Faire vaciller la honte

Qu’est-ce qu’un rêve typique pour Freud [*] ? Un rêve n’est typique que s’il est uniforme, s’il a une signification identique pour tous, et s’il défie l’interprétation en raison de l’absence d’association d’idées. Freud classe donc les rêves de nudité parmi les rêves typiques, à condition qu’y soit présente la honte. Dans ces rêves, on a honte de sa nudité qu’une mystérieuse inhibition ne permet pas de dissimuler. La honte n’est pas proportionnelle au degré de nudité. Autrui est présent, mais généralement indifférent au spectacle.

Comment expliquer un tel contraste entre la honte, si pénible, de sa nudité, et l’indifférence d’autrui ? Faut-il voir dans cette indifférence l’effet d’une déformation du rêve permettant au rêveur d’accomplir un désir d’exhibition ? Freud ne le croit qu’à moitié, il y a autre chose, pense-t-il, et, pour l’expliquer, il va faire appel à la littérature. Ainsi résume-t-il le conte d’Andersen, Les Habits neufs de l’empereur [1] : deux imposteurs tissent pour l’empereur un vêtement précieux, que seuls les bons et loyaux serviteurs peuvent voir. L’empereur se promène, vêtu du vêtement invisible, et chacun, effrayé par cette épreuve, feint de ne pas s’apercevoir qu’il est nu.

Que conclut Freud ? Il propose deux sortes d’explication à ces rêves. Si on considère le rêve comme le déguisement d’un désir sexuel, on peut supposer que le contenu incompréhensible du rêve favorise sa dissimulation. Le déguisement n’est alors qu’une forme du mensonge qui habille toute défense face à l’opacité du sexuel. À côté de cette explication, Freud en propose une autre : de tels rêves sont là pour répéter la nostalgie d’une époque où, enfants, nous jouissions sans honte, comme au paradis, de notre nudité. Cette dernière explication ne satisfait pas entièrement Freud, qui fait la remarque suivante : s’il y a tant de personnes étrangères, indifférentes, dans ces rêves, c’est que, par opposition, se trouve là figuré notre désir de « garder le secret ». Mais un secret sur quoi ? Ce secret préserve-t-il simplement notre intimité ? Est-il un voile pudique sur la castration ? Déguisement d’un trait de perversion ? Ou encore autre chose ?

Dans « Le roman familial des névrosés » [2], de 1909, nous retrouvons sous une autre forme la problématique de la honte et de la gloire, eu égard au sexuel. Le roman familial, pour Freud, est la fiction d’une origine glorieuse que l’enfant s’invente pour supporter ou pour se masquer la désidéalisation inévitable des parents. Ce que Freud a très bien repéré, c’est la différence de traitement par la fiction des deux personnages parentaux. Pour le père, semper incertus, l’enfant n’a aucun mal à rehausser son prestige ; mais pour la mère, certissima, l’enfant doit lui prêter une infidélité secrète. Pour expliquer sa naissance, pour pallier à ce défaut de vertu concernant la mère, et dissimuler sa honte en quelque sorte, l’enfant doit sans cesse renouveler sa fiction. À l’instar du menteur du conte d’Andersen, ici, on ne doit pas voir que la reine est nue parce que désirante.

Venons-en, maintenant, à une troisième occurrence où Freud nous parle expressément de la honte, avec le fantasme « Un enfant est battu » [3]. Ici, la honte est au premier plan. Ce fantasme est extrêmement fréquent, quasi universel, et je dirai aussi bien typique, d’autant qu’il est énoncé de façon laconique. Il ne donne pas lieu à des associations d’idées et est toujours avoué avec honte.

En 1957, dans son Séminaire Les Formations de l’inconscient [4], Lacan a éclairé la dialectique de la honte et de la gloire, dans le fantasme, en privilégiant d’abord l’instrument, le fouet, comme figurant l’action du signifiant rayant le sujet, $ étant alternativement considéré et déconsidéré dans le désir de l’Autre.

Le deuxième éclairage de Lacan, en 1970, dans son Séminaire L’Envers de la psychanalyse [5], concerne le deuxième temps du fantasme, soit l’insupportable pour le sujet qu’est sa jouissance, mise en œuvre dans le fantasme. « Tu me bats, écrit Lacan, est cette moitié du sujet dont la formule fait sa liaison à la jouissance » [6]. La vérité, ici, est sœur de la jouissance, un corps qui jouit de se faire battre.

Au point où nous en sommes arrivés, nous pourrions être tentés de simplifier les choses, en situant la gloire comme la pure action du signifiant, et en situant la honte du côté de l’impureté, pour ainsi dire, de la jouissance. Ce dualisme ne rend cependant pas compte de l’expérience clinique dans sa complexité, c’est pourquoi nous voudrions insister sur l’alliage de la honte et de la gloire. À vrai dire, l’idée de cet alliage nous est venue à partir de l’expérience clinique, certes, mais aussi à partir du développement de Lacan dans ce même Séminaire. Nous avons déjà fait mention de la jouissance, de « ce corps sans figure » qui jouit de se faire battre, mais il y a plus. Lacan repart de ce fantasme « Un enfant est battu » pour extraire et mettre en valeur quelque chose d’évident, de si évident qu’on l’oublie : la marque laissée sur la peau, telle que la flagellation comme pratique érotique l’inflige.

