« Frappe et révolte »

Dans sa présentation du thème de notre journée, Jacques-Alain Miller nous donne l’idée de ce que la violence peut avoir de salutaire, parfois, lorsqu’elle est décorrélée de la haine. Plus loin, il y insiste sur ce fait : la révolte que la violence exprime est à accueillir, et ce d’autant plus qu’il pense à l’instar du président Mao qu’« “ On a toujours raison de se révolter. ” [1] ». Je prendrai appui sur ces dits.

Une rage d’enfant

À propos de frappe et de révolte : un livre d’André Glucksmann, l’un de ses derniers essais, s’ouvre sur le récit d’une rage qui le saisit à l’âge de 7 ans et dont il fera la matrice de ses révoltes à venir. La scène se passe dans un orphelinat pour enfants de déportés où sa mère travaille et où il vit avec elle, alors qu’il n’est pas orphelin. Il sort des années de guerre où des visions d’horreur l’ont marqué, où il a perdu son père, et des amis de la famille, résistants comme ses parents, tombés les uns après les autres et où il a craint pour sa vie. Cette première révolte a lieu en temps de paix, le jour où les bienfaiteurs qui financent l’orphelinat, les Rothschild, viennent faire la visite des lieux. Les enfants abîmés par la guerre sont arrangés au mieux pour l’occasion, ils se tiennent à carreaux, en rang avant que de former une ronde. Et tout à coup, Glucksmann ôte l’une de ses chaussures, la jette sur les bienfaiteurs en visite en éructant des mots incompréhensibles dans une sorte de bref accès de folie. La violence se présente là comme un fait isolé, le jeune Glucksmann n’est pas ce qu’on appellerait un enfant violent. Mais cet épisode infime intéresse notre propos car il montre que cet accès de violence, le prend par surprise, qu’il n’est pas prémédité, pas calculé, qu’il se présente comme acéphale. L’Autre y est certes visé, mais sa violence étant un acte, comme tel, elle le marque en retour : sa révolte frappe et le marque.

Notons ensuite que si nous n’avons pas à nous obnubiler sur les causes de la violence, on en peut parfois cerner les circonstances, car là se situe l’intrusion de jouissance qui la motive et lui répond. Dans cet exemple de révolte, l’enfant conteste l’autorité des bienfaiteurs parce que l’ordre auquel on soumet les orphelins pour la satisfaire, cet ordre qui se traduit dans une image harmonieuse – exactement comme l’image au miroir recouvre et fait oublier le corps morcelé du petit d’homme –, cette image est menteuse.

L’image d’harmonie retrouvée à l’orphelinat nie le réel auquel l’enfant et ses camarades ont eu affaire, ce réel qu’ils ont éprouvé dans le morcellement de leur corps, dans les visions d’horreur que la guerre et la clandestinité où ils ont vu le jour leur ont imposées. Et c’est là, avec l’image menteuse d’une paix retrouvée, que l’intrusion de jouissance se manifeste. Tout se passe comme si le faux-semblant unifiant et totalitaire avait valeur même de ce réel que le semblant est justement fait pour traiter. Or, il est remarquable que l’adhésion des autorités à ce faux-semblant les frappe ipso facto d’indignité. La rage de l’enfant ne s’adresse pas aux ennemis du genre humain qu’il a pourtant déjà croisés dans sa prime enfance, mais aux bienfaiteurs qui trahissent les valeurs dont l’enfant attend qu’ils soient garants – et c’est presque toujours ainsi que la révolte est adressée par les enfants aux adultes qui leur sont chers.

Ceci nous amène au troisième point que je relèverai et qui concerne le rapport que les enfants entretiennent au monde des adultes. Si Lacan notera que l’enfant n’est pas « une forme molle de l’adulte », il le fait valoir dès 1937 que « […] l’enfant perçoit certaines situations affectives, […] avec une perspicacité bien plus immédiate que celle de l’adulte ; celui-ci, en effet, malgré sa plus grande différenciation psychique, est inhibé tant dans la connaissance humaine que dans la conduite de ses relations, par les catégories conventionnelles qui les censurent » [2] . Ceci leur donne peut-être davantage d’occasions de révolte qui frappent, qu’aux adultes.

