Les enfants d’Asperger

Le diagnostic d’Asperger sur la psychopathologie autistique est en fait le fruit des valeurs et des institutions du IIIe Reich [1].

L’autisme déchaîne les passions depuis quelques années comme aucune autre catégorie clinique avant lui [2]. Par passion, il faut surtout entendre ici la haine de la psychanalyse. Souvenons-nous du triste Daniel Fasquelle et de son projet de loi de 2016 visant à interdire la prise en charge des autistes par la psychanalyse. Christiane Alberti, alors présidente de l’ECF, répondit comme il convenait avec d’autres collègues comme Éric Laurent ou Guy Briole en parvenant même à se faire entendre jusque dans les murs de l’Assemblée nationale.

Freud avait beau avoir prédit que la haine suivrait la psychanalyse comme son ombre, les raisons de sa focalisation sur l’autisme restent obscures. L’un des nombreux mérites du livre d’Edith Sheffer [3] – une historienne américaine dont l’un des enfants est autiste –, paru cette année en français, est d’en éclairer quelques-unes. Elle échappe ainsi au travers de nombreux historiens trop souvent prisonniers d’un positivisme réducteur et plat qui consiste à séparer les faits du discours dans le vain espoir d’être objectif. E. Sheffer montre au contraire que l’on ne peut comprendre l’un sans l’autre et fait d’emblée le constat évident que la crise actuelle autour de l’autisme trouve son origine dans la pédopsychiatrie nazie. L’un de ses protagonistes, Hans Asperger (1906-1980), fut effectivement un médecin qu’il faut bien qualifier de nazi. Plus précisément, il fit partie en Autriche des hautes sphères d’un système de meurtre de masse dans lequel il prospéra, mais sans jamais trop se mouiller. Ce fut assurément le style du personnage : toujours là mais en retrait, profitant sans bruit de la situation quelle qu’elle soit. Catholique de droite, antisémite, fasciste avant l’Anschluss, il ne se fit pourtant jamais membre du parti nazi ce qui lui permit de passer au travers des (très larges) mailles du filet de la chasse aux criminels de guerre après 1945. Il aurait même tenté de se faire passer pour celui qui aurait fait une espèce de liste de Schindler de l’autisme sauvant les autistes dits de haut niveau de l’eugénisme nazi. Il parvint ainsi à tenir le haut du pavé aussi bien pendant la guerre qu’après pour mourir tranquillement dans son lit en bon père de famille. Autrement dit, la banalité du mal dans toute sa splendeur.

La médecine nazie avait pour mission de participer à la bonne santé du Volk allemand en pratiquant l’eugénisme à grande échelle. Dans ce but, elle s’occupait plutôt des gens en bonne santé que des malades surtout s’ils étaient gravement atteints, lesquels pour affaiblir le patrimoine génétique du Volk devaient plutôt disparaître. Dans ce cadre, la fonction de la psychiatrie visait à l’élimination physique des malades mentaux considérés comme irrécupérables. Et cela allait loin d’englober tous ceux dont le comportement social déviait plus ou moins de la ligne. Le bilan de ce que E. Sheffer qualifie opportunément de génocide psychiatrique en Allemagne et en Autriche pendant la période nazie est édifiant : sur les 269 500 schizophrènes répertoriés, 132 000 furent stérilisés et 220 000 assassinés [4], la bureaucratie ne reculant donc pas devant la double peine.

La psychiatrie nazie était obnubilée par une notion aussi bizarre qu’étrange qu’elle appelait le Gemüt. Il s’agit d’un terme relativement intraduisible en français pouvant signifier l’âme, laquelle se dit habituellement Seele. Seele serait l’âme aristotélicienne alors que Gemüt, plus large et plus flou, vise la capacité à former des liens profonds avec autrui. Gemüt renvoie à Gemeinschaft, la communauté, et se distingue de la Gesellschaft, la société. Le premier désigne la fusion de l’individu avec le groupe, un nous qui aboutit à faire un, le second la société comme lien social entre individus différents. L’équivoque homophonique sur le un s’entend du reste aussi bien en allemand qu’en français. Pour reprendre l’expression de Foucault, nous dirions qu’il faut défendre la société, non pas contre le fou, mais contre la communauté, du moins au sens nazi [5]. La clinique nazie établissait ainsi une échelle comportementaliste entre ceux qui ont un défaut de Gemüt (Gemütsdefekt), d’autres froids du Gemüt (gemütskalt), carencés (gemütsarm), dépourvus (gemütslos), etc. Comme le dit lumineusement E. Sheffer, l’autisme et le nazisme sont comme deux états inverses : « Alors que la racine du fascisme était le faisceau, donc le groupe, la racine de l’autisme était autos, être soi. [6] » Le nazisme instaura donc ce qu’E. Sheffer appelle justement un « régime du diagnostic » obsédé par la classification des individus [7]. Elle considère aussi, non sans raisons, que ce régime du diagnostic perdure jusqu’à aujourd’hui. S’il n’entraîne plus à la mort immédiate, il ne mène pourtant à rien de bon puisque c’est à l’enfer ordinaire de la ségrégation. Occasion de se rappeler que Lacan voyait les nazis comme des précurseurs de la ségrégation qui se pratique aujourd’hui à grande échelle dans une Europe en proie à la crise migratoire [8].

