Lacan, les femmes et lalangue

Au cours de sa Conférence sur le symptôme, Lacan déclare à un auditeur qui l’engage à dire plus sur les femmes : « Moi, je serais assez porté à croire que, contrairement à ce qui choque beaucoup de monde, c’est plutôt les femmes qui ont inventé le langage. D’ailleurs, la Genèse le laisse entendre. Avec le serpent, elles parlent – c’est-à-dire avec le phallus. Elles parlent avec le phallus d’autant plus qu’alors pour elles, c’est hétéro. […] Contrairement à ce qu’on croit, le phallocentrisme est la meilleure garantie de la femme. […] La Vierge Marie avec son pied sur la tête du serpent, cela veut dire qu’elle s’en soutient. » [1]

Il fait un pas de plus dans Le sinthome, très peu de mois après : « Si quelque chose dans l’histoire peut être supposé, c’est bien que c’est l’ensemble des femmes qui a engendré ce que j’ai appelé lalangue, devant une langue qui se décomposait, le latin dans l’occasion, puisque c’est de cela qu’il s’agissait à l’origine de nos langues. On peut s’interroger sur ce qui a pu guider un sexe sur les deux vers ce que j’appellerai la prothèse de l’équivoque, et qui fait qu’un ensemble de femmes a engendré dans chaque cas lalangue. »[2]

Au Centre Universitaire Méditerranéen, à Nice le 30 novembre 1974 il avait avancé : « Pour avoir ces effets, (criblage du parlêtre par le dire des parents), quelle est la source, l’origine, du langage ? […] Mais le sens du langage, quel en est le poids propre ? Quel en est la portée ? J’ai là-dessus ma petite idée, mais je ne vois pas pourquoi, ladite petite idée, je ne pourrais pas me la garder. » [3]

D’un côté Ève, la mère des vivants, de ceux qui parlent et Marie, la nouvelle Ève, face au phallus ; de l’autre, l’invention du langage, l’origine de lalangue. Ève, aux côtés d’Adam, une aide contre, contre le réel mais aussi contre les errements de l’homme suivant J.-A. Miller dans sa Notice de fil en aiguille avec les traductions de kenegdo. Le Caravage[4] loin des représentations traditionnelles de la Vierge écrasant la tête du Serpent nous offre un généreux portrait de Marie guidant sous le regard de Sainte Anne le pied de l’infans Jésus sur la tête du serpent. Le serpent, phallus symbolique, grand Φ, opérateur d’une soustraction de jouissance chez le parlêtre se soumettant aux lois du langage, signifiant de la parole nouée au désir, opérateur de la disjonction des sexes dans le complexe de castration, assurant à chaque un l’identification Imaginaire et Symbolique aux coordonnées de l’un ou l’autre sexe. Phallus qui installe le discord dans le langage, agent de la division du sujet, grand Φ coincé dans le nœud borroméen aux limites des trous entre Réel et Symbolique. Cause et voile du non-rapport sexuel. Pour la femme il est « hétéro », au lieu de l’Autre.

Marie et Sainte Anne, mères, participent là de sa transmission dans la génération, femmes, les étoffes tissées et drapées de leurs robes dissimulent leurs secrets. Jésus est nu comme Adam et Ève avant qu’ils ne mangent de la pomme du dis-corps.

Lacan use avec subtilité des nuances de sens du mot origine, l’un concernant ce qui serait le temps de l’apparition l’autre plutôt la cause.

L’origine est inimaginable et ne peut se poser que sous forme du mythe, elle surgit entre un temps d’avant où il n’y avait rien et un temps d’après où il y a quelque chose. Elle est trou, rupture.

Concernant la cause Lacan fait l’hypothèse que le langage, suppléance au non-rapport sexuel « masque la mort, […] »[5], la mort limite et origine de la parole.

Il affirmait dès 1957, « Que le moi lui-même soit fonction de la relation symbolique et puisse en être affecté dans sa densité, […] cela […] n’est possible qu’en raison de la béance ouverte dans l’être humain par la présence en lui, biologique, originelle de la mort, […]. C’est le point d’impact de l’intrusion symbolique. »[6]

Cause, origine, il va de l’une à l’autre, la cause, le manque inscrit par la signification phallique et l’absence d’un signifiant qui dirait la femme, l’origine, l’Urverdrängung, la béance inscrite par la mort, les deux se nouent pour faire parler.

