ÉDITORIAL : La nostalgie de la norme mâle

Le regret du temps passé est étranger à la psychanalyse. L’idée que le bon temps est perdu rime, au mieux, avec le ton plaintif du névrosé, au pire, avec un ne rien vouloir savoir du réel. Le regard toujours en arrière pour rester bien attaché à un passé prétendu merveilleux.

Le terme nostalgie, composé de nóstos – retour – et d’álgos – douleur –, évoque la perte et le désespoir de l’impossible retour, le ton mélancolique n’est pas loin, il signifie l’éloignement du lieu habituel. Johannes Hofer, jeune médecin alsacien, a utilisé le premier ce mot en 1688 pour nommer le mal du pays des mercenaires suisses de l’armée de Louis XIV [1]. La chaleur du foyer familial qui n’est plus, les chants qui parlent de la patrie lointaine, les paysages oubliés, les chants à la gloire du pays. L’Idéal du moi prend de l’ampleur et gonfle l’absolu de ce qui est estimé perdu.

La nostalgie implique également le regret mélancolique, comme le dit la chanson :

« Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
À savoir comment » [2].

L’impuissance à l’égard de l’Idéal amène à une recherche passionnée du retour : Ne me quitte pas cher passé, ah ! si j’avais pu, ah ! que c’était mieux avant.

« Make America Great Again » vous rappelle-t-il quelque chose ? Again, retour en arrière pour retrouver le beau pays perdu, pour calmer les peurs, l’incertitude.

Avançons avec une hypothèse, la nostalgie est une haine du temps qui passe. Ce n’est pas étonnant que les nostalgiques s’accrochent à la supposée solidité de l’avant, au rêve que tout reste à la bonne place pour être bien rassurés. La nostalgie est un amour du bon vieux symbolique. Et quand la nostalgie est celle de la norme mâle, quand le pays natal est l’ordre père dû, l’Idéal prend une autre tonalité, une tonalité inquiétante.

La psychanalyse est incompatible avec la nostalgie en tant qu’elle ne se laisse pas embrouiller par le « présent instantané » [3], celui qui fait émerger les peurs, toujours les mêmes, et il éveille la haine : L’autre, le petit autre, veut mes biens, ma femme, mon homme, ma langue, mon travail, mon chez-moi.

L’expérience analytique fait toucher du doigt que le présent à une « certaine épaisseur » [4] pour utiliser une expression de Lacan mise en relief par Jacques-Alain Miller dans le texte : « Introduction à l’érotique du temps ». Il extrayait ainsi du Séminaire V ces quelques mots : « Un discours […] prend du temps, il a une dimension dans le temps, une épaisseur. Nous ne pouvons absolument pas nous contenter d’un présent instantané, toute notre expérience va là contre » [5].

Comment « s’occuper du présent épais » [6] alors que la norme mâle adore l’instantané ? Notre époque pousse du côté de la conclusion rapide ce qui, paradoxalement, va de pair avec la nostalgie. L’épaisseur n’est ni la lourdeur ni l’enchantement de l’aujourd’hui, elle implique la prise en compte de la pluralité des couches du discours. L’idéologie est le contraire, elle glisse facilement ; elle passe de bouche en bouche et pousse à la conclusion hâtive.

En 2017, J.-A. Miller avertissait : « Penser que la psychanalyse est exclusivement une expérience d’un par un, une expérience intime échappant au chaos, au malaise qui prévaut dehors, est une erreur. » [7] Il y a donc quelque chose à dire.

Les 51e journées de l’École de la Cause freudienne : « La norme mâle » se tiendront les 20 et 21 novembre 2021, elles prendront à bras le corps cette question brûlante. En attendant, L’Hebdo-Blog, Nouvelle série vous propose plusieurs manières de déjouer la nostalgie de la norme mâle.

[1] Cf. l’article « Nostalgie » sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia : wikipedia.org

[2] Brel J., « Ne me quitte pas », La Valse à mille temps, album, France, 1959.

[3] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, février 2004, p. 83, disponible sur le site de Cairn.

[4] Ibid.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 15.

[6] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », op. cit., p. 83.

[7] Miller J.-A., « Conférence de Madrid », Lacan Quotidien, n°700, 19 mai 2017, publication en ligne (www.lacanquotidien.fr).




