D’un discours qui contre le fake

Pour aborder le fake, je partirai de ce que le discours de l’analyste lui oppose [*]. D’abord, et de toute évidence, la vérité menteuse. Dans la structure, il n’y a rien de plus opposé au fake que cette vérité qui ment sans volonté de tromper, cette vérité qui ment parce que le réel est ainsi fait qu’elle ne peut le dire sans reste, que face à la fixité du réel, elle varie aussi à l’envi. Une vérité qui ment donc, mais qui ment aux antipodes du fake.

Ce qui fait que la vérité ment dans le moment même où elle dit vrai, tient au fait même qu’elle se réfère au réel, qu’elle tâche d’enserrer ce réel. Le fake, lui, trompe son monde parce qu’il rejette le réel, n’en veut rien savoir. Il trompe son monde mais aussi, si souvent, celui qui s’en fait l’auteur ou l’écho. Combien de complotistes ne croient-ils pas dur comme fer au fake et à ses news ? On peut donc, bien sûr, opposer la vérité menteuse au fake. D’ailleurs, dans un même passage de « Télévision », Lacan nous dit d’une part que « la vérité tient au réel » au point où elle y trouve sa limite, comme nous le pointe Jacques-Alain Miller, et d’autre part, et en même temps : « Je dis toujours la vérité » [1].

Mais il est un autre terme que nous pourrions opposer au fake, un terme employé au moins deux fois par Lacan : celui de truquage. Certes le truquage semble d’abord proche du fake. Le fake s’oppose à la vérité qu’il foule au pied, comme le truquage s’oppose, a priori, à la réalité dans laquelle il introduit l’illusion. Le fake serait ainsi à la vérité ce que le truquage est à la réalité. Pourtant, la façon dont Lacan en use à deux reprises nous porte à les opposer drastiquement, à considérer que là où le fake procède d’une forclusion du réel, le truquage relève au contraire d’un maniement du réel qui n’a rien d’illusoire. Pour explorer cette voie, je m’appuierai sur deux références : « La conférence à Genève sur le symptôme » [2] de 1974 et l’autre de 1978, « Conclusions du IXe congrès de l’École freudienne de Paris » [3].

Commençons par la première. Se référant au cas du petit Hans qui souffre d’une phobie des chevaux, Lacan nous dit : « L’intervention du professeur Freud médiée par le père est tout un truquage, qui n’a qu’un seul mérite, c’est d’avoir réussi. » [4] Sans entrer dans le détail dudit truquage, relevons que Lacan épingle là l’opération analytique comme telle.

Quatre ans plus tard, Lacan reprend ce mot alors qu’il s’interroge en ces termes : « comment se fait-il que, par l’opération du signifiant, il y ait des gens qui guérissent ? » [5] Et voici la réponse qu’il apporte : « C’est une question de truquage. Comment est-ce qu’on susurre au sujet qui vous vient en analyse quelque chose qui a pour effet de le guérir, c’est là une question d’expérience dans laquelle joue un rôle ce que j’ai appelé le sujet supposé savoir. […] Le sujet supposé savoir, c’est quelqu’un qui sait […] le truc, puisque j’ai parlé de truquage à l’occasion. Il sait le truc, la façon dont on guérit une névrose » [6].

Dans ce second passage, le truquage procède explicitement du truc. Or le truc est défini par le Bloch & von Wartburg – dictionnaire étymologique cher à Lacan – comme une « manière d’agir habile et secrète » [7]. Pour revenir à ce qu’a fait Freud avec Hans, Lacan ne dit pas quel effet de vérité a opéré, bien plutôt donne-t-il à ce qui a opéré le nom de truquage, pointant tout à la fois l’habileté de l’analyste et le secret de cette habileté. Ce secret, je ne l’entends pas comme un savoir qui serait précieusement gardé par ceux qui le détiennent. Ce secret tient plutôt à ce que les analystes ne savent pas qu’ils en savent quelque chose [8]. C’est devant ce savoir qui ne se sait pas que Lacan saisit l’occasion d’enseigner, prenant appui sur un trou dans le savoir pour en inventer un nouveau.

