Se laisser traverser

« Nous n’avons aucune hospitalité pour notre jouissance et c’est cela qui fait qu’on la localise en l’autre »[1] disait Éric Laurent lors du Forum européen Zadig en Belgique en décembre 2018[2]. Pourtant, dans le prolongement de la théorie du sujet formalisée par Lacan, Jacques-Alain Miller énonce non seulement que « le sujet lacanien est impensable sans un partenaire »[3], mais que son « partenaire essentiel […] est l’objet petit a, c’est-à-dire quelque chose de sa jouissance »[4]. Il articule ces trois points : le statut du sujet est d’être incomplet ; une part de son incomplétude est « quelque chose de lui-même » ; le partenaire, c’est celui avec qui le sujet joue sa partie. La question qui découle de cette définition du sujet est : comment le sujet se débrouille-t-il avec son altérité, avec son/ses partenaire/s, avec sa jouissance ? Si certains localisent leur jouissance en l’autre pour mieux la rejeter, d’autres se la coltinent pour en faire usage : c’est un choix. Ainsi, il y a bien un autre destin que le rejet : composer avec cette intime altérité, se débrouiller avec sa jouissance.

C’est un fait : à la fin d’une analyse, s’il y a traversée du fantasme, il n’y a en revanche aucune traversée de la pulsion. La jouissance attenante à la pulsion est inéliminable, elle est au-delà et en-deçà du sens. Aussi, autant se faire à l’idée que tout de la jouissance ne se résorbe pas dans le symbolique. Que faire, qu’en faire, donc ? Quand J.-A. Miller propose de faire un bon usage du symptôme, il explique qu’il ne s’agit pas de s’en débarrasser (le guérir, le laisser derrière soi), « c’est au contraire y être vissé, et savoir y faire. […] Le bon usage du symptôme n’est pas une expérience de vérité. C’est plutôt de l’ordre, si j’ose dire, de prendre plaisir à sa jouissance, d’être syntone avec sa jouissance. »[5]

Être syntone avec sa jouissance peut se réaliser dans certaines créations sinthomatiques. À la différence du symptôme qui déploie une chaîne de signifiants, le sinthome noue : il est un lieu – lieu à entendre ici non pas en tant qu’une adresse, mais en tant qu’agencement de places. Le sinthome, « de faire nœud, fait aussi arrêt »[6] : c’est-à-dire arrêt du défilé de la chaîne signifiante, localisation de la jouissance, et surtout il est « solidaire de la constatation du fait qu’il n’y a pas de rapport qui puisse s’écrire concernant la jouissance sexuelle pour tout vivant plongé dans le langage. »[7] « Être syntone avec sa jouissance », n’est pas à entendre comme un « jouir sans entraves », évidemment, mais bien plutôt comme : savoir y faire avec ce non-rapport.

Le metteur en scène, chorégraphe, performer Vincent Thomasset a démarré son travail d’auteur scénique avec l’écriture d’un lieu : Topographie des forces en présence[8]. Ce texte, inaugural dans son parcours, est évolutif : depuis 2007, V. Thomasset le reprend régulièrement au gré des invitations dans différents festivals. Debout face à un pupitre où sont disposées des feuilles imprimées, légèrement de trois-quart et décalé par rapport au centre du plateau, il lit, vite ; son débit de parole est précipité, parfois les mots sont mâchés, une hâte le pousse à lire. Il tourne les feuilles comme un musicien ses partitions, et ponctue ses mots, ses phrases, de gestes précis et fougueux de bras, de mains, de doigts. Il « parle en mitraillette »[9]. Pour chaque performance, V. Thomasset choisit des bouts de textes, des fragments piochés dans différents textes qu’il a écrits depuis. L’agencement du matériel langagier ne se fait pas par le sens, mais en fonction du lieu et du moment de la performance, livrant ainsi plutôt des bouts de réel, que des histoires organisées avec un début et une fin ; il s’agit pour lui de « parler des choses sans en parler »[10]. Le texte produit par la succession de ces fragments, crée du rythme, des dynamiques ; V. Thomasset dit viser un rapport « plus direct et intuitif au savoir ». Un savoir qui n’est pas capitonné par un sens : V. Thomasset explique plutôt « avoir des motifs dont je voudrais parler qui se transformeraient en micro-fictions, en narration, qui se transformeraient assez immédiatement. » Quand on assiste à cette lecture-performance, on peut être dérouté car ça ne veut rien dire : ça veut jouir ! Topographie des forces en présence témoigne de combien la pulsion, plus que la signification, est le moteur, le principe de l’être parlant. En « parlant des choses sans en parler », V. Thomasset, branché sur son corps, livre cet état mouvant des pensées qui fulgurent, il se sert de la parole pour approcher un savoir qui n’est pas du côté de la vérité (sens), mais toujours en mouvement : il propose une fugue de sens. Ainsi on entend, plutôt que des dialogues qui tendraient vers une tentative de communication, lalangue de V. Thomasset. Ses textes n’ont pas pour principe le vouloir-dire à l’Autre ou à partir de l’Autre mais racontent plutôt en sous-texte ce « là où ça parle, ça jouit […] ».[11]

