ÉDITORIAL : « Le psychanalyste comme objet nomade » *

La psychanalyse aux prises avec le social « joue […] sa partie par rapport aux nouveaux réels dont témoigne le discours de la civilisation hypermoderne » [1]. Si le réel est en effet une boussole dans la psychanalyse lacanienne, ce n’est pas sans une certaine dose d’angoisse. Cette dernière signe un « concernement » [2], comme nous l’indique Lacan dans son célèbre « Petit discours aux psychiatres », c’est-à-dire une angoisse qui permet que la rencontre avec le réel ait lieu – condition d’un savoir y faire un peu mieux avec ce réel sans que ça ne tombe du côté d’un savoir complet qui s’apparenterait au discours du maître. Qu’est-ce qui permet que cette angoisse soit constituante et ne pétrifie pas le praticien ? La réponse est sans doute à aller chercher du côté du désir d’en savoir quelque chose. Ce concernement mise sur la parole et le manque qu’elle introduit plutôt que sur le tout voir de l’œil avec cette intention de se faire le point d’adresse de l’urgence. Il s’agit de « faire […] la paire »[3] avec les cas d’urgence sans être sûr de pouvoir la satisfaire « sauf à l’avoir pesée » [4], tel que le précise Lacan. Ce qui viendrait nous pousser à nous occuper des urgences, ce n’est pas tant la réponse à la demande que notre rapport au manque et à la cause du désir. C’est donc le psychanalyste en tant que sujet analysant, produit de sa propre analyse, qui se trouve concerné, en position d’« objet nomade » [5]. Faire la paire avec l’urgence, ce n’est pas venir boucher le trou de la demande, mais bien plutôt mettre la parole en jeu et, par là, le manque que la parole dévoile – ce qui provoque l’inattendu, la contingence.

À l’heure actuelle, c’est une gageure de se permettre de travailler avec le manque là où la société nous impose plutôt l’arrachement. Or, il me semble que c’est dans la mesure où quelque chose du manque est inscrit dans notre propre trajet analytique que l’on peut en user dans le travail, avec enthousiasme, pour ne pas répondre à la demande qui se cache derrière l’urgence et accueillir de cette façon l’inattendu qui fait rencontre.

Si « un discours est une demeure » [6], comme nous le propose Jacques-Alain Miller, la psychanalyse permet à un sujet en déprise avec le social d’y trouver asile pour se forger une place dans le lien social et être, par un réseau sur mesure qu’il s’est créé, moins isolé par rapport à sa jouissance.

[*] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[1] Miller J.-A., « Une fantaisie », Mental, n°15, février 2005, p. 9-27.

[2] Lacan J., « Petit discours aux psychiatres de Sainte-Anne », 10 novembre 1967, inédit.

[3] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

[4] Ibid.

[5] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[6] Miller J.-A., « L’analyse incasable », blog des 47e journées de l’ECF « Désir ou dressage », inédit.




Un pragmatique paradoxal

Dans « Vers Pipol IV » [1], Jacques-Alain Miller invite à élucider le mouvement de création des CPCT, fait d’enthousiasme et d’élan, où la psychanalyse passe « une nouvelle alliance avec le temps présent ». Sitôt créé, le CPCT-Paris essaime en effet en d’autres lieux alpha [2] : le mouvement a pris. Le consultant au CPCT, précise J.-A. Miller, ne peut fonctionner que s’il est en prise directe sur le social. Et il conclut par : « Soyons persuadés que l’on a besoin de nous ! » [3] Comment l’entendre ?

Envisager le CPCT nécessite de se détacher du concept de cadre réduit aux murs du cabinet. Car, ce qui opère, c’est l’acte, le discours analytique. La psychanalyse devient une installation portable, le consultant au CPCT est, un objet nomade – mais pas errant, car il s’oriente de l’enseignement de Lacan et s’appuie sur un transfert à l’École. Il sait aussi qu’au CPCT, ce qui fonctionne, c’est l’écoute avec interprétation. Inviter un sujet à parler produit des effets de rebranchement, puisqu’est supposé à la parole le savoir inconscient. Le sujet se rebranche sur sa réalité psychique, et donc sociale. Cela ne se fait pas par magie, il y faut le transfert, qui, précise J.-A. Miller, « permet à l’événement interprétatif d’avoir lieu ». Il faut aussi que le consultant – au même titre que l’analyste en ce cas – ne reste pas dans sa tour d’ivoire, nostalgique du temps freudien et n’entretienne pas « les douces rêveries – Schwärmerei – de son extraterritorialité » [4].

