CHRONIQUE DU MALAISE : L’horreur de savoir et la parole de vérité (II)

 

Une place à laisser vide

Le passage à l’analyste ne s’opère donc pas sur les chemins de la vérité, mais sur ceux du savoir. Le chiasme de départ entre amour de la vérité et supposition de savoir se transforme en désupposition de savoir et réduction de la vérité à une fiction. Après avoir affronté, surmonté le transfert négatif du « je n’en veux rien savoir », il faut laisser libre la place de la vérité, elle doit rester cachée ; toute tentative de la montrer, de la dire toute revient à dire un mensonge, plus ou moins effroyable. Il faut s’en tenir au savoir qui s’en est déposé.

C’est un point que reprend Lacan dans LEnvers de la psychanalyse pour le préciser. « Rien n’est incompatible avec la vérité : on pisse, on crache dedans. C’est un lieu de passage, ou pour mieux dire, d’évacuation, du savoir comme du reste » [1].

Lacan oppose ensuite la posture de certains analystes qui croient pouvoir se tenir au lieu de la vérité sans avoir à passer par le savoir, qui seul permet de défaire les croyances à la vérité. « On peut s’y tenir en permanence, et même en raffoler. Il est notable que j’ai mis en garde le psychanalyste de connoter d’amour ce lieu à quoi il est fiancé par son savoir, lui. Je vous le dis tout de suite : on n’épouse pas la vérité ; avec elle, pas de contrat, et d’union libre encore moins. Elle ne supporte rien de tout ça. La vérité est séduction d’abord, et pour vous couillonner. Pour ne pas s’y laisser prendre, il faut être fort. Ce n’est pas votre cas. Ainsi parlais-je aux psychanalystes, ce fantôme que je hèle » [2]. La séduction de la vérité est telle qu’on peut vouloir s’y tenir. C’est le ressort de la position anti-intellectualiste dans la psychanalyse ou encore celle des tenants de la clinique séparée de la théorie, ou de l’écoute sacralisée. Cette illusion est le point de faiblesse du psychanalyste dont Lacan parle. Il n’est nul psychanalyste en particulier. C’est une fiction, mais Lacan veut attacher fermement le psychanalyste dont il parle au savoir. Ce n’est pas de la vérité qu’on apprend, on doit le savoir. Le bout de vérité, c’est ce qui peut s’en écrire. C’est ce que dit le chapitre IV du Séminaire XVII : « vérité n’est pas un mot à manier hors de la logique propositionnelle, où l’on en fait une valeur, réduite à l’inscription, au maniement d’un symbole […]. Cet usage […] est très particulièrement dépourvu d’espoir. C’est bien ce qu’il a de salubre » [3].

Noter la place dun manque

À condition de laisser dans le langage, la place du vrai sur le vrai libre, alors peut s’y manifester l’inconscient comme savoir. Il se manifeste dans les ruptures, brisures et ratures de la chaîne langagière des échanges, de la soi-disant communication. « C’est même pourquoi l’inconscient qui le dit, le vrai sur le vrai, est structuré comme un langage […]. Ce manque du vrai sur le vrai […] c’est là proprement la place de l’Urverdrängung » [4].

Lacan met donc le refoulé primordial non pas du côté du savoir à produire, mais de la structure en impasse de la vérité. Il faut la réduire à une place maniable, une fiction féconde, mais place d’un manque. « Ce qu’il y a d’effroyable dans la vérité, c’est ce qu’elle met à sa place ». Cette place n’est pas nommable, mais relève de l’écrit. C’est celle d’où l’on parle.

Éric Laurent

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[1] Lacan J., Le Séminaire, livre xvii, LEnvers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 214.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 62.

[4] Lacan J., « La science et la vérité », écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 868.