Vie et mort ont des places singulières sur le nœud borroméen mis à plat. La vie qui regarde les femmes dans leur rôle d’enfantement, du côté du réel, de l’impossible à dire ce qu’elle est, la mort du côté du symbolique. Mais la mort ne les regarde pas moins dans leurs corps de mères. Sur l’origine, elle sait depuis toujours : la connaissance que lui donne la mise au monde de l’enfant passe par sa propre et mortelle division dit Eugénie Lemoine.

Lalangue et la prothèse de l’équivoque

Elle est première, issue du jeu de l’infans dans l’apprentissage de sa langue maternelle et c’est elle qui se travaille en analyse. Elle sert la jouissance et traite le réel. On la crée en parlant et elle s’ouvre aux équivoques, elle est vivante avec son avers mortel de pétrification du sujet dans la fixation et la répétition aliénante d’une jouissance mauvaise.

Le nœud borroméen, une écriture

Cette valeur scientifique qui exige de s’extraire de l’imaginaire en abandonnant les coordonnées de la géométrie euclidienne pour celles de l’espace du nœud, celui autour des cordes, un espace souple et mouvant jouant du temps et de plusieurs dimensions, Lacan va l’ancrer dans la logique et la topologie non sans conséquences sur le sens ainsi que le note J.-A. Miller ; avec le réel Lacan fait un saut vers la « futilité du sens ». L’écriture est accès au réel par la lutte qu’elle mène à l’imaginaire. Elle lui permet de montrer et démontrer le non-rapport sexuel. Le réel est hors-sens.

De fait, la non équivalence des sexes puis des positions sexuées dans leurs relations à l’objet a, à la castration et au phallus accordent à la sexualité féminine une structure propre, hors champ œdipien, au-delà du Nom-Du-Père, le parlêtre produisant lui-même sa castration.

Eugénie Lemoine-Luccioni a su se saisir avec autant d’audace que de liberté du dernier enseignement de Lacan et du nœud borroméen. Suivant Lacan dans les Écrits, partant du cri du nourrisson, un réel, à la racine du langage et de la réponse de l’Autre maternel, une interprétation, elle relève que « L’entrée dans le langage ‒ la chose est remarquable ‒ n’a pas de nécessité naturelle »[7].

Sur la cause plutôt que l’origine elle propose que le désir de parler remplisse le blanc laissé par la jouissance, le blanc c’est le trou du désir, l’absence de l’objet dont la femme se sait privée, affirme-t-elle, sachant qu’il n’a jamais été là. « Les femmes veulent parler et les hommes enfanter »[8] .

Couleur homme, couleur femme :

« L’invention du réel »[9] est le chapitre dans lequel Lacan énonce cette énigme ; il repart de ce qu’il avance dans « Du nœud comme support du sujet » à propos de la dualité des nœuds : « C’est seulement si quelque chose est introduit pour marquer la différence entre les trois, et non pas leur différence deux à deux, qu’apparaît en conséquence la distinction de deux structures de nœud borroméen. »[10] Il y a deux sexes sans équivalence. C’est ça le réel du sexe.

Par la manipulation des trois ronds on touche au fait que l’inversion dans l’espace de deux ronds colorés non orientés sans changer l’orientation du troisième produit deux objets non identiques. L’inversion seule de l’orientation n’y parvient pas, d’où l’affirmation de Lacan que le réel du couple colorié n’a pas de sens et que le symbolique, celui qui apporte la signification, jouant de l’équivoque du mot sens entre orientation et signification, est le rond orienté, « les sexes en l’occasion sont opposés comme l’imaginaire et le réel, comme l’idée et l’impossible »[11]. De l’insondable décision de l’être dépendra la couleur, homme ou femme.

Dans le corps de sa Conférence de 1975, il avait affirmé : […] « C’est en elles-mêmes qu’elles sont pas-toutes. À savoir qu’elles ne prêtent pas à la généralisation. Même, je le dis là entre parenthèses, à la généralisation phallocentrique. » L’ensemble des femmes est un ouvert. La femme n’est pas-toute de n’être pas-toute saisie par le sens, mais dans la fonction phallique « elle y est à plein » avec un « en-plus », la jouissance du corps au-delà du phallus. Côté femme, celui de l’être, c’est l’infinitude des espaces ouverts comptables au un par un. Si le langage existe hors des corps, la femme n’est pas-toute dans son corps, l’impossible à dire de cette jouissance Autre la place côté réel.

Ce « pas-de-sens » caractérisant le réel fait son accointance avec l’équivoque, le glissement du sens dans lalangue et l’invention.

