CHRONIQUE DU MALAISE : L’incertitude au temps du coronavirus

 

Avec le coronavirus, on voit apparaître une autre pandémie, celle d’une incertitude généralisée, devenue une des formes actuelles du malaise dans la civilisation. Jusque-là recouverte par les espoirs générés par la science, l’incertitude se répand encore plus vite que le virus, et met en crise la société : incertitude quant aux nouveaux variants, incertitude quant aux mesures à prendre, incertitude quant à la vaccination – jusqu’à la vaccination des enfants. L’incertitude devient-elle une raison de ne pas vacciner ? Ou bien faut-il vacciner les enfants malgré l’incertitude ? Comment choisir, sur quoi parier ? L’incertitude révèle à quel point on n’échappe pas au pari.

Quelle que soit la position prise, on bascule du côté d’un choix forcé analogue aux alternatives impossibles dépliées par Lacan : la bourse ou la vie, qui oblige au choix d’une vie écornée de la bourse ; la liberté ou la vie, qui contraint, tel l’esclave, à une vie écornée de sa liberté ; jusqu’à la liberté ou la mort, qui introduit la mort comme la limite à la liberté, introduisant dans l’équation un incontournable « facteur léthal »[1]. Comme dans cette dernière alternative, par-delà la mort propagée par la pandémie, l’incertitude est devenue cet autre facteur de mort qui dévaste le monde.

On ne sort pas de l’incertitude. Elle poursuit sa course au fur et à mesure qu’on essaye de la traiter. À vouloir la dépasser, la science elle-même la produit, tel un réel qui sans cesse échappe. Et s’il y avait une science de l’imprévisible, comme celle qu’appelle de ses vœux Nassim Nicholas Taleb[2] ? Une science qui dépasserait ses propres distorsions, typique de la tendance qui consiste à ne sélectionner que les données qui cadrent avec ses a priori, comme si tout pouvait se placer sur une courbe de Gauss, dans l’acharnement à vouloir expliquer rétrospectivement ce qui était imprévisible. Comment situer l’improbable par rapport à la probabilité, quel est son poids ? En cachant l’improbable derrière les probabilités, on n’efface pas ses conséquences, lesquelles font sans cesse retour sur les démarches à adopter.

Pourtant, il n’y a pas qu’une incertitude de mort, l’enjeu est bel et bien de relever son défi, sans se laisser prendre aux pièges de la pulsion de mort. La pulsion de mort comme le fait d’un vivant aspiré vers la mort ; une tendance à la mort présente dans la vie, vécue comme « un appétit »[3] de la mort, pour aller vers « ce qui, dans la vie, peut préférer la mort »[4]. Aller contre cette tendance, c’est faire le pari de la vie, donc manier l’incertitude du côté de la vie. « Le pire n’est pas toujours sûr », comme l’écrivait Paul Claudel en sous-titre du Soulier de satin – Lacan parle à ce propos d’« heureuse incertitude » qui permet « une existence suffisamment détendue »[5].

Oser vivre dans l’incertitude, faire avec, sans la cacher, pouvoir prendre des décisions malgré elle – tel est le pari. Miser sur la vie, sans en rajouter du côté de la mort – tel est l’enjeu pour passer d’une incertitude de mort à une incertitude de vie.

Sortir du malaise de l’incertitude, c’est aussi sortir des certitudes qu’elle induit. N’y aurait-t-il pas en effet, paradoxalement, trop de certitudes en situation d’incertitude ? C’est là aussi que la tendance à la mort se loge.

Pour aller vers la vie, il s’agit au contraire de faire le pari d’une possible sortie de l’impasse, en trouvant justement dans l’impasse la force de créer du nouveau. Utiliser l’impasse pour ouvrir des champs nouveaux : une manière d’affronter la crise, en transformant l’incertitude de mort en incertitude de vie, en transformant le malaise en opportunité – ce qui suppose sans doute d’inventer ce qu’on ne connaît pas.

François Ansermet

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 193.

[2] Cf. Taleb N. N., Le Cygne noir : la puissance de l’imprévisible, Paris, Les Belles Lettres, 2012.

[3] Cf. Lacan J., Les Complexes familiaux, Paris, Navarin, 1984, p. 33.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 124.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 87.