L’amour du prochain

Gratuité et bénévolat ont toujours répondu à l’ambition des psychanalystes d’étendre les effets de la cure au plus grand nombre.

Ce que Freud avait soutenu en 1918 avec l’institut berlinois et les centres gratuits [1] est toujours d’actualité avec le CPCT [2]. Freud était favorable à de telles innovations [3], tout en formulant des réserves concernant leur gratuité, et le bénévolat que cela imposait au psychanalyste.

Le traitement de la jouissance, la castration symbolique qui sont attendus d’une cure, sont-ils possibles dans la dimension de la gratuité ?

Freud avait constaté que loin de favoriser l’avancée de leur cure, la gratuité provoque chez les patients, « une énorme augmentation des résistances […] et l’ensemble des relations échappe au monde réel » [4]. Quand la cure est gratuite, le réel traumatique serait à la charge de l’analyste qui reçoit bénévolement. Charge à lui de payer un prix personnel pour que l’opération analytique puisse avoir lieu, d’où la nécessité des supervisions régulières dans les traitements aux CPCT, prix que payent les consultants.

Cependant, le patient peut également se poser la question de ce qui anime l’analyste dans son acte bénévole au CPCT. Le sacrifice consenti par l’analyste peut alors dévoiler son versant obscur. Le patient peut lui supposer une satisfaction qui fasse énigme : un Que me veut-il ? angoissant peut émerger qui ne serait pas tamponné ici par le don d’argent. Cela peut parfois précipiter l’interprétation du patient qui répond alors à l’énigme sur un versant érotomaniaque : s’il ne me fait pas payer, s’il n’est pas payé, c’est sans doute qu’il ne manque de rien… parce qu’il m’aime. L’homme aux loups [5], le patient de Freud en est un exemple célèbre dans l’histoire de la psychanalyse.

L’amour du prochain donnerait un sens à la gratuité de l’acte.

Or, c’est précisément devant l’intenable du commandement biblique que Freud reculait : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » [6]. En effet, il considérait que l’amour était trop précieux pour être donné à n’importe qui et « si j’aime quelqu’un d’autre, d’une certaine façon, il doit mériter cet amour ». Pour Freud, le prochain pouvait être méchant comme un objet de tentation sur lequel l’homme satisfait son agression.

Lacan va revenir à plusieurs reprises sur ce commandement dans le Séminaire VII, L’Éthique de la psychanalyse, prenant acte du recul de Freud comme celui d’un homme de bien qui s’arrête horrifié devant… cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain. C’est vers une répudiation du bien qui ne tient pas comme idéal analytique que Lacan propose de s’avancer, en voulant dégager une autre modalité de l’amour du prochain qui inclurait la jouissance. Cet amour est une chose complexe, nous dit Lacan en reprenant, pour l’illustrer, l’apologue de saint Martin qui partage son manteau avec le vieux mendiant dénudé au bord de la route. S’agit-il d’un geste d’amour ou de simple bienfaisance ? S’il s’agit du manteau partagé, pas de problème, « l’étoffe est faite de sa nature pour être écoulée » [7] dans le circuit des marchandises.

Jacques-Alain Miller [8] se demandera, cependant, si cet apologue illustre bien l’amour du prochain au sens de : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ?

La réponse de Lacan est multiple, dit-il. Certes, cela illustre l’amour du prochain au niveau de la bienfaisance et de l’altruisme, le « comme toi- même » se manifestant ici dans cette répartition égalitaire des biens selon le partage du manteau en deux parts identiques.

Mais, remarque J.-A. Miller, cela rate « l’extrême de l’amour » qu’il situe dans l’au-delà de la satisfaction du besoin où se limite saint Martin. Au-delà, nous dit-il, « un espace infini s’ouvre si on ne prend pas la demande au niveau du besoin, si on implique dans la demande une autre satisfaction » [9]. Or, l’au-delà du besoin « n’a pas qu’un seul nom » [10] : on peut le nommer désir quand l’au-delà vise autre chose, mais il y a aussi un au-delà du besoin qui s’appelle la jouissance, et qui ne s’atteint que dans le franchissement d’une barrière, celle qui s’établit entre plaisir et jouissance, c’est la défense du sujet. Ce sera la direction indiquée par Lacan quand il se demande si c’est seulement le manteau que voulait le mendiant ou peut-être mendiait-il autre chose, « que saint Martin [peut-être] le tue ou le baise » [11]. On rencontre alors un autre au-delà du besoin qui n’est pas seulement un excès de plaisir mais une autre chose qui est là « en tant que nocive, […] mauvaise » [12] et qui implique la pulsion de mort, la destrudo. Ainsi, vouloir le bien du prochain ne se résume pas à l’usage de l’étoffe qu’on partage, mais il y a également son usage de jouissance où le sujet peut en disposer à sa propre guise et non plus dans la simple réciprocité de son rapport avec son semblable. En effet, quand la jouissance du bien se mêle à l’amour, alors le prochain n’est peut-être plus mon semblable. Il peut s’introduire une étrangeté qui fait du semblable, un Autre à part entière pouvant apparaître animé d’une volonté qui ne voudrait pas seulement son bien.

La gratuité peut nous conduire à la question de savoir si le CPCT participe de cette volonté générale de vouloir le bien – ce que pourrait suggérer le bénévolat de l’analyste. C’est le risque si l’on s’oriente selon le thérapeutique qui vise toujours le bien d’autrui. L’analyste qui reçoit bénévolement au CPCT doit-il s’identifier à la bonne volonté du thérapeute ? Doit-il prendre pour idéal de sa conduite, la réinsertion du sujet dans les circuits sociaux dont sa jouissance l’avait extrait ?

J.-A. Miller proposait une autre direction pour le traitement gratuit à durée limitée. Un tel traitement ne se justifie que s’il introduit à l’expérience psychanalytique elle-même, « à ce lien social particulier qui peut se tisser autour de l’analyste non comme idéal identificatoire mais comme reste, comme déchet qui vient représenter ce qui de la jouissance du sujet était resté insocialisable » [13].

On peut apercevoir, dans cette proposition, un autre amour du prochain, qui serait au-delà du principe de plaisir et qui se fonderait, non sur l’altérité radicale de la jouissance, mais sur le déchet – objet qui préfigure ce condensateur de jouissance que représente l’objet a [14].

 

* Bruno Miani est Directeur du CPCT Gap.

[1] Sokolowsky L., Freud et les Berlinois. Du congrès de Budapest à l’Institut de Berlin. 1918-1933, Rennes, PUR, 2013.

[2] CPCT : Centre Psychanalytique de Consultation et de Traitement.

[3] Cf. Freud S., « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1981, p. 140.

[4] Freud S., « Le début du traitement », La Technique psychanalytique, op. cit., p. 91-92.

[5] Cf. Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) », Cinq Psychanalyses, Paris, PUF, 1985.

[6] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971, p. 61.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 219.

[8] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 7 janvier 1998, inédit.

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Miller J.-A., « Le salut par les déchets », Mental, n°24, avril 2010, p. 15.

[14] Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance », La Cause freudienne, n°43, octobre 1999, p. 14.