ÉDITORIAL : Le triple de la parole *

En 2008, dans son cours « L’orientation lacanienne », alors que notre logos était menacé d’être enseveli par l’évaluation, Jacques-Alain Miller tirait les conséquences d’un tel virage dialectique sur l’époque. Sur fond de domination du nombre sur les esprits, il indiquait que le sujet d’aujourd’hui ne se positionnait plus vis-à-vis d’un maître : « aujourd’hui, où le contr’un […] m’apparaît périmé[,] [l]e sentiment de la domination […] perdure, et on se secoue […] par rapport à ce qu’on imagine de cette domination. Mais le maître n’est plus l’Un » [1].

Il référait le sentiment de domination au discours courant : « Un discours, c’est une forme de domination dans la mesure où il organise un monde qui comporte le critère de ce qui est le vrai et c’est à cet égard que le discours analytique exclut la domination » [2]. Vingt ans plus tard, comme il l’anticipait, la demande de quantification universelle est allée crescendo : la vérité, le millefeuille des vérités, a perdu la partie face aux chiffres, le maître-Un s’est pluralisé.

En tant qu’analystes, nous ne sommes pas portés à nous « conformer au régime de l’homogène » par lequel on aurait la paix [3]. La diversité, nous savons bien qu’il n’y a que ça, à commencer par la diversité de soi-même.

Comment permettre encore à un sujet d’élucider sa propre hétérogénéité, qui souvent s’aperçoit d’un premier mal-être, quand toute opacité lui est refusée, bouchée par le chiffre, le pronostic, les bonnes pratiques, ou l’identité-identitaire ? Les semblants et les idéaux qui protégeaient le sujet d’une réification trop rapide ou massive sont devenus tout à fait insuffisants à maintenir l’espace de l’interprétation, le lieu de la vérité.

Depuis quelques années en effet, et de façon frappante depuis peu, l’offense est partout, le droit se fait le bras armé d’une époque habitée de sujets blessés, indignés, affichant leurs diverses « fiertés » pour contrer la honte qui colore de plus en plus de tableaux cliniques, ombre du réel. Les évalués d’hier sont les dévalués d’aujourd’hui [4], leur révolte se répand de la dénonciation à la haine.

D’une certaine façon, c’est heureux de ne pas se faire à sa condition quand elle nous déplaît, mais pour que les sujets contemporains ne soient pas éternellement captifs de leur « blessure incurable » (wound) [5], le « monde », l’Autre, les institutions, les psys, doivent pouvoir les accueillir, et non fabriquer des « citoyen[s] idéa[ux] qui ne discute[nt] plus de rien » [6].

Foin d’inconscient sans différenciation : à commencer par celle qui distingue une scène et une autre au cœur d’une même personne ; point d’humanité sans l’énigme afférente à la question de chacun ; point de parole vraie sans interprétation ; point de sujet sans le nœud de l’équivoque, le triple de la vie (réel, symbolique & imaginaire) ou la différence entre langue, langage et parole. Sans le principe de la différenciation, le risque est grand d’une mise en continuité de tout et de tous, poussant les parlêtres à se différencier plus durement.

L’invitation à nous faire dociles [7] à l’époque et aux sujets qui l’habitent n’empêche pas d’être avertis qu’un « axiome de séparation » [8] est au cœur du discours actuel, nous amenant à accroître notre vigilance pour faire entendre la force inouïe du malentendu.

* Ce titre fait échos à un ouvrage de Jean-Claude Milner, Le Triple du plaisir (Lagrasse, Verdier, 1997), dans lequel celui-ci rend compte du nouage entre plaisir, sexualité et amour dans l’expérience humaine…

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Nullibiété. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 16 janvier 2008, inédit.

[2] Ibid., cours du 4 juin 2008.

[3] Ibid., cours du 16 janvier 2008.

[4] Cf. ibid.

[5] Voir à ce sujet Laurent Dubreuil invité par Emmanuel Laurentin : « Le temps du débat. Les termes du débat : “Woke” », France Culture, 1er octobre 2021, disponible sur le site de France Culture.

[6] Lacan J., « Les clés de la psychanalyse », La Cause du désir, n°99, juin 2018, p. 51, disponible sur le site de Cairn.

[7] Cf. Miller J.-A., « Docile aux trans », La Règle du jeu, 22 avril 2021, publication en ligne (laregledujeu.org) & Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).

[8] Ibid.