Si l’on se penche sur les énoncés, le texte est tout à fait banal, quotidien. Mais ce qui compte c’est cette rapidité, cette fulgurance, que l’on entend lors de la lecture. V. Thomasset raconte qu’il a appris la sténographie, et que cette technique d’écriture à l’ordinateur lui permet d’écrire aussi vite que sa pensée – ce fait n’est pas du tout anecdotique : « J’écris au moins aussi vite que ma pensée, enfin j’arrive à suivre ma pensée. » Cette pensée n’est pas organisée selon une logique rationnelle et narrative. Elle est fluctuante, elle échappe, elle achoppe sur des mots, rebondit sur eux. Le temps de la performance, il nous fait éprouver ce que Lacan dit du sujet : « Le sujet est toujours cette chose évanouissante qui court sous la chaîne des signifiants »[12]  Quand il lit, nulle interprétation classique du texte, mais bien plutôt un recours à la scansion, à la ponctuation gestuelle pour dire les mots et leur donner une résonance matérielle : il nous fait entendre les mots dans leur chair, le texte est lu dans sa motérialité. Dès l’écriture, l’objet voix est impliqué : « quand j’écris, je relis beaucoup, je parle très vite, à voix basse, en répétant des bouts de texte. » Il résume : « Quand je lis j’implique mon corps, lire me chorégraphie ». En effet, la performance est une sorte de « traversée physique et mentale » : le rythme et le corps sont, dit-il, des « résurgences de mes moments d’écriture. »

Sa performance fonctionne comme un dispositif : il rassemble fragments de textes, mise en voix et corps par la lecture dans un espace donné. Le nouage se fait au plateau, qui est un lieu : « l’espace c’est quoi… c’est un endroit dans lequel on peut se déplacer avec la pensée et avec son corps et quand tu arrives à rassembler les deux c’est assez satisfaisant ; ça permet de trouver une espèce d’équilibre. » À la lisière entre théâtre et danse, sa performance motérialise ce qui le traverse, et si l’on ne cherche pas trop à comprendre le sens de tout cela, chaque spectateur peut, à l’instar de V. Thomasset, « prendre plaisir à sa jouissance ».  En effet, il raconte : « C’est un vrai kiff, d’être physiquement en train de lire, c’est un vrai plaisir. Mais ça j’ai appris avec le temps à le mettre plutôt en sourdine, j’essaye plutôt d’atténuer les effets de plaisir de lecture en public. C’est à la fois convoqué et à la fois (moment de suspens, blanc, il ne termine pas sa phrase). » Oui : le sinthome, c’est « le seul lieu où, pour l’homme qui s’embrouille, finalement, ça va. »[13]

 

Dans Topographie des forces en présence, on assiste à une partie : V. Thomasset joue sa partie avec un objet, quelque chose de lui-même. L’objet voix est son partenaire, il est traversé par son objet : le sujet, divisé, « se vérifie de ce qu’un objet le traverse sans qu’ils se pénètrent en rien ».[14]

Ce partenaire étranger, partenaire essentiel du sujet, qu’est l’objet a, objet prélevé sur le corps du sujet, fait le joint entre le sujet du signifiant et son réel. Dans les performances de V. Thomasset, et particulièrement dans Topographie des forces en présence, l’objet voix permet de faire la soudure entre le signifiant et le signifié. L’objet, en tant que support du sujet, se cache dans le déploiement de la parole analysante, mais aussi dans la manière sinthomatique qu’il a de parler. L’usage de l’objet définit le style du sujet : « C’est l’objet qui répond à la question sur le style, que nous posons d’entrée de jeu. »[15] V. Thomasset nous fait entendre lors de ses performances que le style est une énonciation. Le dispositif créé nous fait éprouver comment un sujet peut faire bon ménage avec sa jouissance, tout en l’inscrivant dans le lien social qu’est le temps de la performance.

[1]Laurent E., « Discours et jouissances mauvaises », Hebdo-Blog, n°155, 1er décembre 2018, publication en ligne (http://www.hebdo-blog.fr).

[2] Texte issu du Séminaire de Toulouse « Accueillir la différence », organisé par l’ACF Midi-Pyrénées en 2018-2019.

[3]Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n°77, juillet 2002, p. 10.

[4]Ibid., p. 13.

[5]Ibid., p. 30.

[6]Brousse M.-H., « L’amour du sinthome contre la haine de la différence », La Cause freudienne, n°62, mars 2006, p. 25.

[7]Ibid.

[8]V.Thomasset était invité au Théâtre Garonne de Toulouse le 13 avril 2019 à l’occasion du Week-end Lacan « Inconscient politique » organisé par l’ACF-Midi-Pyrénées.

[9]Cette expression est de Patricia Loubet, qui participe avec Vanessa Sudreau, Baturalp Aslan et moi-même au Cartel Littoral. Le Cartel Littoral organise des rencontres publiques avec des metteurs en scène et chorégraphes à l’issue d’une représentation de leur spectacle dans les théâtres toulousains (partenariat avec le Théâtre Garonne, le ThéâtredelaCité, la Place de la danse).

[10]Toutes les citations de V. Thomasset sont extraites de la rencontre publique qui s’est tenue à l’issue de la performance qu’il a donnée le 13 avril 2019 à Toulouse, rencontre modérée par le Cartel Littoral.

[11]Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 95.

[12]Lacan J., « Conférence à Baltimore », La Cause du désir, n° 94, novembre 2016, p. 15.

[13]Miller J.-A., op.cit., p. 35.

[14]Lacan J., « Ouverture de ce recueil », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 10.

[15]Ibid.