Le résultat du truquage analytique consiste, comme on le voit avec ces névroses qui guérissent, en la conversion d’une jouissance dont on souffre, en une jouissance dont on se satisfait. L’une des façons possibles de comprendre le passage du symptôme au sinthome est qu’il tient non tant à une cession de jouissance qu’à une réorientation de la jouissance, à un réinvestissement dans ce qui devient la marque de fabrique d’un sujet [9]. Sur le sinthome, je renvoie notamment au cours d’orientation lacanienne de J.-A. Miller de 2005-2006 : « Illuminations profanes ».

On dira en effet de tel sujet qui s’y prend spécialement bien dans un domaine, ou qui s’y retrouve, que « c’est son truc ». Eh bien, le truquage analytique consiste à ce que la poussée constante de la libido stagnant dans le symptôme trouve à se loger dans le truc propre à l’analysant. Le truquage analytique lui permettrait ainsi de trouver sa manière habile et secrète de s’y prendre. Faire fonction d’analyste est d’ailleurs manifestement le truc de certains analysants devenus analystes.

Avec le truc, on se situe dans un registre qui est en-deçà de la vérité menteuse, car le truc ne ment pas – et comment mentirait-il, puisqu’il ne parle pas et procède du maniement ? Pas plus que l’angoisse, la satisfaction ne trompe. Passer d’une souffrance quant à la jouissance à un usage de cette jouissance, voilà l’opération propre au truquage analytique qui en réconcilie un certain nombre avec ce qui leur semblait d’abord impossible à supporter. Et je tiens que cette satisfaction prémunit d’un recourt au fake pour faire front contre le réel, puisque, justement, elle s’en fait l’indice d’un usage satisfaisant.

À peine Lacan a-t-il évoqué le truquage de Freud qu’il évoque certaines de ses propres élaborations comme des trucs. Et sans doute son truc consiste-t-il à élaborer un savoir qui rende compte du truquage analytique. Sa satisfaction apparait alors teintée d’une insatisfaction qui la travaille sans l’amoindrir, le poussant à remettre sur le métier une élaboration de savoir sur ce qui opère alors. Loin du fake et de son savoir en toc, dogmatique, clos sur lui-même, qui prétend dire tout le réel, il en dit justement pas-tout, mais toujours plus et autrement, permettant ainsi à ce savoir de continuer à tenir au réel. Et c’est aussi le truc des lacaniens que de suivre Lacan dans cette voie.

Je me référais tout à l’heure à l’étymologie du truc pour faire saillir ce que le terme de truquage recouvre. Référons-nous pour finir à l’étymologie du fake – terme attesté en 1775 dans l’argot criminel londonien. Son origine est incertaine, mais il dériverait de l’allemand fegen : balayer. De fait, le fake nettoie, et pas seulement la vérité. Laurent Dupont l’a relevé : les effets du fake sont réels. Il arrive en effet qu’il incite à balayer des vies. C’est sensible dans « Les animaux malades de la peste » [10] de La Fontaine ou dans ces propagandes aux effets meurtriers. Le fake a récemment failli coûter cher à la démocratie américaine. Opposer le truquage analytique au fake est ainsi crucial, et plus encore.

[*] Texte prononcé lors de la journée « Question d’École. Le Fake », le 23 janvier 2021, en visioconférence.

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509. Et sur la vérité menteuse, cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul » (2011), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit.

[2] Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », La Cause du désir, n°95, avril 2017, p. 7-22, disponible sur internet.

[3] Lacan J., « Conclusions du IXe congrès de l’École freudienne de Paris », La Cause du désir, n°103, novembre 2019, p. 21-23, disponible sur internet.

[4] Et Lacan poursuit : « Il arrivera à faire supporter la petite queue par quelqu’un d’autre, à savoir en l’occasion sa petite sœur. » (Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », op. cit., p. 14).

[5] Lacan J., « Conclusions du IXe congrès… », op. cit., p. 22.

[6] Ibid.

[7] Bloch O., von Wartburg W., Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF, 2008, p. 654.

[8] Cf. Lacan J., « Conférence à Louvain », La Cause du désir, n°96, juin 2017, p. 13, disponible sur internet.

[9] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Illuminations profanes », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 10 janvier 2006, inédit.

[10] La Fontaine J., « Les Animaux malades de la peste », Fables, deuxième recueil, 1678-1679, livre VII, disponible sur internet.