Violence VS pulsion révoltée

Or que se passe-t-il justement quand la violence frappe ? Jacques-Alain Miller, toujours dans le texte de présentation auquel je me référais en ouvrant ce propos, met en avant le caractère pulsionnel de la violence. La violence y est présentée comme relevant bien souvent de la pulsion à l’état brute, cette pulsion qui n’a pas subi la volte, le détour, qui lui permettrait de s’exprimer autrement que par la violence. Quand la violence frappe, elle atteste ainsi de l’absence de cette opération consistant à refuser la jouissance pulsionnelle à un premier niveau pour qu’elle soit atteinte à un niveau supérieur.

Or, ce processus est mutatis mutandis, celui que Freud décrit dans Le Mot d’esprit au chapitre « Les tendances du mot d’esprit ». Car c’est un fait : certaines circonstances inviteraient assez spontanément à la violence. L’insulte ou l’humiliation, par exemple. Mais un certain niveau de civilisation nous l’interdit, nous dit Freud, prohibant « des possibilités de jouissances primaires […telle la violence] rejetées par la censure qui agit en nous » [3]. Si l’agressivité destructrice est une tendance spontanée à l’humain, et spécialement à l’enfant, Freud note que la civilisation l’en détourne au point qu’elle peut plus tard lui sembler répugnante. Mais la jouissance pulsionnelle alors inhibée est justement portée à un niveau supérieur, dans le Witz par exemple, qui emporte un franc gain de satisfaction. La chose est spécialement sensible dans le mot d’esprit qui sanctionne l’outrage par un tenant de l’autorité [4].

La voie de l’esprit est toutefois barrée aux enfants pour plusieurs raisons : D’abord, ils ne sont pas tout à fait civilisés, et ils sont peut-être en ce sens plus enclins à la violence que les adultes. C’est sensible chez les tout petits notamment. Ensuite, ils ne disposent pas de l’esprit qui se réfère toujours implicitement aux choses sexuelles et qui leur restent énigmatiques (ou dont ils ont une version trop « privée » pour y trouver un appui social). Ils sont enfin davantage soumis à l’autorité qui contrecarre volontiers leur révolte – le rapport de force est en leur défaveur. La pulsion de mort est bien en ce sens l’autre nom de la violence chez les enfants [5]. En effet, un enfant violent ne peut manquer de déchaîner la violence (plus ou moins tempérée) des adultes en retour. C’est la raison pour laquelle si les analystes peuvent bien accueillir les enfants et leur violence, ils ne sauraient les encourager sur cette voie et permettront plutôt à la pulsion d’opérer une volte, un tour, afin de frapper autrement. Venons-en donc à une courte vignette qui le montre en réduisant un cas à la logique qui en pu être extraite.

De la violence du fou à la révolte du foufou

Léonard avait 5 ans quand je l’ai reçu, il y a quelques années. Depuis que son frère cadet était né, quand il était en colère, il se fâchait, se jetait par terre, objectait de tout son corps. Mais une semaine avant de venir me voir, un cap avait été franchi, et dans une colère sombre, Léonard s’était mis en danger. Ses dessins et les commentaires qu’il en fera nous mettront sur la voie du dérangement auquel il a alors affaire. Mais avant d’y venir, notons que sa mère fut élevée par un beau-père fou, mort dans un accès de folie, peu de temps avant la naissance de Léonard. Les hommes étaient pour elle, dès avant, attendus à cette place. Et Léonard spécialement. Fou est un signifiant de lalangue maternelle qui épinglent les hommes. « C’est toujours à l’aide de mots que l’homme pense, nous dit Lacan. Et c’est dans la rencontre de ces mots avec son corps que quelque chose se dessine [6] ». On saisit là ce qu’est la motérialité, la matière de ces mots qui marquent, pour certains par hasard, et pour d’autres – comme là en l’occurrence –, aussi parce qu’ils sont lestés d’un poids de jouissance, d’autant qu’ils indexent l’être sexué et vivant d’un sujet et/ou de ceux qui l’ont précédé dans les générations. « Fou », Léonard a ainsi retenu ce mot autant que ce mot l’a manifestement retenu.

Ses dessins et les commentaires qu’il en fait indiqueront qu’il est confronté à un dérangement dans le corps, au lieu de son membre viril qui connait ses premières érections. Là où l’objet phobique a, pour le petit Hans, les caractéristiques du pénis qui a en lui-même le principe de son mouvement (ce que le cheval incarne) et qui comme le pénis révolté fait d’ailleurs peur à l’enfant, il est remarquable que Léonard se voue plutôt à incarner lui-même, et de tout son corps, l’objet dérangeant. Disons-le autrement : si chez Hans, les attributs du pénis révolté, se retrouve dans le cheval qui localise la jouissance hors corps, Léonard l’éprouve dans le corps, cette jouissance, et « tout son corps » s’agite en conséquence.

