« Esclave de la nécessité » *

« C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne. » [1]

L’artiste, souvent, fraie la voie et nous avons à le suivre. Julia Deck est de cette veine, sensible à « la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel » [2]. Elle rend hommage à l’un de ses maîtres : « j’ai lu Beckett. Personne ne parle mieux de la folie que lui : il se place à l’intérieur du chaos, il lui rend une cohérence » [3].

Viviane Élisabeth Fauville, roman en chausse-trappe, saisit le lecteur et donne le vertige qui est aussi celui du personnage éponyme, aux prises avec un désordre intérieur.

« Vous êtes Viviane Élisabeth Fauville, épouse Hermant. Vous avez quarante-deux ans et, le 23 août, vous avez donné naissance à votre premier enfant, qui restera sans doute l’unique. Vous êtes responsable de la communication des Bétons Biron. […] Le 30 septembre, [votre mari] a mis fin à deux ans d’horreur conjugale. […] Vous avez déménagé le 15 octobre, trouvé une nourrice, […] et, le lundi 15 novembre, c’est-à-dire hier, vous avez tué votre psychanalyste » [4].

Viviane, sur les conseils des pompiers qui l’ont secourue lors d’une première crise de panique, consultait le docteur Jacques Sergent.

« Je n’ai fait aucun choix, c’est mon mari qui m’a quittée.
Mais nous faisons tous des choix inconscients.
Vous suggérez que je l’ai poussé vers la porte.
Je ne suggère rien, c’est vous qui le dites. » [5]

« Je ne suis pas venue pour remonter au déluge, je suis fatiguée, il faut m’aider maintenant. […] Docteur, vous ne m’entendez pas. Je ne veux plus jouer, je dis pouce. Il faut employer une autre méthode ou il est inutile que je revienne ici » [6].

À l’indication de soin, Viviane s’était faite docile. Elle en avait fait une nécessité mais sans que sa demande soit articulée à un sujet supposé savoir. Et quand le docteur lui a demandé de venir plus souvent, elle n’a pas compris. Il arrive en effet « que cette rencontre du psychanalyste soit sans prix pour un sujet, alors même qu’il est un cas de psychanalyse impossible » [7]. C’est ce que n’avait pas compris le docteur Sergent, contrairement aux élèves de Lacan qui « ont accepté des usages d’eux-mêmes qui n’étaient pas prescrits au départ » [8]. Il ne croyait, et ce fut sa perte, qu’à la « psychanalyse pure » [9].

Le drame de Viviane, au-delà d’une normalité apparente, qui n’est rien d’autre qu’une fiction sociale, est de ne pas avoir trouvé comment se loger dans l’Autre, de n’avoir pas – décision insondable – consenti à s’aliéner. Elle attend d’être démasquée, mais rien. Les passants sont absorbés, pas un regard pour elle, « votre visage paraît s’effacer de leur mémoire dès qu’ils reportent les yeux ailleurs » [10]. Elle voit bien que même l’inspecteur « la trouve sans intérêt comme suspecte » [11]. Même lorsqu’elle croise un groupe d’étrangers : ils « ne lui prêtent aucune attention lorsqu’elle se faufile entre eux, vérifiant en coin si elle attire leur regard et constatant que non, qu’elle demeure invisible aux Sri Lankais comme aux autres, psychanalyste, police, et tout ce qui s’ensuit. […] C’est le privilège de votre situation. Vous êtes entièrement libre » [12].

Libre, Viviane l’est, mais d’une liberté non arrimée à l’Autre. Ce « privilège » ne va pas sans son lot de souffrances morales et de phénomènes de corps. Alors, Viviane s’accroche à son bébé de trois mois dont le souffle régulier la berce, qui la retient de tomber, auquel elle attribue un « rôle d’amulette, de grigri contre le malin » [13]. Sans le recours de l’imaginaire, elle devient l’esclave de la nécessité, se cramponnant à ce qui doit être fait, aux gestes quotidiens, aux repères topographiques de Paris et à la vie des autres.

Nous tairons la fin qui s’est imposée à Julia Deck selon la logique implacable imprimée dès le départ, et n’ajouterons que ces quelques mots : « Vous finissez par [prendre l’enfant] dans vos bras pour la bercer distraitement de droite à gauche, vers le haut, vers le bas, cela devient de plus en plus flou. » [14]

* Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, Paris, Minuit, 2012, p. 46.

[1] Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 193.

[2] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[3] Deck J., citée par D. Caviglioli, in « Julia Deck, la révélation de Minuit », Le Nouvel Observateur, 23 août 2012, disponible sur internet.

[4] Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, op. cit., p. 15-16.

[5] Ibid., p. 22-23.

[6] Ibid., p. 21.

[7] Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, n°5, 1997, p. 16.

[8] Ibid., p. 17.

[9] Ibid., p. 11.

[10] Deck J., Viviane Élisabeth Fauville, op. cit., p. 26.

[11] Ibid., p. 39.

[12] Ibid., p. 42.

[13] Ibid., p. 57.

[14] Ibid., p. 155.