Les traces du Père

Nulle nostalgie

À l’heure où la psychanalyse lacanienne prend part activement au débat sur la théorie du genre, nombreux sont ceux qui veulent encore, par mauvaise foi ou ignorance de l’enseignement de Lacan, la classer dans le clan des nostalgiques du Père.

Certains concepts freudiens portent évidemment la marque de la croyance au Père qui régnait encore à l’époque où ils ont été inventés. Les concepts lacaniens des années cinquante, notamment le Nom-du-Père, ont aussi « pu passer pour une restauration du père par Lacan », indique Jacques-Alain Miller, alors qu’ils sont à lire au regard de son retour à Freud : « s’il l’a dégagé, mis au jour, formalisé, ce n’est pas pour y adhérer, ce n’est pas pour le continuer, le Nom-du-Père, c’est pour y mettre fin » [1].

Lacan a établi que le Père en tant que nom avait réussi à ex-sister, et donc à avoir des effets réels sur la subjectivité, avant de constater que ce nom avait cessé d’exister, dans la mesure où son caractère de semblant s’était révélé [2]. La pluralisation du Nom-du-Père, détachant le nom de la fonction, sous-tend que si celle-ci est liée à la production d’effets de signification et de limitation de la jouissance, d’autres noms peuvent remplir cet office.

Nul progrès

Mais Lacan n’a jamais cru que la fin du règne du père amènerait un progrès, ni qu’elle s’effectuerait sans reste. En 1968, il évoque la trace, la cicatrice de l’évaporation du père [3], et en 1974 la trace du retour du Nom-du-Père dans le réel [4]. Il corrèle d’abord cette trace au surgissement d’une ségrégation renforcée, et la lie ensuite au fait que le social prend « une prévalence de nœud », dans la mesure où « il détient ce pouvoir du nommer à au point [que] s’en restitue un ordre […] qui est de fer »[ 5]. On passe de l’ordre du père qui oriente le destin du sujet, en disant non à la jouissance, à un ordre où ce sont des signifiants-maîtres prélevés dans l’Autre qui font la trame de l’existence du parlêtre en le nommant à quelque chose. Lacan souligne que ce nouvel ordre est de fer, car si le Nom-du-Père nouait cette perte à la dimension de l’amour, ces nominations à sont injonctives, dans la mesure où le surmoi s’incarne dans le langage lui-même, qui enjoint le sujet à jouir.

« Là où Freud met l’accent sur l’amour du père, Lacan enquête sur l’incroyance en la jouissance produite par l’amour du père […], sur la jouissance hors garantie » [6], indique J.-A. Miller. Pour ce qui en est de se savoir débrouiller avec sa jouissance, dans l’ordre du père ou dans l’ordre de fer, le sujet reste aliéné au désir de l’Autre dont il n’obtient ni essence, ni boussole vers ce qui serait son bien, « sinon d’être coincé, squeezé dans un certain nœud » [7].

« Les non-dupes errent »

Dans ce witz, on retouve l’idée d’une trace de la disparition du père : une erre, dit Lacan, c’est « la lancée de quelque chose quand s’arrête ce qui la propulse et [qu’elle] continue de courir encore » [8]. Les non-dupes ont certes en apparence « les coudées franches » vis-à-vis du père, mais ils conservent un rapport à lui, sous la forme du refus. Ils sont « comme à l’étranger », tels des voyageurs qui cheminent à l’écart des grandes routes : « La seule chose dont ils ne s’aperçoivent pas, c’est que rien qu’à faire surgir cette fonction de l’étranger, ils font surgir du même coup […] la troisième dimension, celle grâce à quoi des rapports de cette vie, ils ne sortiront jamais, si ce n’est d’être alors plus dupes encore que les autres, de ce lieu de l’Autre, pourtant, qu’avec leur imaginaire ils constituent comme tel. » [9]

Les non-dupes errent dans l’imaginaire – dimension dont Lacan dit qu’elle est celle qui produit les normes – tandis que les dupes du père errent dans le symbolique. C’est que les uns comme les autres errent vis-à-vis de ce qui, de la jouissance, ne peut s’articuler dans ces deux registres.

L’amour de l’inconscient est dès lors la seule issue pour errer moins, car il permet de s’approcher du réel. Dans cette perspective, souligne J.-A. Miller, Lacan promeut « à la place du Nom-du-Père […] le symptôme comme l’équivalent dans la psychanalyse d’un savoir dans le réel » [10].

