L’attention clinique de Virginio Baio et sa translation éthique

 

L’attention clinique de Virginio Baio et sa translation éthique*

L’attention clinique de Virginio Baio est inséparable d’une éthique rigoureuse sur laquelle il s’est appuyé et qu’il a transmise. De même qu’il n’y a pas dans la psychanalyse de clinique sans transfert, il y a, dans l’ouverture par laquelle Virginio nous a guidés vers la clinique qu’il a produite, la nécessité d’une éthique rigoureuse qu’il a su formuler dans une langue poétique d’une force particulière.

Une translation éthique et la passe

Virginio a réussi une véritable translation éthique – une passe entre le discours de la religion qui l’avait formé, qui l’avait passionné, et le discours de la psychanalyse.

Il a pu ainsi formuler une éthique à destination de ceux qui veulent occuper la place d’opérateurs auprès d’enfants autistes et psychotiques. Les vertus qu’il demandait à celui qui voulait occuper cette place d’opérateur, nous les avons entendues aujourd’hui énumérées : l’humilité, la destitution, la volonté d’être quelconque, la demande de destitution. Voilà des vertus qui sont des vertus éminemment religieuses, qui sont comme une sorte d’horizon d’une expérience éthique. En même temps, cette reprise par Virginio permet de constater que ces vertus rencontrent un pan de l’enseignement de Lacan qui pouvait désigner ces termes comme horizon de l’expérience psychanalytique.

Avant de parler de traversée du fantasme, Lacan parlait de l’abolition du moi comme expérience de la psychanalyse. Le psychanalyste, avant d’être le lieu de la séparation entre le sujet et l’objet cause de son fantasme, était celui qui se débarrassait de son moi. L’aboutissement de l’analyse était une expérience d’abolition du narcissisme, une mesure de l’illusion du moi devant la force et la présence de la jouissance. Ainsi, ce mot de destitution figure dans la proposition de la passe de Lacan[1], tout comme le quelconque. L’humilité est peut-être moins fréquente chez Lacan, mais néanmoins présente dans cette volonté, cette ironie qu’a Lacan pour se défaire et défaire celui qui veut être psychanalyste des prestiges de son moi. Le paradoxe de l’éthique de Virginio est qu’il demande à l’opérateur quelconque des vertus qui sont celles qui s’obtiennent à la fin de la longue expérience psychanalytique. Et là, pour pouvoir demander cela, non pas comme idéal, mais comme boussole éthique, peut-être fallait-il la passe de Virginio extrayant, dans une sorte de court-circuit, ce qui est l’aboutissement de l’expérience analytique et une expérience éthique offerte à quiconque s’y veut prêter.

Du discours religieux à l’Institution

La passe éthique du discours religieux au discours institutionnel est une passe qui a intéressé nos collègues et amis qui ont été formés d’abord dans le discours religieux. Lorsqu’ils sont passés à la psychanalyse, ils ont amené avec eux une préoccupation originale sur ce que peut être l’institution. Antonio Di Ciaccia, Virginio Baio, Alfredo Zenoni ont amené avec eux une interrogation issue du discours religieux sur ce que peut être l’institution. Les utopies institutionnelles religieuses sont marquées par un paradoxe. À partir du moment où est située la place de la transcendance, le lien social ne se pense pas en termes de pouvoir et de la crainte qu’il répand. C’est l’enjeu de la tradition formée autour de la crainte de Dieu, comme l’a fait voir Lacan dans son Séminaire Les Psychoses. La crainte de Dieu permet d’affronter le pouvoir humain et d’en percer le semblant. « Cette fameuse crainte de Dieu accomplit le tour de passe-passe de transformer, d’une minute à l’autre, toutes les craintes en un parfait courage. Toutes les craintes […] sont échangées contre ce qui s’appelle la crainte de Dieu, qui, si contraignante que ce soit, est le contraire d’une crainte »[2].

Virginio a fait comprendre ce que c’était que se séparer du fantasme ou de tout ce qui peut être contaminé, touché par le narcissisme, pour ne rien lâcher sur un désir, ce désir de se défaire du vieil homme, ce désir d’atteindre une certaine sainteté. En effet, « l’amour du réel », tel que Virginio a pu le formuler, c’était cette voie vers une sainteté, mais une sainteté transformée par la psychanalyse – Lacan d’ailleurs n’avait pas reculé devant la qualification du psychanalyste comme un saint. Il s’agit d’une question qui dépasse la question de la croyance. Par exemple, au moment où il a fondé son École, Lacan avait conseillé la lecture non pas de spécialistes des groupes en sociologie, mais plutôt d’un historien du droit canon. Il avait demandé à Pierre Legendre – qui était venu d’une réflexion sur le discours de l’institution religieuse et qui en avait tiré un grand livre, L’Amour du censeur – de s’exprimer sur ce qu’était ce nouvel amour. Ou bien, dans une autre religion, mais toujours inspirée par Lacan, la façon dont Jean-Claude Milner a lu ce que Benny Lévy a appelé « l’expérience du Sinaï ». Il a commenté le lien entre Moïse et le peuple comme un lien social se passant de la domination du tout et du leader, pour aller vers le pas-tout du rapport qu’instaure la parole divine.

Avec la passe éthique qu’a réalisée Virginio Baio en lui-même, il nous a ouvert toute une nouvelle clinique par l’attention extrême qu’il pouvait porter à cet humble parmi les humbles, l’enfant en détresse.

Éric Laurent

_________________

* Extraits de l’intervention d’Éric Laurent à la journée d’hommage à Virginio Baio, organisée le 29 janvier 2022 par l’Antenne 110.

[1] Cf. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’école », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 243-259.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 303.