Dit interprétatif et Witz freudien : pas sans la présence de l’analyste

Selon Freud [1], le Witz tendancieux, qualifié à la fois d’obscène et d’agressif, de cynique et de sceptique, est un énoncé signifiant qui permet de reconnaître quelque chose de la pulsion [*].
Le Witz joue sa partie par rapport au refoulement. En effet, selon Freud, la civilisation comme l’éducation ont une grande influence dans la formation du refoulement. Dès lors une censure opère et les « possibilités de jouissance primaires […] se trouvent perdues en nous. […] le Witz offre le moyen d’annuler rétroactivement le renoncement et de regagner ce qui a été perdu » [2].
Pour qu’il y ait éclat de rire, l’auditeur doit partager les mêmes inhibitions que le sujet spirituel [3] afin d’obtenir, en un éclair, une levée du refoulement. Ce n’est pas celui qui énonce le Witz pulsionnel [4] qui rit le premier, mais l’Autre, afin que l’effet revienne, par ricochet, à l’énonciateur.
Le Séminaire Encore est comme une sorte de reprise du Witz : l’inconscient n’y est pas seulement un vouloir-dire mais un vouloir-jouir, dès lors que le signifiant n’est plus seulement lié au sens, mais aussi à la jouissance. Le parlêtre se trouve de ce fait dans un monologue, puisque le statut de l’Autre, mis à l’épreuve de la pulsion, se trouve ainsi réduit à une substance de l’objet a. Il est réduit par Lacan à n’être finalement que semblant face à la jouissance en question.

Pas sans l’oreille de l’Autre / Pas sans la présence de l’Autre

Du côté où « ça jouit », il n’y a pas d’Autre. C’est seulement par le biais de l’inscription dans un discours « qu’on a une chance […] de pouvoir interpréter, et de faire limite au pas de dialogue » [5]. À partir de là, le statut de l’interprétation est réinterrogé.
Dans la dix-huitième leçon de son cours « La fuite du sens », Jacques-Alain Miller se réfère au texte « L’étourdit » [6] dans lequel Lacan place l’interprétation sur trois niveaux : l’homophonie, la grammaire et la logique. À savoir, sur le non-sens surgissant du sens, sur la construction fantasmatique et sur la logique qui vise la pulsion. Le mot d’esprit aussi ! D’ailleurs, les Witz tendancieux qui s’attachent à l’apparence logique impliquent la pulsion.
Prenons l’exemple, mentionné par Freud, du « Professeur ivrogne » [7] :
Un homme qui s’adonne à la boisson gagne sa vie, dans une petite ville, en donnant des leçons particulières. Mais on apprend peu à peu son vice, et à la suite de cela, il perd la plupart de ses élèves. On charge l’un de ses amis de le rappeler à une meilleure conduite.

  • « Vous savez », lui dit celui-ci : « Vous pourriez avoir les leçons les plus intéressantes de toute la ville si vous vouliez bien cessez de boire. Je vous en prie, faites-le ».
  • « Vous en avez un toupet », répond l’autre indigné : « Je donne des leçons pour pouvoir boire, dois-je cesser de boire pour obtenir des leçons ! »

Comme Lacan le démontre dans son dernier enseignement, l’effet de vérité se révèle ici impuissant au regard de la jouissance.
L’analysant vient avec son inconscient. Celui-ci relève du discours du maître produisant une jouissance, alors que l’opération de l’analyste va consister à faire passer ce produit à l’état de cause. Comme pour le Witz, une interprétation troue le lien entre la petite cause et le petit effet, puisqu’à partir d’une petite cause se produit un effet disproportionné : la satisfaction de la pulsion.
Dans le Witz comme dans l’analyse, la présence de l’Autre est requise pour qu’échoie, de façon rétroactive, au « sujet spirituel » ou à l’analysant souffrant ce qui lui revient en propre. Pour qu’il y ait éclat de rire, l’auditeur doit avoir le même type d’inhibition que le sujet spirituel.
Dans la blague citée, la pulsion orale fait écho à l’auditeur et, par son rire, revient alors au sujet spirituel d’entrevoir la satisfaction de la pulsion au-delà du refoulement. Par ricochet, il peut ainsi choisir d’en rire.
L’analyste a charrié la chaîne signifiante de son analysant et peut, dès lors, viser la pulsion en jeu par son interprétation, en drillant le voile du refoulement.
Une interprétation qui a valeur de Witz ne nous libère pas de la pulsion, mais le quantum d’énergie circule un peu autrement dans les rets du sens dans lesquels l’analysant s’était lui-même emberlificoté, ignorant la pulsion à l’œuvre.

[*] Intervention dans le cadre de l’atelier de lecture 2019-2020 de l’ACF-Belgique, 14 mai 2020. Le cours étudié était celui de J.-A. Miller : « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours des 17 avril, 15 mai et 22 mai 1996, inédit.

[1] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 188-189.

[2] Ibid., p. 196.

[3] Ibid., p. 275.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La fuite du sens », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, cours du 17 avril 1996, inédit.

[5] Ibid., cours du 14 février 1996.

[6] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 491-492.

[7] Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, op. cit., p. 116.