De la demande au « gay sçavoir »

Laure Naveau : Après plusieurs mois passés à faire couple, avec un certain bonheur il faut le dire, avec le festival de textes proposés sur le Blog des J48 et la newsletter S’aile-à-mourre, nous allons entrer maintenant dans la danse de ces Journées de l’ECF sur « Le mariage et la sexualité dans l’expérience analytique » [1]. Nous le ferons par une porte bien singulière, qui est celle de du conjoint et de la demande, à partir de cette citation de Lacan que je vous donne – elle se trouve à la page 468 du Séminaire V sur Les formations de l’inconscient, dans l’ultime partie que Jacques-Alain Miller a intitulée « La dialectique du désir et de la demande dans la clinique et dans la cure des névroses », et plus précisément, dans le chapitre qui porte ce titre : « Les circuits du désir », puisque Lacan, rappelez-vous, est en train de construire son fameux graphe du désir : « Que peut vouloir dire, pour nous analystes, ce terme de conjoint ? Il prend son articulation pleine au niveau des choses où nous essayons de les situer. C’est celui avec qui il faut bien, de façon quelconque, bon gré mal gré, revenir à être tout le temps dans un certain rapport de demande. » [2]

Michèle Elbaz : Chère Laure, je me suis fait une remarque très simple à partir de cette phrase de Lacan que tu viens de bien situer, centrée par le concept de demande : finalement, ne peut-on pas dire qu’un mariage commence par une demande, la demande en mariage, qui peut sceller le même phénomène quand il s’agit de la non-demande en mariage proférée comme telle ? Ainsi nous pourrions poser que le mariage prend la demande dans ses fourches caudines !

Il en prend la relève, l’autorise même et l’embarque dans cet exercice domestique infatigable et répétitif en effet. Le conjoint donc ça s’articule à la demande. Elle peut se déployer sous la forme de l’exigence, de la tyrannie et/ou se suspendre, ou être soupçonnée ou encore évitée chez l’Autre, et quoi qu’il en soit peut faire obstacle au glissement métonymique du désir ; elle enclenche ou enraye la dialectique de la demande et du désir. C’est en partie pourquoi ça se répète, et ça rate ; ça fait des scènes, où peut s’aménager, ou non, une relance du désir du sujet, de l’autre et de l’Autre.

L. N. : Oui, chère Michèle, et je me souviens que, dans son commentaire de Barcelone sur le Séminaire V, J.-A. Miller avait fait le choix, pour lire ce séminaire, d’introduire le terme de nouveau, la perspective du nouveau, qui, par le biais du mot d’esprit, est un nouveau dans le dire. Eh bien, la première chose que je me suis dite en lisant cette citation, c’est que Lacan ne fait pas ce choix, du nouveau, en ce qui concerne le rapport au partenaire du couple, puisqu’il semble dire qu’avec le conjoint, l’on en revient toujours à la même chose, à un rapport de nécessaire demande. Nécessité contre contingence dans le couple, là est la question, pourrions-nous dire. Alors, comment s’en sortir ?

Mais aussi, qu’est-ce que cela signifie, « un rapport de demande », dès lors que l’on sait, avec Lacan, que parler, c’est toujours demander ? Est-ce que cela implique que ce rapport de demande soit intrinsèque au rapport au langage, si l’on suit bien la construction du graphe du désir qu’il élabore cette année-là ? Et que donc, pour cesser de demander, il faudrait cesser de parler ? Mais alors, que deviendrait un couple où les conjoints ne se parlent pas ? Et surtout, pourquoi faudrait-il cesser de demander ? Mystère, chère Michèle.

M. E. : Alors, si le rapport au conjoint comporte une demande, toujours la même sous ses variétés ; si elle demande à être poussée jusqu’au bout, comme Lacan le dit, n’est-ce pas que la revendication d’amour qu’elle comporte bute sur un impossible ? Alors on la boucle et la douleur surgit nous dit Lacan à la fin de cette citation. S’agit-il d’accepter la demande qui revient comme une vague parce que son objet ne lui est pas identique ? Dans un en deçà elle pointerait l’héritage de la relation à la mère, dans un au-delà, l’insatisfaction l’articulerait au manque côté désir.