Prenons ce terme, Schwärmerei, pour saisir ce qu’il implique. Jusqu’au XVIe siècle, le verbe schwärmen désigne initialement la migration des essaims d’abeilles (Schwarm veut dire « essaim ») pour créer de nouvelles ruches. Mais à l’époque de Luther, le signifiant s’enrichit d’une connotation négative. Le mot en vient à désigner les fidèles qui s’enthousiasment pour des communautés douteuses aux yeux de l’orthodoxie. La Schwärmerei renvoie au mouvement de fuite du sectateur hors de l’Église d’État : il y a, dans cet élan, du volatile, du fluide. Le Schwärmer se fixe ainsi dans la langue comme celui qui papillonne et se passionne, au-delà de la Raison, pour tout ce qui passe. Son engouement, sans direction, ou plutôt tous azimuts, est affine à l’errance. Le dictionnaire unilingue allemand donne un exemple animalier qui s’en approche : les moustiques qui tournoient autour d’une lampe [5]. Ils vont là où il y a de la lumière et tournent en rond sans savoir où donner de la tête. On est loin du mouvement orienté des abeilles. Schwärmerei désigne plus généralement une adoration exagérée, ce dont témoigne à sa façon le romantique, qui, plongé dans une vénération rêveuse de la nature, se berce de l’illusion de faire rapport avec elle.

Comment entendre la Schwärmerei, concernant le consultant au CPCT ?

Être en prise directe sur le social, c’est pointer combien le consultant est convoqué à quitter le confort du cabinet pour prendre une part décidée aux débats de son temps et à l’occasion faire exister l’inconscient. L’enthousiasme avec lequel ils s’engagent dans le mouvement ne relève cependant pas de la Schwärmerei, au sens que nous avons vu. L’élan avec lequel essaimeront les lieux alpha est un élan orienté par un transfert au discours de l’analyste. Il est possible d’opérer comme objet nomade, sans errer.

C’est ainsi que je lis ces mots conclusifs de J.-A. Miller : « Soyons persuadés que l’on a besoin de nous ! » Je les lis avec cette référence à la Schwärmerei. Ici, ni conviction aveugle ni déraison : l’enthousiasme du praticien à prendre part au débat politique, à faire exister l’événement interprétatif, au CPCT par exemple, n’est pas une Schwärmerei. Le consultant ne va pas de ce côté, car il sait que ça rate – c’est de structure. Il est, dit J.-A. Miller, un pragmatique paradoxal [6]. Et, le sachant, il peut rater de la bonne façon.

Le traitement bref tient à ce pragmatisme paradoxal et c’est ainsi qu’il a chance de rater de la bonne façon. L’offre de parole qui y est faite est une offre décidée, mais elle a une limite. On ne répond pas à la demande, car on sait que c’est impossible. Les effets thérapeutiques, fussent-ils rapides, y restent modestes, mais ils ne sont pas négligeables : des bouts de solutions s’esquissent, des brins d’invention s’entrevoient.

Le consultant au CPCT sait, pour en avoir fait l’expérience, que l’écoute avec interprétation a des effets décisifs, il ne cède pas sur cela, mais il ne se berce pas non plus de douces rêveries – illusions, ou bonnes intentions. Cela donne un style, au CPCT : le consultant au CPCT est un pragmatique, pas un doux rêveur romantique.

* Dominique Corpelet est praticien au CPCT-Paris.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Lieu analytique possible en institution.

[3] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[4] Ibid., p. 192.

[5] Cf. entrée « Schwärmer » dans le dictionnaire allemand Duden, disponible sur internet.

[6] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.




Effets retours de la pratique au CPCT

La création des CPCT, il y a bientôt vingt ans, relève d’un mouvement qui va de la psychanalyse pure vers la psychanalyse appliquée, du cabinet vers « les lieux alpha », lieux analytiques, institutions ou consultations [1]. La pratique au CPCT offre chance de faire un pas de plus et de supposer un mouvement inverse, c’est-à-dire un effet retour de la psychanalyse appliquée sur la cure.

