Une question à Anaëlle Lebovits-Quenehen

Chère Anaëlle,

Dans la première partie de ton ouvrage tu développes de façon lumineuse ce que la haine, passion aussi vieille que l’amour et l’ignorance, doit dans son incandescence actuelle et passée, aux effets qui proviennent du discours de la science et du discours capitaliste. L’action conjuguée de ces deux discours produit un certain nombre de paradoxes tels que l’intensification de la consistance de l’universalisme égalitaire à la base d’une déségrégation du monde, aussi bien une chute des frontières où, dans l’espace constitué par les mondes ouverts à la globalisation, argent, marchandises et personnes circulent sans cesse. Cela ne va pas sans comporter un effet-retour symptomatique, comme tu l’indiques si bien, dont le choc concomitant met à nu la chute des semblants incarnant l’autorité d’une part, et l’accroissement de l’expulsion ségrégative d’autre part, aboutissant à la multiplicité des communautés se définissant par leur modalité de jouissance. Cette boucle n’est pas sans comporter des effets haineux, suscités par le rejet de la jouissance de l’Autre, faute d’une régulation symbolique qui vienne pacifier le vivre-ensemble.

À la lumière de ton apport, j’aimerais échanger avec toi d’un aspect de notre brulante actualité.

Au cours de cette année, nous avons été surpris et secoués au niveau mondial, par la crise sanitaire due à la COVID-19. Nous avons assisté ensuite à la fermeture des frontières et au confinement des corps : tous enfermés de façon égalitaire. Bon, pas très égalitaire, car la différence est introduite ici par les conditions de vie de chacun. D’une certaine manière, nous pouvons dire que la propagation du virus au niveau mondial a été favorisée par l’ouverture des frontières et par la circulation des biens et des personnes que promeut le capitalisme. Par ailleurs, ce virus a fait apparaître un effet de trou au sein du discours scientifique, au moins jusqu’à l’élaboration d’un savoir pertinent à propos des propriétés du virus comme des symptômes qu’il produit. Un vaccin qui nous protégerait de la bestiole est attendu de tous. Les médecins, au début de l’épidémie, ont été enseignés par les patients, et par chaque patient peut-on dire, dans la mesure où une diversité de manifestations, dans un premier temps, venaient révéler l’importance du facteur singulier chez chaque malade.

Entre temps, nous avons appris, grâce aux médias, que le confinement chez soi était la source d’un déferlement de haine intramuros, intrafamiliale – les enfants enfermés à la merci de parents maltraitants aussi bien que les conjoints se trouvant à la merci d’un partenaire haineux. Il y a eu aussi de la haine extrafamiliale, celle qui visait quelques acteurs de la santé, qui le soir étaient applaudis par leurs concitoyens aux fenêtres, mais aussi bien agressés aux portes de leurs appartements, quand certains voisins trouvaient qu’ils n’avaient qu’à aller vivre ailleurs pour ne pas répandre le virus. De façon consécutive au trou dans le savoir mis à jour par le virus, nous avons pris la mesure de la prolifération des discours « complotistes », visant à donner un sens délirant aussi bien que haineux au hors-sens et à la perplexité introduite dans les chaumières par ce nouveau virus.

« Cherchons le coupable, écrasons-le ! » C’est le cri qui résonne du fin fond du discours de la haine. Coupable de quoi ? Ne crois-tu pas que dans ce cas il s’agit de trouver le coupable de la perte de jouissance introduite par le langage dans le corps et a fortiori de la perte de jouissance qui entraine toute crise sociale ? Le manque à jouir forclos par le discours capitaliste ne fait-il pas alors retour sous les espèces de la haine du prochain ? Après tout, c’est le propre de la chose humaine. Freud écrivait que dans la constitution du sujet, dans son rapport à l’objet pulsionnel, donc perdu, l’« extérieur, l’objet, le haï seraient, tout au début, identiques » [1].

 

Anaëlle Lebovits-Quenehen

Ça, c’est de la question ! Et la question que tu poses est cruciale : de quoi le coupable est-il là coupable ? C’est d’autant plus difficile à saisir a priori que le coupable ne semble désigné comme tel que pour étayer la haine qu’on lui voue déjà. Ce phénomène est spécialement visible dans la fable de La Fontaine : « Les Animaux malades de la peste ». Dès le premier vers, le contexte est donné : « Un mal […] répand la terreur ». Le réel est là : il a surgi, hors sens. Et dès le vers suivant, ce mal se voit pourvu d’un sens, une intention y préside, celle du Ciel : « Mal que le Ciel en sa fureur / Inventa pour punir les crimes de la terre, / La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) » [2]… La maladie menace, la cause en est identifiée – Dieu est de la partie – et la désignation d’un coupable, d’ores et déjà haï, condamné, promis à la mort, s’impose aux animaux comme le remède qui les en guérira. Toute cette merveilleuse fable est d’ailleurs faite pour nous montrer sur quels critères le coupable sera désigné.