Le revenir tout le temps dans un certain rapport de demande – bien sûr selon la pente structurelle du sujet – revient à indiquer que quel que soit son choix, ça doit en passer par là. Une nécessité pointe donc, qui indique un ne pas pouvoir s’en empêcher, car le signifiant en cause dans la demande comme dans la pulsion (paradoxe d’un dire impossible à dire) suscite le retour, de rater ce qu’il vise. Cette nécessité fait trace du réel de la pulsion. Cet aller-retour entre demande et désir s’enracine dans ce qui s’est joué pour le sujet à l’aube de son existence et de ce qui a fait écho dans le corps, du fait qu’il y a eu un dire.

L. N. : Oui, cela qui ne cesse pas, c’est la définition du symptôme. Cela signifie donc que le partenaire, le vrai partenaire du sujet, c’est toujours son symptôme, que ce avec quoi l’on fait couple, en quelque sorte, c’est avant tout avec son symptôme, comme l’indiquait J.-A. Miller dans sa « Théorie du partenaire » [3]. Et si ce couplage avec le symptôme tient à la demande, qui est elle-même liée à la parole, alors cela implique que c’est avec la langue que l’on fait couple, que la langue serait notre vrai partenaire-symptôme.

Or, Lacan nous a aussi avertis de ceci que, pour lui, la parole, le langage, la langue, cela ne sert pas à la communication, mais cela sert à la jouissance, cette jouissance qui ne va pas vers l’Autre, mais vers l’Un, qui est donc impliquée plutôt dans le rapport du sujet avec son propre inconscient qu’avec son conjoint ! Et c’est ce à quoi Lacan va donner le joli nom de parlêtre. L’être parlant, en quelque sorte ne parle pas pour s’adresser à l’autre, mais pour jouir de la parole : solitude de la jouissance, disait aussi J.-A. Miller sur France Culture en 2005… Cela laisse peu d’espoir au couple donc… Mais quand même, n’y a-t-il pas moyen de dialectiser cela, si l’on se réfère à cette fameuse dialectique de la demande et du désir ?

Si l’on considère qu’une analyse, l’expérience d’une analyse poussée à son terme, permet de sortir des embrouilles avec le partenaire, ou avec son absence, ou au moins, de faire avec d’une façon inventive qui réintroduise un autre rapport au désir, que devient la demande à la fin d’une analyse ? On ne demande plus rien, pulsion silencieuse donc ? …

Qu’en penses-tu, toi, chère amie, de l’articulation de cette solitude avec le rapport au partenaire à la fin d’une analyse, puisque nous avons toutes les deux eu l’occasion de témoigner d’un certain passage, lorsque nous avons fait la passe ? Y a-t-il du nouveau dans l’amour, et aussi dans la solitude ?

M. E. : Si tu veux bien chère Laure, comme tu m’y as invitée, ce bout de témoignage sera une modalité singulière de réponse à ta question : Quand un sujet connaît une succession d’exils, du plus réel qui frappa, au plus imaginaire qui ponctua sa phobie, seul le long travail de l’analyse, par la mise à nu et l’érosion des fictions qu’un célibat-fait-taire, pourra débusquer et dissiper une solitude consistante à deux : la mise à ciel ouvert d’un partenaire fantasmatique enkysté comme objet a. Elle fait passer de cette solitude à celle que confère la chute de l’Autre, et son détachement peut ouvrir à une autre logique. La solitude alors change de fonction, ruine la jouissance de l’impossible appareillage et ouvre sur une autre modalité de l’amour, sans pour autant défaire un style.

D’emblée, c’est avec le couple d’amoureux que formaient ses parents que le sujet a vainement tenté de faire couple. Cette monade qu’ils constituaient était impossible à appareiller, soulignant assurément la solitude sentimentale de cette fille unique, prise dans un nouage œdipien brouillé par des énoncés paradoxaux concernant la vie, la mort, le sexe.