La limitation imposée, seize séances maximum, énoncée dès la première rencontre avec le consultant, introduit un encadrement du temps et produit des effets différents suivant les patients. Marie constate qu’elle est perdue dans sa propre chronologie, et elle s’appuie sur le comptage des séances pour essayer de fixer quelques dates de son histoire. Un autre patient peut anticiper la fin du traitement dès la deuxième rencontre et demande ce qui va se passer à la fin du traitement parce qu’il n’a pas envie que cela se termine. Beaucoup n’en parlent pas et il est parfois nécessaire de discrètement rappeler le nombre de séances qu’il reste afin de souligner la singularité de ce dispositif. La parole du sujet compte et le temps lui est compté pour la dire.

De mon côté, en tant que praticienne, l’effet a été immédiatement mesurable : la première séance déclenche le compte à rebours, « un raccourcissement du temps pour comprendre » [2], pour reprendre une formule de Serge Cottet, et cela me semble être une forme de réponse à l’urgence subjective qui amène la plupart des patients. Pourtant, ce temps pour comprendre, s’il est raccourci, ne doit pas être évincé. Il s’agit, au contraire, de lui donner du poids, en mobilisant son attention pour entendre puis faire entendre des énoncés, des signifiants auxquels le patient pourra s’arrimer. Chaque séance donne lieu à une prise de notes, pour ne pas laisser échapper les points saillants. Le travail en groupes cliniques, où les séances peuvent être reprises une par une, les détails relevés, où une logique de la séance peut se dégager, permet un ajustement de la position du praticien. Cette position, au regard de la clinique au CPCT et du dispositif même, ne peut être une position d’attente ni de réserve. La prudence, indispensable, ne doit pas empêcher de faire résonner à l’oreille du patient la répétition dans laquelle il est pris, et parfois de « l’inviter à changer de disque » [3]. Le pari d’un lieu alpha tel que le CPCT n’est pas seulement que l’urgence subjective soit un peu apaisée mais aussi qu’à l’issue du traitement, le patient ait pu se faire un peu sujet de son énonciation, reparte avec un certain gain de savoir.

La psychanalyse n’est donc pas qu’une affaire de divan, car ses effets « ne tiennent pas au cadre, mais au discours, c’est-à-dire à l’installation de coordonnées symboliques » par quelqu’un qui s’appuie sur « l’expérience dans laquelle lui s’est engagé » [4], en tant qu’analysant bien sûr, mais aussi en tant que praticien dans un lieu alpha. Un effet retour de la psychanalyse appliquée est déjà mesurable dans l’abord que nous avons de la psychose ordinaire, d’une autre façon encore que de se faire secrétaire de l’aliéné. La clinique en cabinet, et ce encore plus depuis le début de la crise sanitaire, est souvent proche de celle du CPCT. Les sujets sont déboussolés, l’angoisse prend le pas. La demande n’est pas articulée comme telle, elle prend plutôt la forme d’un appel pressant. L’accueil de la parole et la réserve bienveillante ne sont plus de mise quand la déprise sociale est à l’horizon. Dans ce contexte, les premiers entretiens sont déterminants pour accrocher un transfert, à la fois entendre l’appel et faire résonner une demande. Pour certains sujets, qui sont en peine de suivre un fil, c’est parfois à mobiliser à chaque rencontre. « Je ne sais plus du tout de quoi on a parlé la dernière fois », est une phrase qui revient souvent en début d’entretien. Une écoute active donc, séance par séance, souligner les signifiants pour orienter la parole vers une mise en forme de la question qui ouvre parfois à la formalisation du symptôme, « l’os sur quoi bute la singularité du sujet »[5]. C’est effectivement le principe de la cure, mais d’une manière que je dirais plus appuyée, en forçant doucement le trait. Le temps est parfois compté pour amorcer un rebranchement sur le discours de l’Autre et soutenir un effort de subjectivation.

* Hélène Combe est consultante au CPCT-Paris.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Cottet S., « Raccourcir le temps pour comprendre ? », in CPCT-Paris (s/dir.), L’Inconscient éclair. Temporalité et éthique au CPCT, Paris, École de la Cause freudienne, coll. Rue Huysmans, 2019, p. 11.

