Déni et dénégation de l’inconscient

 

En quoi « Je suis ce que je dis » est-il un déni et non une dénégation de l’inconscient ?

On pourrait confondre ces termes, puisque tous deux renvoient à l’action de dénier : « refuser d’admettre comme vrai (un fait, une déclaration, des propos, etc.) » [1].

Dans la doctrine freudienne, Verleugnung pour déni et Verneinung pour dénégation, se sont progressivement différenciés [2] en s’étoffant chacun sur les plans théorique et clinique.

La dénégation « vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n’est pas elle » [3] s’inscrit dans un conflit névrotique entre une pulsion du ça dont l’objet est la mère et un moi qui opère non pas un refoulement (Verdrängung), mais une négation, laquelle prend valeur de formation de l’inconscient attestant que la castration comme interdit de l’inceste est opératoire.

Le déni, lui, ne porte pas sur un désir incestueux, mais sur un objet : le pénis qui manque à la mère [4]. Dénier consiste en un rejet (Verwerfung) de la castration, dont l’effet produit est un « clivage du moi » [5].

Cette distinction a des conséquences théoriques, cliniques, pratiques.

D’abord parce que la dénégation apparaît dans une chaîne signifiante : le déni aussi, à ceci près que les signifiants n’y sont pas articulés, mais comme amalgamés. Sur le plan de la structure, on infère des catégories différentes : névrotique, psychotique, perverse, selon la clinique. Sur le plan de la praxis analytique, la Verneinung est opposée à l’interprétation de l’analyste, alors que la Verleugnung lui est imposée : la direction de la cure en sera différente.

La dénégation est une « figure[s] de style » [6] : dire tout en disant qu’on ne dit pas. Elle s’inscrit dans la fonction inventive de la parole : la pensée « s’enrichit de contenus dont elle ne peut se passer pour son fonctionnement. »[7]

Avec je suis ce que je dis, nulle invention, mais tentative de réduire à néant les équivoques du « discours de l’Autre » [8].

Si « l’interprétation […] est précisément l’effort pour identifier le sujet là où il a disparu sous le signifiant » [9], je suis ce que je dis prétend au contraire faire apparaître le sujet tout entier dans le signifiant.

Je suis ce que je dis est une « chaîne signifiante » à prétention de savoir absolu. Or, « C’est pour museler la vérité que le savoir est venu au monde » [10].

Je suis ce que je suis est une pulsion au sens où « C’est une chaîne signifiante où on ne peut pas repérer les effets de désir, de dénégation. C’est comme une chaîne signifiante sans dénégation. » [11]

Dominique-Paul Rousseau

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[1] https://cnrtl.fr/definition/dénier

[2] Cf. Laplanche J., Pontalis J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse, Paris, PUF, Quadrige, 1997, p. 112-117.

[3] Freud S., « La négation », Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, p. 135.

[4] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 877.

[5] Cf. Freud S., « Le clivage du moi dans le processus de défense », Résultats, idées, problèmes, op. cit.,p. 283-286.

[6] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient », Écrits, op.cit., p. 521.

[7] Freud S., « La négation », op. cit., p. 136.

[8] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », Écrits, op. cit, p. 652.

[9] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. 1, 2, 3, 4 », cours du 22 mai 1985, inédit.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le banquet des analystes », cours du 2 mai 1990, inédit.

[11] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Donc. La logique de la cure », cours du 9 février 1994, inédit.