La contingence de naissance de l’enfant fut celle d’une séparation précoce. La marque signifiante qui l’accueillit dans l’existence, fut celle du médecin accoucheur aux parents : ne vous attachez pas à elle, elle ne va probablement pas rester en vie. C’est à cette réponse de l’Autre au Che vuoi ? de l’enfant, que le sujet, resté en vie, s’est articulé. Le ne vous attachez pas à elle fait surgir un des motifs de la vie amoureuse, paradigme de ce qu’il a fallu de détachement en réponse. La bévue du sujet, ce triomphe de vivante sur l’oracle médical, fut redoublée vers un an et demi d’une maladresse, cause du fils mort-né de la mère, disait-on. Événement traumatique pour un père qui n’eut de cesse que d’élever la petite fille selon l’empreinte qu’il visait pour un fils. Un fils qu’il voulait être une tête, un fils de savoir, dont le sujet l’avait privé.

La petite fille consentit à avaler cette couleuvre auprès d’un père qui s’employait à fortifier l’enfant : scènes de table où le couple père-fille passait d’interminables heures à vouloir/pas vouloir le nourrissage, à un je t’aime/moi non plus. Une duplicité croisait leur jouissance singulière : l’un s’obstinait à la substitution, l’autre ne voulait rien savoir ! Mais sous le jeu de la demande de reconnaissance de l’une butant sur le désir fauché de l’autre, se nouaient obscurément l’objet oral et l’objet savoir, couple infernal dans le registre du gavage. Bien sûr épouser le désir cruel du père n’a pas été sans quelques stratégies d’évitement de la fille.

À 18 ans une demande incongrue de faire couple par les voies du mariage fut repoussée. Une fois cette parent-thèse fermée, la vie amoureuse s’est inscrite sous le sceau du non-attachement du sujet, par des ruptures précoces. C’était des amours de formation, comme on le dit du roman, commencements arrêtés avant l’angoisse et la catastrophe imaginée ! Avant qu’une demande soit déboutée et le désir usé. Ainsi les aventures du désir et de l’amour ont scandé les rencontres, dont chacune a réellement comptée. Si le jeune homme était la condition d’amour, la condition du désir requerrait le savoir ; mais un savoir à fonction de Schibboleth, un signe de reconnaissance circulant tel le furet du désir entre les amants, tel un mot d’esprit passant de paroles en curiosités soutenues.

L’impact traumatique qui conduisit le sujet en analyse, déchaînant angoisse et phobie, lui permit de débusquer un compagnon inaperçu jusque là : ce mort-né, revenant de son histoire. Il a fallu le réel de ce coup de foudre du trauma pour qu’un glissement se produise du portrait du père en jeune homme au corps du garçon mort-né qui gisait en phagocyte. Nouage inaperçu de l’objet de la demande et de la cause du désir. Puis, au gré de la traversée du fantasme, ce poids mort ne fit plus couple. Pas sans le surgissement de la lettre inscrite de sa jouissance, ce partenaire hors couple. Par le déchirement d’une image, le vidage de l’objet, le cesse d’une identification au désir du père, le sujet est passé de l’horreur de savoir qui préside toujours à la méconnaissance du réel, au désir de savoir de l’analyste.

L. N. : Quel extraordinaire témoignage, chère Michèle, de la réduction de la demande à un conjoint imaginaire !

Ah ! Le désir de savoir de l’analyste ! Permet-il de mieux s’y retrouver dans ce dédale sur les affaires de couple, et dans la logique entre les hommes et les femmes telle que Lacan a tenté de nous en dessiner les contours ? Lorsqu’il construit son graphe du désir, qui est le chemin du sujet vers l’assomption de sa réalisation, et qui en passe par la demande, par l’Autre, par le désir, par la pulsion et par le fantasme, il nous donne un outil fantastique pour visualiser ce que J.-A. Miller appelle « la considération du langage comme un réel », et le fait que, dit-il, « à l’horizon de tout ce qui se dit, il y a ce qui ne peut pas se dire ». Cette forme de l’impossible évoque l’impossible du rapport sexuel, que je traduirais ainsi : à l’horizon de toute demande, il y a ce qui ne pourra pas se demander. On pense ici à cette définition de l’amour proposée par Lacan en forme de paradoxe : « Je te demande de refuser ce que je t’offre, parce que ce n’est pas ça. » Quel programme pour les conjoints ! Est-ce sagesse ? Est-ce folie ? N’oublions pas que Lacan inscrit le désir dans le décalage, dans la marge entre le message du sujet et l’Autre de la parole – c’est-à-dire de la demande – pour signifier que, toujours, une insatisfaction se profile à l’horizon du désir. Et lorsqu’à la fin de son enseignement, Lacan semble plutôt dire que la parole, celle qui porte la demande du sujet, est en soi un mode de satisfaction, et que c’est elle qui affecte le corps vivant, il annonce l’inévitable malentendu entre les sexes : d’une part en effet, « celui qui parle n’a affaire qu’avec la solitude », et que d’autre part, le vrai partenaire du sujet, c’est son symptôme.