Quand un réel hors sens survient, le sens lui répond immanquablement, et, remarquons-le, ce sens sert bien souvent la désignation d’un coupable qui doit porter la responsabilité de ce réel, ou plutôt du dérangement qu’il occasionne. Il peut prendre le visage d’une figure aussi massive qu’éloignée : le Ciel, Dieu, Satan, la Terre-mère, dans des théories plus ou moins flamboyantes. D’autres théories, qui peuvent sembler plus rationnelles, voient elles aussi le jour, et ce sont alors d’autres hommes, plus ou moins proches de nous qui sont désignés comme coupables : les Chinois par exemple qui seraient à l’origine d’une propagation volontaire du virus pour dominer le monde, se débarrasser de leurs vieux et de leurs malades, voire l’État préoccupé de nous débarrasser des nôtres, ou encore le même État qui aurait inventé le virus pour contrôler nos modes de jouir. J’en passe. Les réseaux sociaux ne manquent pas de théories assez extravagantes à ce sujet – le dernier livre de Bernard-Henri Lévy [3] compte des passages hilarants à ce propos.

Mais des proches peuvent eux aussi avoir à payer l’addition du dérangement survenu. Les temps sont durs ? Ce sera enfin l’occasion de faire savoir à la belle-fille atypique de quel bois on se chauffe, de ne pas inviter un frère envahissant à la prochaine réunion de famille, de déclarer à un ami qui ne mange pas de ce pain-là qu’on ne sert rien d’autre à la table où on le convie. Les parents absents ou malades sont facilement jugés abusifs ou potentiellement contaminants… Mais il y a pire encore, comme tu le notes justement, la persécution peut atteindre les plus proches : le conjoint ou la conjointe, les enfants. Il faut dire que depuis que les femmes travaillent, la situation est inédite : entre le confinement et les grandes vacances, les enfants auront passé presque six mois sans crèche, école ni collège ! Les investissements libidinaux de nos contemporain-e-s n’y étaient sans doute pas tout à fait préparés.

Quoi qu’il en soit, plus l’Autre consiste comme coupable du dérangement, plus le désordre que cette seule certitude induit consiste lui aussi. Il y a de toute évidence une exacerbation des passions quand le réel se rappelle à nous. Chacun y répond à sa manière et dans son style.

Alors oui, ce qui est en cause, au fond, c’est bien cette perte de jouissance introduite par le langage dans le corps, ou disons cette jouissance qui habite les corps parlants et qui n’est décidément pas celle qu’il faudrait, comme le suggère Lacan [4] dans Encore. Qu’elle apparaisse en défaut ou en excès, puisqu’elle fait trou comme trop, c’est bien son inadéquation foncière qui est en jeu. Ce qui est remarquable avec cette jouissance inadéquate, c’est qu’inadéquate, elle l’est depuis toujours, et ce, pour chacun. Mais d’habitude, on s’en accommode, ça n’est qu’à quelques rares occasions qu’elle se rappelle à nous dans la dimension de son inadéquation. C’est alors que la haine entre volontiers dans la danse pour délocaliser le dérangement éprouvé dans le corps, à l’extérieur du même corps, dans un autre corps donc, duquel il est plus facile de se séparer. Haïr cet autre au nom de puissances obscures, c’est alors essentiellement justifier de pouvoir s’en séparer, à défaut de pouvoir se séparer de cette jouissance.

Et oui, les crises sanitaires ou sociales sont de ces moments où chacun peut éprouver un dérangement qu’il est alors plus ou moins urgent de délocaliser, avec plus ou moins de violence, non sans effet durables, sinon définitifs. La proximité historique entre la crise de 1929 et la montée des fascismes en Europe est chose frappante. Perte de jouissance due à la crise ? Certainement. Mais aussi peut-être nécessité de remanier ses investissements libidinaux quand le travail fait défaut, par exemple. Cette délocalisation a en tout cas le mérite de faire passer le dérangement qui frappe un corps et y fait intrusion à un autre corps qui sera dès lors jugé dérangeant, intrusif, etc.

Je suis limitée à 5000 signes. Nous y sommes. Je renvoie donc à la troisième partie de mon livre « Les ressorts intimes de la haine » [5] pour la suite.

[1] Freud S., Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 39.

[2] Cf. La Fontaine J., « Les Animaux malades de la peste », Fables, Deuxième recueil, 1678-1679, livre VII, disponible sur internet.

[3] Lévy B.-H., Ce virus qui rend fou, Paris, Grasset, 2020.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 58.

[5] Lebovits-Quenehen A., Actualité de la haine. Une perspective psychanalytique, Paris, Navarin, 2020, p. 93-100.