[3] Ibid., p. 17.

[4] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 185-192.

[5] Cottet S., « Raccourcir le temps pour comprendre ? », op. cit., p. 17.




Clinique du réel

Beaucoup d’adolescents ont éprouvé un malaise lié au long confinement de 2020 et pour certains d’entre eux, nous pouvons parler d’effondrement, voire de déclenchement. Les demandes de consultation ont afflué à ParADOxes [1]. Pour celles et ceux que j’ai reçus et qui n’avaient jamais consulté, l’isolement des pairs, ou bien des proches, parfois des deux, a ouvert une béance sur un réel. Angoisse, pensées incessantes, ne plus pouvoir manger, perdre le sommeil, voire ne plus retrouver le sens des choses ordinaires de la vie, les ont poussés à prendre rendez-vous.

Une discontinuité s’est produite dans le train-train quotidien, mais où en situe-t-on les effets ? Que peut-on en dire dans l’après-coup ? Une jeune fille de quinze ans m’avait dit que même si grâce aux réseaux sociaux elle avait gardé un lien avec ses amis, du fait de ne plus être qu’avec ses parents, les paroles, les remarques de ces derniers, notamment celles qui avaient trait à son corps, la touchaient plus qu’avant. Un étudiant, au départ satisfait d’être seul, en est venu à téléphoner à sa mère chaque jour pour tenter de chasser ses idées noires et ce léger sentiment qu’il ne connaissait pas jusque-là, d’être constamment observé par ses voisins. Une jeune fille, qui avait consulté une première fois à Paradoxes quand elle s’était retrouvée seule à Paris pour ses études, s’est souvenue de ce lieu et a demandé un rendez-vous en urgence. Elle est venue y déposer son angoisse sur deux séances, puis a dit qu’elle n’avait plus besoin de venir.

Ces jeunes hésitaient à se rendre chez un « psy », mais le mal-être était là, parfois difficile à identifier et ils se sont sentis troublés par ce qui leur arrivait. Le dispositif associatif, avec une durée définie et la gratuité, leur a permis d’avancer dans un périmètre circonscrit à la situation.

Le confinement a pu avoir comme effet d’isoler, de couper le sujet de ce que Jacques-Alain Miller désigne par la « routine du lien social », autrement dit, de « ce qui fait que le signifié peut garder du sens » [2]. Provoquant une déliaison dans la langue du sujet, celle qu’il parle de manière commune, à partir du sens commun. Il semble que les adolescents en ont plus intensément souffert…

Le cas du petit Hans étudié par Lacan nous apprend qu’à une période où le sujet ne peut plus s’appuyer sur l’imaginaire, la langue permet de prendre en charge quelque chose de la jouissance, du réel de l’éprouvé. Le langage, le symbolique, réduit la jouissance du corps. Mais le dernier enseignement de Lacan, avec la perspective du « corps parlant », nous enseigne aussi que le signifiant produit de la jouissance sur les corps. Avec la puberté, les adolescents ont à nouveau affaire aux irruptions du réel du corps qui en font vaciller l’image. Le sexuel, même si la sexualité est aujourd’hui parlée et exposée, n’en demeure pas moins traumatique. La jouissance du corps ne trouve plus à se loger ni dans les symptômes de l’enfance, ni dans le registre imaginaire sur lequel se fondent des représentations du monde. Face à cela, les adolescents font entrer un nouveau paramètre dans la « routine sociale » : le groupe, en tant qu’il incarnerait « le corps de l’Autre ». J.-A. Miller avance en effet cette question : « La clique, la secte, le groupe ne donnent-ils pas un certain accès à un je jouis du corps de l’Autre dont je fais partie ? » [3] Un accès qui apporte du sens par une forme de sublimation de la jouissance du corps propre. Un lien social qui polarise la jouissance dans un discours commun et par des identifications imaginaires. Le confinement a pu couper les adolescents de cet accès, dénudant le signifiant du sens issu du lien social. La rencontre avec un Autre désirant dans un lieu identifié pour les adolescents permet de rebrancher le sujet aux signifiants propres à lui restituer un lien social.

* Isabelle Magne est praticienne à ParADOxes.