Je travaille depuis longtemps sur la solitude féminine, et j’ai traité du cas d’une patiente qui, au contraire de toi chère Michèle, se trouvait affectée de ce signifiant-maître qui avait régné sur toute sa vie, celui de « fille unique », et qui se plaignait de sa solitude, qu’elle vivait comme un échec de la relation amoureuse. De ce signifiant qui avait été véhiculé dans la langue familiale sur trois générations, elle avait pu en déduire la relation qu’elle avait construite entre cet « être la seule » de sa position d’exception pour ses parents, et un « être seule » dont elle avait fait son symptôme.

La traversée de son analyse lui avait permis de s’extraire de cette apparente nécessité symptomatique, de desserrer ce nœud de nécessaire solitude, et de faire, de son destin, hasard, vers une contingence nouvelle. Mais pour cela, il lui avait fallu s’extraire de la demande pressante de l’Autre auquel, comme enfant unique, elle avait été confrontée.

En particulier, s’extraire aussi d’un amour sans faille et sans limites qu’elle vouait à ses parents et dont elle récoltait, semble-t-il, un incontestable bénéfice narcissique. Ainsi avait-elle saisi qu’au-delà de sa plainte de ne pas savoir faire couple, elle faisait bel et bien couple avec chacun de ses deux parents, qui étaient séparés.

Lacan a démontré que, là où le désir de l’hystérique s’étiole comme une fleur privée d’eau s’il n’y a pas le désir de l’autre pour la réveiller, pour lui donner des couleurs, là où elle va donc tout faire pour obtenir ce témoignage du désir dans l’autre, le sujet obsessionnel, lui, va tout faire pour, comme le formule J.-A. Miller, « ligoter l’autre dans sa demande », pour « lui faire perdre l’attrait de son altérité, de sa valeur-même », jusqu’à ce désir, l’annuler, le détruire… Bref, on le voit, quel extraordinaire labyrinthe que le lien entre les conjoints !

Il ne reste plus qu’à donner à ces symptômes du couple, les belles couleurs rabelaisiennes du sinthome, qui disent mieux, en effet, qu’il est possible de se débrouiller avec cette embrouille, peut-être en inventant une autre langue, ou une autre logique, comme tu le signales. N’est-ce pas cela, le gay sçavoir ? Qu’en penses-tu, chère Michèle, la passe ne constitue-t-elle pas cette voie nouvelle dans le dire, ou chacun reconnaît l’autre comme fils ou fille de la parole, et dans son absolue différence ?

M. E. : Oui, et à partir d’un déplacement du détachement, d’avoir rencontré la demande à sa source pulsionnelle, je dirais que c’est alors l’affaire d’un gay sçavoir ininterrompu qui s’invente, se tisse, de peu de mots, et qu’il y a à tenir ensemble la jouissance féminine qui isole, le reste de jouissance non négativable qui itère comme reste solitaire et le à tout hasard de Lacan qui se prête à l’amour nouveau, qui provient du trou fait par la lettre ; le à tout hasard impliquant l’incomplétude et se prêtant au malentendu de structure, qui attise le désir, hors d’un jointement trop serré à l’Autre de la demande, dans la contingence de la rencontre inédite et cela dans l’après-coup de la passe et du tribut payé à l’A(a)utre.

[1] Duetto lors des 48e Journées de l’ECF, le 16 novembre 2018

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 468.

[3] Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, n°77, septembre 2002, p. 6-33.