Lacan invite les psychanalystes à forger une autre éthique, fondée sur la façon d’être « toujours plus fortement dupe » [11] de ce savoir. Or, du fait du succès de la psychanalyse, « [p]our la première fois dans l’histoire, il vous est possible […] de refuser d’aimer votre inconscient, puisque enfin vous savez ce que c’est : […] un savoir emmerdant » [12]. Être dupe de l’inconscient implique, pour les analystes, de se passer du Nom-du-Père à condition de s’en servir [13], dans la mesure où il est présent, ne serait-ce que par ses traces, dans l’inconscient. Comme l’écrivait Serge Cottet : « Décrasser l’inconscient du Nom-du-Père, c’est coton. Inutile de mettre la psychanalyse à la remorque du sociologisme, du féminisme, du “politiquement correct” sous prétexte que la différence est sur le point de déserter la famille. » [14] Vis-à-vis du père, « l’inconscient n’en fait qu’à sa tête. Il décidera lui-même, d’y croire ou pas, en fonction de la jouissance qu’il y trouve » [15].

[1] Cf. Miller J.-A., in Miller J.-A. & Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 20 novembre 1996, inédit.

[2] Cf. ibid.

[3] Cf. Lacan J., « Note sur le père », La Cause du désir, n°89, mars 2015, p. 8, disponible sur le site de Cairn.

[4] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 mars 1974, inédit.

[5] Ibid.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 11 décembre 1996.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », op. cit.

[8] Ibid., leçon du 13 novembre 1973.

[9] Ibid.

[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas… », op. cit., cours du 12 mars 1997.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », op. cit., leçon du 13 novembre 1973.

[12] Ibid., leçon du 11 juin 1974.

[13] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 145.

[14] Cottet S., « Feu sur l’ordre symbolique », La Cause freudienne, n°60, juin 2005, p. 129, disponible sur le site de Cairn.

[15] Ibid.




La petite tenue et la cigarette

Une célèbre blague juive raconte qu’en pleine journée Shlomo rentre chez lui à l’improviste et retrouve sa femme Sarah en petite tenue et en suspecte compagnie… Il lui dit : « Attention Sarah ! On commence comme ça et on finit par fumer à Shabbat ! »

Si Freud s’est intéressé au mot d’esprit comme l’une des voies d’accès à l’inconscient c’est en tant qu’il est une formation parvenant à exprimer ces vérités que le sujet n’ose s’avouer en suivant les lois du langage, métaphore et métonymie, mais aussi par la figuration par le contraire et toutes les formations de façade destinées à éveiller l’attention afin de mieux la détourner [1]. « La forme langagière » [2] est cruciale et constitue l’essence même du mot d’esprit : « Moshe dit à sa femme : Sache Rachel que si l’un de nous deux meurt, je déménage en Amérique. » Pour Lacan, le mot d’esprit signale le peu d’accès que nous avons à la réalité dès lors que nous l’abordons par le biais du signifiant, c’est pour cela qu’elle n’a d’autre objet que le jeu même du signifiant. Le désir, toujours en décalage par rapport aux signifiants, se manifeste par la perte et les déchets de la chaîne signifiante, laissés par la métonymie. Pourtant, grâce à l’accusé de réception de l’Autre, le rire, il y a authentification de cette béance qui signale le lieu fuyant du désir [3].

Revenons à Shlomo qui, par une simple phrase, nous apprend beaucoup sur la nostalgie de la norme mâle… ou plutôt sur son rêve. Que révèle cette phrase qui nous surprend et suscite le rire ? Quel est ce « peu-de-sens » produit par le witz et qui provoque cette satisfaction de faire entendre dans sa fuite éternelle un nouveau sens ? Comment mieux dire la vérité de la norme mâle si ce n’est avec la réduction produite par ce witz ?

L’effet produit par la phrase de Shlomo tient au décalage entre la situation d’infidélité – ici minimisée – et les règles strictes de Shabbat. Effet de surprise chez l’auditeur : le witz met à mal le sens phallique de l’échelle de valeurs partagées. La gravité de l’infidélité ne saurait être plus importante qu’un écart commis pendant Shabbat pour ce juif dévot.

