La petite tenue et la cigarette

Une célèbre blague juive raconte qu’en pleine journée Shlomo rentre chez lui à l’improviste et retrouve sa femme Sarah en petite tenue et en suspecte compagnie… Il lui dit : « Attention Sarah ! On commence comme ça et on finit par fumer à Shabbat ! »

Si Freud s’est intéressé au mot d’esprit comme l’une des voies d’accès à l’inconscient c’est en tant qu’il est une formation parvenant à exprimer ces vérités que le sujet n’ose s’avouer en suivant les lois du langage, métaphore et métonymie, mais aussi par la figuration par le contraire et toutes les formations de façade destinées à éveiller l’attention afin de mieux la détourner [1]. « La forme langagière » [2] est cruciale et constitue l’essence même du mot d’esprit : « Moshe dit à sa femme : Sache Rachel que si l’un de nous deux meurt, je déménage en Amérique. » Pour Lacan, le mot d’esprit signale le peu d’accès que nous avons à la réalité dès lors que nous l’abordons par le biais du signifiant, c’est pour cela qu’elle n’a d’autre objet que le jeu même du signifiant. Le désir, toujours en décalage par rapport aux signifiants, se manifeste par la perte et les déchets de la chaîne signifiante, laissés par la métonymie. Pourtant, grâce à l’accusé de réception de l’Autre, le rire, il y a authentification de cette béance qui signale le lieu fuyant du désir [3].

Revenons à Shlomo qui, par une simple phrase, nous apprend beaucoup sur la nostalgie de la norme mâle… ou plutôt sur son rêve. Que révèle cette phrase qui nous surprend et suscite le rire ? Quel est ce « peu-de-sens » produit par le witz et qui provoque cette satisfaction de faire entendre dans sa fuite éternelle un nouveau sens ? Comment mieux dire la vérité de la norme mâle si ce n’est avec la réduction produite par ce witz ?

L’effet produit par la phrase de Shlomo tient au décalage entre la situation d’infidélité – ici minimisée – et les règles strictes de Shabbat. Effet de surprise chez l’auditeur : le witz met à mal le sens phallique de l’échelle de valeurs partagées. La gravité de l’infidélité ne saurait être plus importante qu’un écart commis pendant Shabbat pour ce juif dévot.

Faisons un pas de plus ; cette éventuelle cigarette pendant Shabbat enfume l’infidélité de Sarah qui passe vite aux oubliettes. Grâce à la fulgurance du witz, deux lignes suffisent à dénoncer le caractère absurde et arbitraire de la règle dont le désir féminin sait si bien se passer. La règle est ridiculisée par un désir qui fait trou dans le paysage. Mais grâce au père de l’ordre divin, Shlomo se tient à distance du pire. Par la bouche de Shlomo, la fumée de la norme sabbatique enfume le désir clandestin de Sarah, mais ne le fait pas oublier à l’auditeur qui rit du ridicule d’un tel avertissement normatif ! C’est le peu-de-sens qui se dégage de la tentative de réglage du non-rapport intime entre les sexes par le biais d’une norme collective. En effet, à l’heure où la transgression intime au sein du couple rejoint la transgression divine, le sens se montre vain et dérisoire. Pour notre cher Shlomo mieux vaut le rappel de la norme que la confrontation au pire [4] : Quel est cet obscur désir féminin chez elle ? Que reste-t-il insatisfait ? Que veut cette femme ? Il y a un « circulez, il n’y a rien à voir », hélas ! Elle finira par fumer à Shabbat !

La surprise et le rire chez l’auditeur sont le signe que quelque chose de l’inconscient est touché, la défense de la censure se libère le temps de cette insolence et de cette impertinence vis-à-vis de l’universel qui caractérise, dans l’humour juif, le lien de l’homme à Dieu.

[1] Cf. Miller J.-A., « Apologie de la surprise » Quarto, n°61, janvier 1997, p. 3-8.

[2] « c’est dans la forme, dans les mots de l’énoncé qui l’exprime qu’il faut chercher. Il nous suffit seulement d’étudier […] ce qu’on peut désigner du nom de technique fondée sur l’emploi des mots ou bien encore de technique d’expression propre à ce mot d’esprit et qui, c’est plus que probable, est intimement liée à l’essence du mot d’esprit, puisque le caractère distinctif et l’effet du mot d’esprit disparaissent dès qu’on lui substitue autre chose » (Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 59).

[3] Cf. Lacan, J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 92.

[4] Cf. Freud S., « L’humour », L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 317-328.