[1] L’association parADOxes, créée en octobre 2009, fait l’offre d’un accueil rapide et de consultations psychanalytiques gratuites et limitées dans le temps aux adolescents de onze à vingt-cinq ans. Elle propose aussi des ateliers d’écriture individuels, s’appuyant au prétexte de la construction d’un CV, rebaptisés ateliers Chemin de Vie, ainsi que des conversations et groupes de parole.

[2] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[3] Miller J.-A., « En direction de l’adolescence », in Dupont L. & Roy D. (s/dir.), Après l’enfance, Paris, Navarin, 2017, p. 27.




Le CPCT, lieu refuge contre le malaise dans la civilisation

« Un analyste ne peut fonctionner que s’il est en prise directe sur le social, mais, dans son cabinet, il peut le méconnaître, et entretenir les douces rêveries – Schwarmerei – de son extraterritorialité. »

Jacques-Alain Miller, « Vers Pipol IV »

Il n’y a pas d’extraterritorialité du psychanalyste, indique Jacques-Alain Miller, dans son texte « Vers Pipol IV » [1]. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’un côté le psychanalyste et de l’autre le social, car les deux appartiennent au même territoire. Il est impossible de les disjoindre : « La vérité qui se dénude [est] celle de la socialité structurale de la position et de l’acte analytique. » [2] Le psychanalyste, qui s’imaginerait être à l’abri des vagues et tempêtes qui remuent la société, serait vite rappelé à la réalité. Le malaise dans la civilisation [3] ne s’arrête pas aux portes du cabinet de l’analyste.

Les CPCT sont des « lieux de refuge, voire bases d’opération contre ce qui [peut s’appeler] malaise dans la civilisation » [4]. Ce malaise porte aujourd’hui un nom, celui du culte du « ça marche », de la performance et de la réussite. Et lorsque des lignes de failles se révèlent, dans l’existence d’un sujet, celui-ci est alors pressé de toutes parts de reprendre le travail, de retrouver le chemin des études, de se soigner, d’aller mieux, de ne pas déprimer, de faire son deuil… Les injonctions sociales ne manquent pas.

Alors que partout ailleurs, « le déferlement d’une psychothérapie associée aux besoins de l’hygiène mentale » [5] pèse de tout son poids d’idéal et de culpabilité sur le sujet, le CPCT représente une institution à part, un lieu avec un dispositif souple qui respecte la logique du un par un. Au CPCT, le patient est accueilli avec ses symptômes, ses bizarreries, ses errances ainsi que ses erreurs, et il n’y sera pas jugé.

Consultante au CPCT, je remarque que l’énoncé « Je me sens perdu » est peut-être celui qui revient le plus souvent dans les premières consultations. Perdu nomme un premier désarroi, un désarrimage du champ de l’Autre, qui entraîne un vide de sens de l’existence et une perte de désir, ou un affolement, une angoisse. Bien souvent, mille questions surgissent sur la sexualité, la mort, les origines, questions qui ne trouvent pas de répondant au champ de l’Autre et laissent le sujet en proie à une solitude radicale, au bord d’un trou.

Le CPCT offre la possibilité de rencontrer un praticien orienté par la psychanalyse, le pari y est fait que la rencontre avec une pratique ainsi orientée permette au sujet de s’ouvrir à l’inconscient et de rebattre les cartes. En pariant sur ce lien social inédit, produit par une telle rencontre – un lien qui ne cherche ni à vous rééduquer, ni à vous dire quoi ou comment faire, mais qui vise à « rendre leurs sens aux symptômes, donner place au désir qu’ils masquent » [6] –, un nouvel arrimage au champ de l’Autre devient souvent possible.