Faisons un pas de plus ; cette éventuelle cigarette pendant Shabbat enfume l’infidélité de Sarah qui passe vite aux oubliettes. Grâce à la fulgurance du witz, deux lignes suffisent à dénoncer le caractère absurde et arbitraire de la règle dont le désir féminin sait si bien se passer. La règle est ridiculisée par un désir qui fait trou dans le paysage. Mais grâce au père de l’ordre divin, Shlomo se tient à distance du pire. Par la bouche de Shlomo, la fumée de la norme sabbatique enfume le désir clandestin de Sarah, mais ne le fait pas oublier à l’auditeur qui rit du ridicule d’un tel avertissement normatif ! C’est le peu-de-sens qui se dégage de la tentative de réglage du non-rapport intime entre les sexes par le biais d’une norme collective. En effet, à l’heure où la transgression intime au sein du couple rejoint la transgression divine, le sens se montre vain et dérisoire. Pour notre cher Shlomo mieux vaut le rappel de la norme que la confrontation au pire [4] : Quel est cet obscur désir féminin chez elle ? Que reste-t-il insatisfait ? Que veut cette femme ? Il y a un « circulez, il n’y a rien à voir », hélas ! Elle finira par fumer à Shabbat !

La surprise et le rire chez l’auditeur sont le signe que quelque chose de l’inconscient est touché, la défense de la censure se libère le temps de cette insolence et de cette impertinence vis-à-vis de l’universel qui caractérise, dans l’humour juif, le lien de l’homme à Dieu.

[1] Cf. Miller J.-A., « Apologie de la surprise » Quarto, n°61, janvier 1997, p. 3-8.

[2] « c’est dans la forme, dans les mots de l’énoncé qui l’exprime qu’il faut chercher. Il nous suffit seulement d’étudier […] ce qu’on peut désigner du nom de technique fondée sur l’emploi des mots ou bien encore de technique d’expression propre à ce mot d’esprit et qui, c’est plus que probable, est intimement liée à l’essence du mot d’esprit, puisque le caractère distinctif et l’effet du mot d’esprit disparaissent dès qu’on lui substitue autre chose » (Freud S., Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 59).

[3] Cf. Lacan, J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 92.

[4] Cf. Freud S., « L’humour », L’Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 317-328.




De la nostalgie comme affect politique

« Ce n’est pas le paradis qui est perdu, c’est un certain objet. »
Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse »

La civilisation a connu depuis le XXe siècle d’importantes mutations, dont celle, majeure, du déclin de la figure du père comme principe ordonnateur et unifiant : « La structure du tout a cédé à celle du pas-tout. » [1] L’un des effets de ce changement de régime consiste en une chute de la tradition, qui cède face à l’attrait pour la nouveauté. La montée du pas-tout s’accompagne d’une certaine nostalgie du père, de l’autorité et de l’ordre. Jacques-Alain Miller a d’ailleurs souligné que le premier Lacan avait trouvé une certaine popularité chez les conservateurs, ceux-ci faisant usage de la notion d’ordre symbolique afin de « promouvoir l’idée d’un ordre harmonieux, régi par des lois invariables, des lois accrochées au Nom-du-Père. [Or, si] l’enseignement de Lacan a un sens, une direction, c’est celui du démantèlement méthodique, constant, acharné de la pseudo-harmonie de l’ordre symbolique » [2].

Freud a, pour sa part, cru au Père. Dans son ouvrage sur Moïse, évoquant la figure du grand homme, il avance que le besoin d’autorité ressenti par les masses est lié à « la nostalgie du père, qui habite en chacun depuis son enfance » [3]. À suivre l’actualité, il apparaît que l’aspiration au règne d’une figure toute puissante gagne toujours plus les faveurs des défenseurs d’une tradition patriarcale.

Il est par ailleurs fréquent de retrouver dans le discours de nombre de conservateurs un autre type de nostalgie, correspondant au terme allemand Sehnsucht, qu’on peut traduire par vague à l’âme, aspiration, langueur ou encore désirance [4]. Cette Sehnsucht est notamment associée par Freud à la mélancolie, dont l’affect est celui du deuil, « la désirance pour quelque chose qui est perdu » [5]. « Make America Great Again » fut le slogan de Donald Trump ; un polémiste, dont le nom est actuellement sur bien des lèvres, surfe lui aussi sur un certain mal du pays, voire une mélancolie liée au deuil de « la France de papa » [6].