Déranger, s’agiter, s’opposer, se rebeller est sa façon de composer avec ce phénomène dont Lacan note contre Freud que loin d’être autoérotique, il confronte l’enfant à l’hétéros, à une altérité radicale. Léonard incarne ainsi l’objet dérangeant auquel il est soumis en prenant appui sur les signifiants qui indexent la virilité dans lalangue maternelle – dont le signifiant fou est ici exemplaire. Il traite la jouissance qui fait intrusion et le convoque à répondre de son être vivant et sexué en prenant appui sur les mots qui l’ont frappé jusqu’à prendre un risque mortel – et néanmoins calculé puisque les adultes sont là pour y parer.

Un premier apaisement se produit après qu’il ait pu montrer l’enjeu de son agitation et que j’y aie fait signe, en prenant acte de son dérangement, point de réel à partir duquel il vient me rencontrer. Après quelques mois d’un parcours subtil dans le détail duquel je ne puis entrer ici, Léonard trouve un apaisement. Une part de sa révolte est passée, via une volte salutaire, dans les apprentissages scolaires. Le semblant du fou l’a quitté, mais le mot, lui, est demeuré, tout en revêtant un autre sens. Il m’apprendra ainsi que quand il lui arrive encore de faire le foufou, il faut qu’il fasse de l’exercice, par exemple, qu’il joue à des jeux avec ses copains où il s’agit de « gagner des vies ». Le fou s’est mué en foufou, et au lieu de risquer sa vie, il en gagne, et plusieurs même quand il est en forme. Sa révolte ne frappe plus : elle s’accommode de l’autre qui s’accommode de lui.

Aux prises avec une jouissance antéprédicative, le jeune Léonard l’accueille pour commencer dans une certaine violence, parce que l’irruption de cette jouissance, pour antéprédicative qu’elle soit, lui fait manifestement violence. Elle se présente comme d’autant plus brutale qu’elle est indexée par le signifiant fou, lui-même porteur d’une certaine brutalité dans l’acception qu’il en a retenu et qui l’a retenu. C’est ce mot, entre autres, qui donne sens à la jouissance hors-sens que Léonard a rencontrée, sous les espèces de l’hétéros. À la faveur d’une volte, elle-même permise par l’isolement du point de réel que le semblant du fou traite spontanément, la jouissance opère une volte et se meut dès lors en jouissance du foufou. La nécessité s’avère ainsi avoir pris racine dans la contingence, ce que révèle l’équivoque au gré de laquelle la jouissance d’abord hors-sens change de sens et de valeur : d’un sens mortifère, elle revêt dès lors un sens plus compatible avec la vie et inscriptible dans le lien social.

Concluons.

Phénoménologiquement, la révolte se présente comme ce moment où une autorité est mise en cause. Mais quand la révolte est violente, et pourvu qu’on l’observe depuis les conséquences qui s’en suivront, elle apparait comme ce moment où la jouissance erre entre deux maîtres : l’un qui a eu (avant la révolte), l’autre qui aura (après la révolte), pour fonction de la borner, de l’étancher, de la traiter, parce que la jouissance appelle un maître pour ce faire.

Plus la révolte de l’enfant est violente, et plus, bien souvent, trop souvent, le maître auquel il doit dès lors se confronter l’est lui aussi. L’impasse est au rendez-vous de cet appel au père qui se fait appel au pire. Respecter l’enfant et sa violence, l’accueillir même avec ce que Daniel Roy nomme « le signe discret d’une présence », l’accueillir assez bien pour isoler le réel auquel elle répond, n’est pas l’encourager, au contraire. L’analyste opère ainsi certes sans faire le maitre, il est néanmoins sans complaisance, et ce afin de permettre à la pulsion d’opérer ce tour qui donne chance à la révolte de l’enfant de se faire plus digne.

[1] Miller J.-A., « Enfants violents », in Dupont L. & Roy D. (s/dir.), Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 207.

[2] Lacan J., « Au-delà du principe de réalité », Écrits, p. 89.

[3] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Gallimard, 1988, p.195-196.

[4]Ibid., p. 197-199.

[5] Miller J.-A., « Enfants violents », op. cit., p. 200.

[6] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du Désir, Paris, Navarin, 2017, n°95, p. 12.