Parmi les sectateurs du Gemüt, on ne peut évidemment pas ne pas penser à Heidegger et à ce qu’en dit Lacan. Dans son « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Lacan remarque ainsi que « la métaphysique [celle d’Heidegger notamment] n’a jamais rien été et ne saurait se prolonger qu’à s’occuper de boucher le trou de la politique […] je n’ai pas à le souligner, m’adressant au public allemand […]. Sans qu’il soit vain ici de rappeler où cela l’a conduit vers 1933 [9] ». Si Heidegger pouvait souligner avant 1933 que la politique était affaire de société et d’êtres habitant le langage, il s’oublia ensuite dans les rêveries nazies autour du Volk et de son Gemüt, imaginaire funeste où l’être se réduit à une signification voire une image. Il s’agissait en l’occurrence de celle du peuple allemand devant se régénérer. Que la tentative de boucher le trou de la politique soit futile comme la qualifie Lacan n’implique pas qu’elle soit sans conséquences. La pratique du futile peut mener au pire : du plaisir à la pulsion de mort, le chemin est parfois très court.

Asperger n’était pas Heidegger, loin s’en faut. Son apport à la clinique de l’autisme est aussi mince que suspect puisqu’il ne s’occupa que d’autistes méritant selon lui de survivre en échappant à l’euthanasie nazie parce qu’utiles au Volk. Ce n’est en effet pas lui qui inventa la catégorie de l’autisme, mais Bleuler en 1911, et surtout Kanner, juif autrichien émigré aux États-Unis en 1924. La thèse qu’écrivit Asperger en 1944, et dont il fit un article après la guerre, tombèrent dans l’oubli jusqu’à ce qu’une psychiatre américaine, Lora Wing, mère elle-aussi d’un enfant autiste, la signale à l’attention en 1981 avec le succès que l’on sait. La thèse fut ensuite traduite en anglais bien évidemment expurgée des mentions trop voyantes à l’idéologie hitlérienne, notamment de sa préface écrite pendant les années brunes, et donc aussi des références au Gemüt. L. Wing fit de la psychopathologie autistique d’Asperger un syndrome, terme beaucoup plus neutre. Pour elle, l’autiste Asperger est un intellectuel un peu étrange parce que radicalement hors du lien social alors qu’il s’agissait pour lui d’un psychopathe à surveiller parce que potentiellement dangereux. Plus drôle si possible : Asperger selon E. Scheffer faisait de l’autisme « une variante extrême de l’intelligence masculine » (sic) qui ne touchait qu’exceptionnellement les femmes. Aux femmes, l’hyperémotivité hystérique s’amuse E. Sheffer, aux hommes l’hypoémotivité autistique [10] !

La responsabilité directe d’Asperger dans les meurtres d’enfants n’est pas simple à établir puisque les dossiers sont très lacunaires, et qu’il sut aussi toujours se camoufler. Certains faits sont néanmoins accablants. Parmi tant d’autres citons celui d’une commission dont il était le directeur et qui en une journée jugea les dossiers de 210 enfants pour les répartir dans des écoles spécialisées, y compris le tristement fameux Spiegelgrund, dont la plupart des pensionnaires mouraient de pneumonie, terme cachant la pratique de l’euthanasie. Sur les 210, 35 furent évalués « incapables d’une implication éducative et développementale », ce qui équivalait à une mort certaine, et envoyés dans ce mouroir. Pensons aussi à la Société de pédagogie curative de Vienne qu’il fonda en 1941 avec Hamburger, Jekelius, Gundel, sinistres personnages dont les deux derniers finirent en prison en 1945 pour d’abominables pratiques d’euthanasie d’enfants, handicapés ou plus ou moins asociaux, mais la plupart en bonne santé [11]. « Un fait demeure, écrit E. Sheffer, Asperger travailla au sein d’un système de meurtres de masse en tant que participant conscient, pleinement associé à son univers et à ses horreurs. [12] »

[1] Sheffer E., Les Enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme. Préface à l’édition française de Josef Chovanec, Paris, Flammarion, 2019, p. 18.

[2] Exposé à la Journée du Collège clinique de Lille du 5 octobre 2019 « Crises de l’autisme ».

[3] Ibid.

[4] Ibid., p. 123.

[5] Encalado J.-C., « Gemüt et Gemeinschaft », communication orale, inédite.

[6] Sheffer E., Les Enfants d’Asperger, op. cit., p. 284.

[7] Ibid., p. 18.

[8] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 257.

[9] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, op. cit., p. 555.

[10] Sheffer E., Les Enfants d’Asperger, op. cit., p. 312 et 322.

[11] Ibid., p. 181 et suivantes.

[12] Ibid., p. 308.