Dans « Les complexes familiaux », Lacan évoque un type de nostalgie qui n’est pas lié au père, mais à l’imago maternelle. Du complexe du sevrage s’originent « ces nostalgies de l’humanité : mirage métaphysique de l’harmonie universelle, abîme mystique de la fusion affective, utopie sociale d’une tutelle totalitaire, toutes sorties de la hantise du paradis perdu d’avant la naissance et de la plus obscure aspiration à la mort » [7]. Ici, la figure de la mère est connectée à la mort, elle est évoquée dès « qu’une perte de jouissance intervient. […] La mère est la déesse des carences, et le père se trouve, lui, chargé d’une fonction positive » [8] de réparation. Lacan reprend la question vingt ans plus tard dans son Séminaire sur La Relation d’objet : « Une nostalgie lie le sujet à l’objet perdu, à travers laquelle s’exerce tout l’effort de la recherche. Elle marque la retrouvaille du signe d’une répétition impossible, puisque précisément ce n’est pas le même objet, ce ne saurait l’être. » [9] Cette lecture permet de mettre l’accent sur l’objet plutôt que sur les figures parentales.

Le plus-de-jouir a pris le dessus sur les idéaux. La nostalgie s’impose aujourd’hui comme affect politique, note l’historien Thomas W. Dodman, car la sensibilité du peuple est « entièrement reconfigurée par des logiques marchandes qui ne peuvent plus satisfaire les désirs qu’elles-mêmes déclenchent […]. Si aujourd’hui les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie, c’est aussi parce qu’ils transcendent le clivage gauche-droite, fédérant les ressentiments des uns et des autres » [10]. Ce qu’a bien compris le « presque candidat » qui fait miroiter l’image d’une France au passé grandiose mais révolu, tout en rassemblant des individus déboussolés en usant d’une rhétorique raciste et identitaire. Pour lui, si le deuil de l’idéal paraît impossible, l’objet plus-de-jouir n’est pas tant perdu que dérobé par l’étranger.

De nombreux précédents l’illustrent : à vouloir donner corps au Nom-du-Père, à s’égaler à « l’Autre de la loi » [11] le risque est grand et les conséquences souvent dramatiques. Du père au pire, l’écart est parfois mince. La psychanalyse saura-t-elle y voir clair dans les idéologies contemporaines mâtinées de complot généralisé et de fin du monde, faisant la promotion de traitements distincts de la jouissance ? Lacan avait une certaine « défiance à l’endroit des idéaux, des systèmes et des utopies dont le champ politique est semé. Il ne croit pas aux lois de l’histoire. […] Pas de nostalgie, pas d’espoir non plus » [12], indique J.-A. Miller. Ni révolutionnaire ni progressiste, la psychanalyse doit rester subversive dans son approche du politique, comme elle l’est avec la subjectivité moderne.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le désenchantement de la psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 22 mai 2002, inédit.

[2] Miller J.-A., « L’Autre sans Autre », Mental, n°30, octobre 2013, p. 164.

[3] Freud S., L’Homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986, p. 207.

[4] Cf. l’article « Sehnsucht » sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia.

[5] Freud S., Lettres à Wilhelm Fließ. 1887-1904, Paris, PUF, 2006, p. 130.

[6] Miller J.-A., « Zemmour est aujourd’hui le nom de notre stress national », Le Point, 31 mars 2011, disponible sur internet.

[7] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 36.

[8] Miller J.-A., « Lecture critique des “complexes familiaux” de Jacques Lacan », La Cause freudienne, n°60, juin 2005, p. 47, disponible sur le site de Cairn.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 15.

[10] Dodman T. W., « Les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie », entretien avec N. Truong, Le Monde, 23 décembre 2020, disponible sur internet.

[11] Miller J.-A., « L’Autre sans Autre », op. cit., p. 170.

[12] Miller J.-A., « Lacan et la politique », entretien avec J.-P. Cléro & L. Lotte, Cités. Philosophie, politique, histoire, n°16, octobre 2003, p. 111, disponible sur le site de Cairn.




L’horizon du pire

La nostalgie de la norme mâle serait-elle une maladie susceptible de miner en profondeur les sociétés modernes, déboussolées par la révolution féministe ?