Les sujets qui s’adressent au CPCT sont, pour la plupart, en situation de déprise sociale. Il revient donc aux consultants et aux praticiens d’apercevoir qu’« être en prise directe sur le social » [7] signifie être en rapport direct avec le discours social ou celui qui laisse transparaître le malaise dans la civilisation. Il doit donc être au fait des signifiants qui circulent dans le discours courant et qui pèsent sur le désir : « La mission qui nous revient en ce monde est de reconnaître et d’élucider la diversité humaine, la diversité des modes-de-jouir de l’espèce. » [8]

J.-A. Miller précise que les psychanalystes ne sont pas là pour surdimensionner le malaise. La mauvaise humeur n’est pas notre style, souligne-t-il avant d’ajouter : « Oui, nous sommes pragmatiques comme tout le monde aujourd’hui, mais à part pourtant, – des pragmatiques paradoxaux, qui n’ont pas le culte du ça marche. Le ça marche ne marche jamais. Notre bonne humeur vient sans doute de ce que nous savons que ça rate, mais nous croyons rater de la bonne façon. Soyons persuadés que l’on a besoin de nous. » [9]

* Solenne Albert est consultante au CPCT de Nantes.

[1] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », Mental, n°20, février 2008, p. 185-192.

[2] Ibid.

[3] Cf. Freud S., Le Malaise dans la civilisation, Paris, Points, 2010.

[4] Lacan J., « Acte de fondation », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 238.

[5] Ibid., p. 237.

[6] Ibid., p. 239.

[7] Miller J.-A., « Vers Pipol IV », op. cit., p. 188.

[8] Ibid., p. 192.

[9] Ibid.




Fonction de l’écrit au CPCT

« C’est au point même d’où jaillissent les paradoxes de tout ce qui arrive à se formuler comme effet d’écrit que l’être se présente, se présente toujours, de par-être. »

Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XX, Encore

 

Dans l’expérience du CPCT de Gap, l’écrit tient une place importante. Cela commence par la présentation du sujet sous la forme d’une carte clinique dans laquelle figurent quelques lignes écrites par le consultant qui reçoit la demande et qui accepte ou pas le traitement. Ces quelques lignes, dans ce qu’a extrait le consultant des signifiants du sujet et qui nous est transmis, témoignent de la manière dont le sujet formule sa demande.

Opérer

Les traitements au CPCT sont courts. Cela demande une exigence de travail du praticien qui s’oriente de la psychanalyse. Il s’agit d’opérer avec délicatesse, tact et précision en tenant compte de ce délai restreint. Il est frappant de constater l’effet d’allègement de la souffrance chez la plupart des sujets à la sortie du traitement.

Cerner

Il s’agit de cerner la demande du sujet et orienter la pratique avec les outils de Lacan. Il faut pouvoir témoigner de l’orientation du traitement par la coupure, un acte, un signifiant… L’écriture permet d’en témoigner.

L’écrit au CPCT est un outil important qui n’est pas sans rapport avec la durée courte du traitement.

Cela peut s’accompagner d’un effet d’enseignement ayant un impact aussi bien sur le traitement que sur la pratique du consultant.

Orienter

L’écriture fait état de ce qui se passe dans le traitement, la façon dont s’oriente le consultant, ce qui l’a accroché et quelque fois ce qui rate, mais qui toujours enseigne.

L’écrit, comme production après coup de la rencontre entre deux corps, permet de prendre un peu de hauteur et d’entendre différemment les dits du sujet, leur résonnance, leur équivoque.

Couper

Ce qu’enseigne l’écrit, c’est à discerner, dans les détails, l’impact d’un dire, une coupure qui opère, une répétition, une ponctuation, une réponse attendue qui ne survient pas, un effet de stupeur, un signifiant qui insiste ou qui émerge, qui a eu un effet énigmatique… Un affect qui laisserait entrevoir quelque chose d’une jouissance, la trace d’un trauma qui affleure dans le discours…

Construire un cas, c’est être au plus près de ce que dit le sujet, mais aussi de faire état de ce qui fait écho pour le consultant. Analyser minutieusement les divins détails et les liens entre le signifiant et la jouissance. Énoncer les circonstances dans lesquels quelque chose d’étonnant survient. Cela permet de circonscrire, de resserrer et d’être au plus près du déroulé du traitement, d’affiner le diagnostic structural.

Élaborer

L’écrit implique une adresse qui induise un déchiffrage de ce qui échappe et précise l’élément clinique et théorique à cerner. Le CPCT permet cela, puisqu’il offre l’espace nécessaire à l’élaboration clinique à plusieurs.

L’écrit permet un regard rétrospectif sur les seize séances du traitement, isolant l’effet, parfois discret, qui a eu lieu.

 

* Sylvie Dagnino est praticienne au CPCT de Gap.