Déshabillage de l’être et passe

L’invention de la passe par Lacan suppose que les analystes parviennent à un rapport au savoir qui ne soit plus fondé sur « une horreur indépassable au regard de ce lieu où gît le secret du sexe » [1]. De ce franchissement, ils en témoignent dès lors qu’ils sont nommés Analystes de l’École.

La nuit précédant ma nomination, j’ai rêvé que j’étais nue, au bord d’une plage, seule. À mon étonnement dans le rêve je répondais « ça n’a plus d’importance ». Au réveil, j’ai pensé que la passe était, d’une certaine façon, une mise à nu de l’intime. Tout au long de la cure, le déchiffrage lent et long des symptômes et du fantasme est comme une chute progressive de ce qui tenait lieu de vérité. Il y a « dans la psychanalyse une dynamique du déshabillage de l’être » [2], avec son corolaire de solitude face à la cause analytique.

Si j’étais nommée, j’allais avoir à l’habiller pour la transmettre aux autres. Mais alors, quelle forme trouver pour « témoigner au mieux de la vérité menteuse » [3] ?

Dans toute l’ampleur de ce qui a été dit aux passeurs, il y a un choix à faire pour que la logique s’en dégage, ce qui met en jeu la discrétion de l’analyste, c’est-à-dire son jugement sur ce qui peut être dit de l’intime, sans honte, mais pas sans pudeur.

Il ne s’agit plus là du voile posé sur la jouissance qui ne serait pas résorbée dans le savoir de ce qui la détermine, mais de l’importance éthique de tenir compte de l’effet que peut produire un dit. Quel que soit le mode de forçage par lequel on attente à la pudeur – geste, image, mots –, Lacan nous l’indique, « la pudeur est amboceptive des conjonctures de l’être : entre deux, l’impudeur de l’un à elle seule faisant le viol de la pudeur de l’autre » [4].

Le témoignage, dans cette mise à l’épreuve de l’hystorisation de l’analyse, s’adresse à l’École, qui n’est pas une entité abstraite, ni même un groupe, mais « des épars désassortis » [5]. Il s’agit de revenir sur les évènements et signifiants propres au sujet, d’en faire un récit, pas seulement dans les grandes lignes, mais aussi dans « les détails qui comptent, car ils sont agalmatiques, ils contiennent l’objet a » [6]. Divins détails, comme les nomme Jacques-Alain Miller [7].

Peut-être que là, le diable est dans les détails, dans le sens où le choix des mots pour le dire peut permettre de passer du tout dire, qui caractérise notre époque, avec les effets de violence et de haine que cela entraîne, à un bien-dire propre à la fin de l’analyse.

Bien-dire est justement pas-tout dire, et si l’AE tente de transmettre le propre de son expérience analytique, sa singularité, c’est à la mesure de la distance qu’il a pu prendre avec ce qu’il a vécu. Il faut bien qu’il y soit encore impliqué pour en parler avec justesse, voire avec une certaine émotion par moments. Cependant, il est nécessaire que l’AE en soit « détaché […] pour qu’il puisse en parler avec pudeur » [8].

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XII, « Problèmes cruciaux pour la psychanalyse », leçon du 19 mai 1965, inédit.

[2] Miller J.-A., L’Os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 19.

[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[4] Lacan J., « Kant avec Sade », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 772.

[5] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit., p. 573.

[6] Naveau L., « La pudeur de l’hystoire », Quarto, n°90, juin 2007, p. 39.

[7] Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, 1988-1989, inédit.

[8] Naveau L., « La pudeur de l’hystoire », op. cit., p. 41.