Récemment, France Culture se faisait l’écho du mouvement de protestation qui secoue la société sud-coréenne [1]. Les revendications féministes ont engendré des réactions de haine qui s’expriment ouvertement, amplifiées par les réseaux sociaux où circulent des appels au meurtre. Une majorité d’hommes se déclarent hostiles au mouvement féministe qui s’est ancré dans la société et qui a bouleversé le paysage politique en quelques années. Au moment de la légalisation de l’IVG [2], ont éclaté à Séoul des manifestations violentes aux slogans particulièrement haineux : « Le féminisme est une maladie mentale », ou encore « Le féminisme est un cancer ! »

Un YouTubeur qui insulte et menace des féministes rassemble 400 000 abonnés sur sa chaîne baptisée « Solidarité masculine ». Que ce soit sur internet, dans les rues, dans les sphères politique et économique, la parole des masculinistes gagne du terrain et s’affronte aux féministes regroupées dans un mouvement nommé « La vague ». Affaiblis et sans repères, ces jeunes hommes, qui doutent de leur avenir professionnel et sentimental, rendent les femmes responsables de tous leurs maux. Qu’il serait donc rassurant de pouvoir jouir sans fin des mêmes privilèges !

Peut-on faire de ce désarroi nostalgique de la norme mâle un effet de la féminisation du monde qui affolerait les masculinistes de tout poil ? Lacan nous rappelle que « c’est en tant qu’elle veut ma jouissance, c’est-à-dire, jouir de moi, que la femme suscite mon angoisse. […] Dans la mesure où il s’agit de jouissance, c’est-à-dire où c’est à mon être qu’elle en veut, la femme ne peut l’atteindre qu’à me châtrer » [3]. Pour lutter contre leur émancipation, on peut enfermer les femmes, les réduire au silence, les empêcher d’accéder à la culture et d’occuper une place dans la société : le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan l’a récemment montré.

La haine du féminin est le dénominateur commun entre les discours radicalisés, celui de la droite extrême comme celui des islamistes. La sympathie que Éric Zemmour éprouve pour Tariq Ramadan, selon lui victime d’un complot et donc injustement emprisonné pour des violences sexuelles, en dit long sur ce point. Ce sont les femmes qui menacent la norme mâle et qui veulent détruire l’hégémonie du pouvoir masculin sous toutes ses formes. Racisme, antisémitisme et homophobie sont les symptômes d’une haine de la différence qui est corrélative de cette croyance forcenée à l’Un phallique.

Sauver le patriarcat de la décadence au nom d’un passé mythique, qu’il s’agisse de la Tradition sacrée de Mahomet ou de l’Histoire sublimée de la France de Louis XIV, voilà l’objet de la croisade masculiniste. Célèbre pour sa misogynie, Zemmour fait l’apologie d’une virilité archaïque, déplorant que les gays soient devenus les modèles masculins : pour lui, la virilité va de pair avec la violence, l’homme est un prédateur, un conquérant mené par ses pulsions. Réagir à la décadence de la France en restaurant un ordre patriarcal que l’on croyait caduc, au mépris de l’État de droit et en falsifiant l’Histoire, tel est le programme qu’il propose. C’est un projet insensé, qui permet aux négationnistes et aux théoriciens du grand remplacement de retrouver une visibilité afin de séduire ceux – essentiellement des hommes – qui sont habités par la haine, la rancœur et le désir de vengeance.

Il y a dix ans, dans un article écrit pour Le Point, Jacques-Alain Miller estimait que les français « semblent voués à osciller, maniacodépressivement, entre l’exaltation de fictions grandioses et la délectation morose de leur déchéance, trouée de crises de panique et d’accès de rage xénophobe » [4]. Il faisait alors de Zemmour celui qui savait toucher, avec un art pervers, au point le plus sensible de leur douleur exquise, la nostalgie de « la France de papa » : « Les plus atteints croient que l’expression publique de leurs passions négatives les soulagerait. Illusion ! Injurier son prochain, rêver de le chasser pour rester entre soi à jouir en pantoufles du fantasme de la “Grande Nation”, ce n’est pas le remède, c’est le mal lui-même. » [5]

[1] Rocca N., « Le reportage de la rédaction. “Le féminisme est un cancer” : la haine des masculinistes en Corée du Sud », France Culture, 5 octobre 2021, disponible sur le site de France Culture.

[2] IVG : Interruption volontaire de grossesse.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 211.

[4] Miller J.-A., « Zemmour est aujourd’hui le nom de notre stress national », Le Point, 31 mars 2011, disponible sur internet.

[5] Ibid.