Petite note aux lecteurs de « Mode de jouir au féminin »

Ce livre que tu as entre les mains, cher lecteur, en dépit de son apparence tranquille et savante, est une machine, un appareil dont il vaut mieux savoir qu’on n’y entre pas sans ressentir quelques effets.

L’objet nous est présenté à la manière de Dalí, enfant à la plage soulevant la surface de l’eau comme un tapis. Marie-Hélène Brousse, elle aussi enfant, elle aussi à la plage, se trouve prise dans un circuit – aller-retour-aller-retour –, du littoral de la mer aux pieds de sa mère enceinte. Munie d’un seau, l’enfant s’est mis à la tâche de « vider la mèr(e) » [1]. C’est du sérieux, dans les deux sens du terme, puisque le geste fera série.

Projet impossible, dira-t-on, voué à l’échec. Et bien non, pas d’échec quand un impossible se laisse tisser, troiser [2], par la machinerie du sinthome, moyennant un transfert analytique, et pas sans le consentement du sujet.

Dès lors, désir de la mère et désir de l’analyste devront être sérieusement dissociés, ainsi que M.-H. Brousse le détaille, d’abord par son travail d’analysante, par son élaboration comme psychanalyste ensuite. Ce livre est le témoignage vivant de la manière dont elle a su trouver à chaque moment de son existence d’autres plages pour poursuivre cette tâche du vidage.

Une trouvaille a vu le jour au cœur de cette tâche, trou-vaille, oserais-je dire, lorsque l’auteur indique sa rencontre cruciale avec ce que Jacques-Alain Miller a dégagé comme « la place de plus personne » [3], comme étant la place de l’analyste. Dès lors, la notion de vide accompagnera et orientera le trajet, puisque, paradoxalement, ce vide n’est ni la fin du voyage ni le dernier mot.

Pour faire place au désir de l’analyste il faudra encore vider le vide. La place de ce désir, s’il y en a une, implique de produire, dans l’expérience du transfert, non seulement un vidage de l’Autre, maternel ou linguistique, mais aussi bien de dégager un trou au cœur même de la subjectivité.

En effet, tous les vides ne sont pas équivalents, et le vide qui importe à la fin d’une analyse, seule la machine de l’équivoque arrive à le perforer. C’est pourquoi je trouve particulièrement éclairante la formule de M.-H. Brousse : « c’est l’équivoque qui met au travail la matière sonore et donc corporelle du langage » [4].

Arrivé à ce point, cher lecteur, tu te diras : un parcours pareil pour arriver à quelle destination ? En guise de réponse, je n’ajouterais à cette question que les mots de Lacan dédiés un jour à François Cheng : « notre métier est de démontrer l’impossibilité de vivre, afin que de rendre la vie tant soit peu possible » [5].

Et, puisque toi aussi tu auras pris goût au vidage, tu te demanderas : quid alors de la jouissance féminine ? Tu étais prévenu, mais je préciserai qu’en dépit de son apparence de livre, cet appareil que tu as entre les mains, a accompli sa fonction de perforation. Tu pourras alors te plonger dans la seconde partie de ce livre.

[1] Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, Paris, Navarin, 2020, p. 20. Disponible sur ECF Echoppe.

[2] Cf. ibid., p. 42 : « Les êtres parlants, au temps de la forclusion, sont “troisés” ».

[3] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Nullibiété. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 11 juin 2008, inédit. Et : Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, op. cit., p. 23 : « “la place de plus personne”. Cela a résonné en moi, dans le contexte d’une rencontre, que je vais évoquer, avec la notion de vide ».

[4] Brousse M.-H., Mode de jouir au féminin, op. cit., p. 55.

[5] Lacan J., in « François Cheng et Jacques Lacan », L’Âne, n°4, février-mars 1982, disponible sur internet, cité par M.-H. Brousse, in Mode de jouir au féminin, op. cit., p. 53.