Extension du domaine des ghettos

Parmi toutes les expressions de Lacan qui font de cet objet étrange qu’est « Télévision » un florilège où se recueillent sous forme de perles les grands thèmes de son enseignement, il en est une qui me semble d’une actualité brûlante : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe » [1]. La cauda précise ce qui caractérise l’époque où nous sommes, par « la précarité de notre mode [de jouissance], qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir » [2].

« L’égarement de notre jouissance » est une formule qui ne vaut pas seulement pour 1974 et pour aujourd’hui : n’en déplaise aux nostalgiques de l’ordre ancien, du temps de la marine à voile et de la lampe à huile, comme disait l’autre, ce n’était pas mieux hier. Le déclin du patriarcat, d’une forme binaire et sans nuance du symbolique, de la domination familiale et sociale des pères[3] et de la norme-mâle, se traduit dans la vie quotidienne et donc dans la clinique par un évident dérèglement général : la violence et les passages à l’acte explosent, la solitude se fait extrême, sinon dans les effets de bande, les automutilations et les gestes auto-agressifs qui prolifèrent. Ce désordre dans le rapport au corps, au sexe et à autrui est particulièrement sensible et spectaculaire chez les jeunes gens qui franchissent le seuil de la puberté ; ils peinent à entrer dans l’âge dit adulte et n’ont aucun désir d’acquérir le supposé statut de « grandes personnes ».

Jouissance autiste et nécessité de l’Autre

Mais c’est de structure que la jouissance ne s’ordonne que parce qu’il y a de l’Autre, lequel lui apporte ses limites [4]. Le malaise est de tous lieux et de tous temps. Il résulte de notre consentement à vivre dans une forme ou une autre de lien social. Lacan a pu faire du Nom-du-Père l’opérateur de cette régulation. Mais le Nom-du-Père s’est évaporé, à notre époque : il n’est plus qu’une façon, « traditionnelle et héritée », parmi d’autres, de nouer les exigences de la pulsion avec celles de la vie avec autrui, le désir et la loi. Il n’est plus même question de tradition ni d’héritage, et la parole de l’Autre a perdu son crédit. Les affolements que nous constatons sont corolaires du chaos contemporain au champ de l’Autre. Celui-ci met à nu la pulsion dans sa crudité, et son expression ultime qui est pulsion de mort.

Mais la formule de Lacan qui me touche si fortement est à lire intégralement : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. » [5] Or, ce que Jacques-Alain Miller vient de demander à Lacan, c’est « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? » [6] L’époque que nous vivons, après l’effondrement des empires coloniaux, l’ouverture des marchés et la mondialisation, a pu se donner l’illusion de la chute de toutes les frontières, de toute forme de rejet de l’Autre et de toutes les exclusions. Ce que Lacan prédit est au contraire le règne général de la ségrégation.

L’axiome de séparation

Dans un post [7] sur le site de La Règle du jeu, et repris dans un numéro de Lacan Quotidien, J.-A. Miller met en évidence le changement de paradigme que nous vivons. Sa lecture prolonge et actualise le message de Lacan dans « Télévision ». Il interprète « l’esprit du temps » (Zeitgeist) et en nomme deux composantes : l’injustice distributive et le sentiment de domination. Disons qu’il s’agit de la version la plus actuelle de la dialectique du maître et de l’esclave, chère à Hegel, dans cette forme abâtardie qui n’est même plus la lutte des classes, mais celle des hommes contre les femmes, et l’inverse, ainsi que celle des races irréductibles et inconciliables, qui font un surprenant retour. J.-A. Miller tire de cette aventure un axiome qu’il qualifie d’axiome de séparation. Il en prend l’exemple majeur dans l’idéal monosexuel [8] prôné par Michel Foucault les dernières années de son enseignement : Les « clones à moustache » qui s’embrassent [9] semblent à celui-ci le nec plus ultra de la postmodernité. La voie qui se dessine alors est celle d’un « vivre ensemble » entre semblables, sans Autre. Ensemble veut dire seulement « entre soi ». L’axiome de séparation, c’est l’idée qui se diffuse depuis, selon laquelle rien n’est mieux comme lien social que le développement séparé de toutes les communautés de semblables : femmes entre elles, noirs entre eux, juifs, arabes, gays, lesbiennes, trans, etc. dans un monde sans sexe. Le modèle monosexué se donne comme solution par la similitude, au caractère structurellement asymétrique et inégalitaire de la relation sexuelle. L’identité des partenaires les met à égalité de moyens, de puissance et de position. Dans une certaine mesure, l’homosexualité peut ainsi apparaître comme un moyen de faire exister le rapport sous la forme de la coïncidence des partenaires. Et sinon, la communauté unisexe permet d’évacuer la sexualité, au bénéfice de relations supposées égales et harmonieuses. Bref, le ghetto, qui n’est plus subi, mais volontaire, est l’avenir des hommes ! C’est le progrès et l’harmonie par l’apartheid !

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.

[2] Ibid.

[3] Lacan diagnostique déjà en 1938, dans « Les complexes familiaux » ce qu’il appelle le « déclin social de l’imago paternelle » (Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, op. cit., p. 60).

[4] Un mathème résume cela : A/J barrée → a.

[5] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[6] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Miller J.-A., « Docile au trans », La Règle du jeu, 22 avril 2021, publication en ligne, et Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne.

[8] « [L]e monosexuel est ce qui ignore le sexe en tant que le sexe est par définition l’effet de la différence sexuelle » (Marty É., Le Sexe des modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre, Paris, Seuil, 2021, p. 479).

[9] Ibid.