Les femmes ont pour partenaire le manque, S(Ⱥ). Elles se font invocantes, « elle est l’invocation même et c’est pourquoi elle peut être tenue pour l’origine du langage, comme la Béatrice de Dante, […], Elle est depuis toujours installée dans l’alternative : vie ou mort. C’est le vel létal lacanien. »[12]

Au tout début du Sinthome, Lacan fait retour sur le Séminaire XX : la première personne à se servir de la langue est Ève pour parler au serpent dont elle fait le phallus. Pierre Skriabine sous le titre « Lacan topologue »[13] écrit : « Notre espace est donc structuré par la perte, […].  […] plus de rapport sexuel qui ne soit problématique : la pomme d’Ève n’est rien d’autre que le langage. » Le langage fait lien entre les vivants, les sexes, les générations.

La petite fille se cogne au réel de sa privation de l’organe, cette privation, réelle, est un trou d’où elle va prendre position par rapport au phallus, signifiant du manque. À elle, il ne manque rien, il manque dans l’Autre le signifiant, manque absolu, qui pourrait pour chacune dire son être.

« Cela va au point d’ailleurs que la femme s’en invente un de phallus, qui s’appelle phallus revendiqué, phallus du pénis… uniquement pour ça, pour se considérer comme châtrée, ce qu’elle n’est justement pas la pauvrette au moins quant à ce qui est de cet organe puisqu’elle ne l’a pas du tout. »[14]

C’est le – φ de la castration imaginaire soutenue par le côté mâle qui la fait s’adresser à l’homme dans sa demande d’amour et d’objet qui n’est pas et qu’il n’a pas.

La décomposition du langage

Antoni Vicens fait l’hypothèse qu’une langue qui se décompose a pour effet de féminiser les rapports humains et de produire une communauté de jouissance, nécessairement hors la loi, puisque ce « hors-la-loi » est la condition de la création. Il soutient que Lacan « considère les femmes, plus exactement la jouissance féminine, à l’origine de l’unité des langues ».[15]

En Chine des femmes ont inventé une langue et une écriture.[16]

Le nüshu, en mandarin nǚshū, « écriture des femmes » appelée « écriture moustique » est un système, dérivé du mandarin, exclusivement utilisé par des femmes de la province du Hunan. On l’a cru disparu après le décès, le 20 septembre 2004, de Yang Huanyi, la dernière femme sachant l’utiliser. Selon les sources il est apparu soit au XIIè soit au XVè siècle, né de leur isolement social. Chercheurs et artistes s‘y intéressent.

Pour conclure

Une note non dénuée d’humour de J.-A. Miller dans son cours du 16 mai 2007 :

« Le moment de saisissement, qui sans doute n’a pas quitté Lacan tout le long de son enseignement, c’est la notion de la petite femme qui sait. C’est comme le principe de ce qu’on pourrait appeler le délire de Lacan avec les femmes. […] je ne suis pas encore avancé dans le délire de Lacan avec les femmes, avec la féminité, […] puisque ça m’a été d’une utilité prodigieuse, si je puis dire, dans la vie comme dans la pratique. »[17]

[1]          Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La cause du désir, no 95, avril 2017, p. 22.

[2]          Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, 2005, Paris, Seuil, p. 117.

[3]          Lacan J., « Le phénomène lacanien », Section clinique de Nice, septembre 2011, p. 30.

[4]          Le Caravage, « La madone des palefreniers », 1605, Rome, Galleria Borghese.

[5]          Lacan J., « Réponse à C. Millot », L’Âne, no 3, 1981, p. 3, disponible sur internet.

[6]          Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 10.

[7]          Lemoine-Luccioni E., Le rêve du cosmonaute, Paris, Seuil, 1980, p.  34.

[8]          Ibid.

[9]          Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 105-139.

[10]         Ibid., p.  53.

[11]         Ibid., p. 117.

[12]         Lemoine-Luccioni E., Partage des femmes, (1976), Points, Paris, Seuil, 1982, p. 90.

[13]         Skriabine P., « Lacan topologue », La Cause freudienne, no 79, Navarin éditeur, octobre 2011, p. 261.

[14]         Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005,  op. cit., p. 56.

[15]         Vicens A., « Lacan, un mode de jouissance », in Brousse M.-H. (s/dir.), La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Paris, Berg, 2015, p. 176-177.

[16]         femmes.blogs.courrierinternational.com

[17]         Miller J.-A, « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 16 mai 2007, inédit.