’est ce pas franchi qui permet au dernier Lacan une profonde réforme de la direction de la cure (au-delà de l’interprétation, interprétation à l’envers, bouger les défenses) dont les effets sont encore à venir.

[1]   Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, Ou pire…, Paris, Seuil.




Les nouveaux visages de la ségrégation

« Penser que la psychanalyse est exclusivement une expérience d’un par un, une expérience intime échappant au chaos, au malaise qui prévaut au dehors, est une erreur. » Jacques-Alain Miller [1]

Et voilà que l’Envers de Paris, en choisissant de se pencher sur « Les nouveaux visages de la ségrégation », donne une incarnation puissante à ces mots très forts de Jacques-Alain Miller, prononcés tout récemment à Madrid. C’est une joie de constater que ce désir, surgi il y un peu plus d’un an à peine, de donner une orientation commune à nos initiatives autour d’un événement majeur, deviendra une réalité le 10 juin prochain : une Journée d’étude, une Journée clinique, pour réfléchir à ces manifestations haineuses qui ont implosé au milieu de nos vies, dans notre quotidien, avec le surgissement d’attentats d’une violence sans précédent, sur notre sol et partout ailleurs, marquant dans nos modes de vie, brutalement, un avant et un après.

Les effets de cette effraction se lisent un peu partout : de la géopolitique, aux mouvements sociétaux en passant par le champ de la subjectivité. Entre consolidation de préjugés et replis de tout bord, l’angoisse enserre l’individu autant que le collectif, remaniant sur son passage le relief de notre monde. En écrivant ces mots au lendemain du terrible attentat de Manchester, je pense à cette formule très juste d’Olivier Roy : « L’effet de terreur de Daech ne met pas les sociétés occidentales à genoux, il les radicalise à leur tour »[2].

Cette Journée sera l’occasion d’explorer de près, à partir de parcours singuliers, cette nouvelle forme de déconnexion sauvage d’avec l’Autre, cette discontinuité brutale qu’est souvent la radicalisation dans la vie du sujet, pour aller rejoindre un absolu, qui n’est pas forcément ni un idéal, ni une utopie, mais la collusion avec l’Un hors-dialectique du discours de l’Etat Islamique. Philippe Lacadée articule ce point très précisément dans la conversation qu’il animera l’après-midi : « Pour certains la dette symbolique, où ils auraient dû avoir leurs places, leur ayant été ravie, ils se retrouvent chargés d’un malheur de ce que leur destin ne soit plus rien. Faute de cette descendance certains donc se radicalisent dans une transcendance, les installant dans une nouvelle pratique ségrégative prenant appui sur une construction narrative où ils articulent leurs corps à des éléments de théologie et de pratiques imaginaires, les installant dans un discours où ils font entendre le mépris de la vie de l’autre qui ne jouirait pas comme eux ».

Il sera aussi question de s’attarder sur ce contexte de civilisation favorisant ces nouvelles manifestations et dont Jacques-Alain Miller avait saisi l’un de ses traits de façon fulgurante, il y a deux ans : « L’islam est resté intouché par les mutations de l’ordre symbolique en Occident et il est arrivé sur le marché occidental, disponible, accessible à tous par tous les canaux de la communication »[3].

Ces effets de défragmentation en cascade ne sont pas pour autant les seuls autour desquels s’installent les pratiques ségrégatives, à défaut de trouver des discours en mesure d’éponger le trop d’angoisse suscité par les remaniements, en constante accélération, de notre civilisation hypermoderne. Tout change vite, sans trêve, sans intervalle, transformant sans cesse un monde qui n’est plus ordonné par les anciens binaires de l’ordre symbolique mais aspiré par le vertige de ce régime illimité auquel Jacques Lacan a donné le nom de pas-tout.

Six séquences cliniques scanderont la Journée, entre exposés de fond et conversations cliniques autour des situations rencontrées par des praticiens intervenant dans des institutions où le réel de la ségrégation se présente sous des visages coriaces et pluriels. Des institutions s’inscrivant dans l’orientation lacanienne seront de la partie : Intervalle-CAP, parADOxes, L’EPOC, Lien POPI, Souffrances au Travail, aussi bien que des vecteurs cliniques de l’Envers comme TyA-Addictions et l’Atelier de Criminologie Lacanienne.

Nous sommes ravis d’accueillir nos invitées Zorah Harrach et Valérie Lauret, qui nous feront part de leurs expériences auprès des jeunes dans le dispositif de prévention des extrémismes violents où elles interviennent toutes les deux, dans une conversation animée par Philippe Lacadée.

Des collègues de l’ECF qui œuvrent avec rigueur pour l’élucidation de la haine et de la ségrégation propres au XXIème siècle, Éric Laurent et Clotilde Leguil, interviendront sur les aspects les plus aigus et les plus actuels de ces questions incandescentes tandis qu’Annie Dray-Stauffer et Sophie Gayard aborderont l’intime de la ségrégation dans la cure analytique.

Pour accompagner cette journée qui se déroulera dans le très beau lieu du Campus des Cordeliers, le peintre Salvatore Puglia, exposera des œuvres, dont l’une est celle de notre affiche, et proposera des estampes sur notre thème de travail. Une librairie aux ouvrages choisis vous attendra ainsi que d’autres surprises au fil de la journée et pour sa clôture.

Je vous invite à vous inscrire dès à présent par chèque ou par PayPal en allant sur le site de l’Envers, enversdeparis.org, ou en cliquant sur ce lien : goo.gl/RK0Bxu

Prix : 40 euros

Étudiants et demandeurs d’emploi : 15 euros

Chèques à l’ordre de l’Envers de Paris, à envoyer à L’Envers de Paris, 50 rue Bichat, 75010 Paris.

Rendez-vous donc le 10 juin au Campus des Cordeliers à 9h, 15 rue des Ecoles, 75006, Métro Odéon.

[1] Miller, J.-A. « Conférence à Madrid », Lacan Quotidien n°700.

[2] Roy, O., Le Djihad et la mort, Seuil, Paris, 2016, p. 13.

[3] Miller, J.-A., « En direction de l’adolescence », Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant, lacan-université.fr