Pour Lacan, ce qu’il y a à retenir, c’est que cette marque se répète. Peu importe son degré, l’essentiel est qu’elle se répète, de sorte qu’il y ait un écart, si faible soit-il. Avec cet écart se produit la jouissance, la jouissance d’une marque qui, sur la peau, est « conductrice de volupté » [7].

Dans la transcription faite par Jacques-Alain Miller du Séminaire XVII, au chapitre III « Savoir, moyen de jouissance », Lacan situe dans l’expérience analytique ce qu’il appelle « la gloire de la marque » [8]. Elle est, dit-il, « à la base, à la racine même du fantasme » [9]. Il y a, selon lui, une affinité de la marque avec la jouissance du corps même.

Qu’est-ce qui se jouit ici, qui ne peut s’avouer que lorsque le sujet est désubjectivé au plus bas ? Il y a là quelque chose, non pas qui me représente, mais qui m’identifie comme jouisseur. Avec cette marque, s’écrit, ou plutôt se montre, ce que le sujet ne peut articuler de sa jouissance. Tout est perdu de la représentation, sauf cette marque ; ou mieux, tout est perdu, sauf l’honneur, « la gloire de la marque ». Ici, quelque chose se montre de la jouissance, sans qu’il y ait un sujet pour s’en défendre.

Mais alors, comment peut-on le savoir ? « On l’expérimente », dit Lacan. Ce « on » nous introduit à ce qu’il va appeler, en jouant sur l’équivoque, son « hontologie » [10]. De quoi s’agit-il ? Au début du chapitre XIII, « Le pouvoir des impossibles », il nous donne quelques explications : « Il faut bien le dire, mourir de honte est un affect rarement obtenu » [11]. La honte est pourtant, ajoute-t-il, « le seul signe dont on puisse assurer la généalogie, soit qu’il descende d’un signifiant » [12]. Soulignons au passage « un » signifiant, ce signifiant « un » appelé aussi bien par Lacan « trait unaire », qui se trouve à la racine même du fantasme. C’est un conducteur de jouissance, cette marque sur le corps déjà désignée comme étant « la gloire de la marque ».

Dire que la honte est « le seul signe dont on puisse assurer la généalogie, soit qu’il descende d’un signifiant », si ce signifiant est marquant, et donc brûlant, pour ainsi dire, cela nous invite à ne pas avoir honte de notre honte, sans pour autant nous y abîmer, car de cette honte nous sommes responsables, d’autant qu’elle témoigne de l’inconsistance de l’Autre. S’y abîmer, ce serait encore s’en faire gloire, ce qui instaurerait, en quelque sorte, un cercle vicieux.

Il ne faut pas craindre de s’en approcher, si on veut avoir une idée de ce qui ordonne notre vie, Lacan le formule ainsi : « ce ne serait peut-être pas inutile pour mesurer jusqu’à quel point il faut s’en rapprocher, si l’on veut avoir quelque chose à faire avec la subversion, voire seulement le roulement, du discours du maître » [13]. Autrement dit, la honte est précieuse, parce qu’elle fait signe de la faille creusée par la jouissance, signalée mais aussi bien colmatée par le signifiant-maître.

Ne pourrait-on pas penser que c’est autour de ce trou que nous nous sommes constitués comme parlêtres ? Ce à partir de quoi nous tournons en rond dans notre existence, ce dont nous jouissons à notre corps défendant. La honte n’est pas sans rapport avec ce qui fait la substance de notre symptôme, en tant qu’il constitue un événement de corps. Il n’y a ni excès de gloire, ni excès d’indignité à le reconnaître. De la honte, disait Lacan aux étudiants, « Vous en avez à revendre », et il suffit de faire une tranche d’analyse pour s’apercevoir que l’on a « une honte de vivre gratinée » [14].

 

[*] Ce texte est une version réduite d’une préalable publication sous le titre : « La gloire et la honte », Carnets cliniques de Strasbourg, n°5, novembre 2003, p. 157-165.

[1] Andersen H. C., Les Habits neufs de l’empereur, 1837.

[2] Freud S., « Le roman familial des névrosés », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 157-160.

[3] Freud S., « ‘‘Un enfant est battu’’. Contribution à la connaissance de la genèse des perversions sexuelles », Œuvres complètes, t. XV, 1916-1920, Paris, PUF, 2006, p. 119-146.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.

[6] Ibid., p. 74.

[7] Ibid., p. 55.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Ibid., p. 209.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 218.

[14] Ibid., p. 211.