Relire « Mon enseignement »

Dans Mon enseignement, Lacan emprunte un ton plus libre que d’ordinaire, car « il est mis devant des auditoires qui ne connaissent pas […] sa ritournelle » [1], nous dit Jacques-Alain Miller.

Cette force, je la situe en trois points : une émergence ciblée du ça, une visée nouvelle de la place de Freud dans la psychanalyse et les conséquences qu’il en tire pour lui, Lacan.

Dans ce texte, le ratage – la force motrice du ratage – devient un véritable promoteur du ça. C’est quand le système échoue que le sujet peut être saisi dans l’instant mais aussi comme ce qui résiste, c’est là qu’il peut donner forme à autre chose. « Parce que, dit Lacan, tout ça, ça rate, tout ça, ça rit, tout ça, ça rêve. » [2] Notons la locution « tout ça » qui opère comme une scansion introduisant chaque émergence, ce qui donne l’idée que les trois ont la même consistance et ceci, ajoute Lacan, « d’une façon parfaitement articulée » [3]. Il interroge : « À quoi passe-t-il son temps », Freud, « À quoi a-t-il affaire ? » Il nous montre un Freud occupé à déchiffrer le « texte du rêve » ainsi que le « texte du mot d’esprit », et qui se plie à une « forme de lapsus », à « manipule[r] des articulations de langage, de discours » [4].

Le rêve et le Witz entraînent à la lecture du déchiffrage ; et la forme de lapsus, à l’enforme. Congédiant l’intersubjectivité, Lacan rebat les cartes : l’« essentiel du langage n’a jamais été la fonction de communication » [5]. Il va jusqu’à se remettre en en cause : « Ah ! Lacan, le “Discours de Rome”, “Fonction et champ de la parole et du langage”, l’intersubjectivité ! […] Tout cela est purement confusionnel » [6].

Lacan est bien décidé à sortir la psychanalyse de la confusion et pour cela, il souligne ce qui « ne se confond absolument pas » [7], c’est-à-dire le sujet de l’énonciation et celui de l’énoncé, pour, in fine, donner sa vraie place au discord. Car l’intersubjectivité peut être dramatique, voire tragique : « une intersubjectivité de gens qui se poussent et qui se coincent et qui s’étouffent entre eux » [8], énonce-t-il.

Dans ces conférences, décalées de son Séminaire, Lacan précise l’événement Freud. Il cherche à faire valoir auprès des psychanalystes un Freud plus concret en mettant en exergue sa nécessaire « opération bulldozer », cette « forme impérative, brutale » [9] de l’inventeur de la psychanalyse et sa fonction de « cassure » [10]. L’événement Freud, lapsus du système, nouvelle forme d’un ça rate dans la civilisation.

Dans la dernière de ces trois conférences, celle donnée en 1967, il ne se sépare pas du terme de « sujet », mais, ajoute-t-il, « il s’agit enfin d’en faire tourner l’usage » [11], ce qu’il fera avec ses quatre discours.

À l’horizon, une promesse : « c’est peut-être à situer au niveau d’un certain discord radical du cadre de peut-être trois registres que je désigne comme le symbolique, l’imaginaire et le réel. Même leurs distances réciproques ne sont pas homogènes » [12]. Autrement dit, se plier à l’usage de nouveaux outils et toujours compter sur le ça rate, ça rêve et ça rit

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 16 mars 2005, inédit.

[2] Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 103.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Ibid., p. 106.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 107.

[8] Ibid., p. 109.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 121.

[11] Ibid., p. 112.

[12] Ibid., p. 134.