ÉDITORIAL : L’acide de la contingence

Ce sont « les Daimon kai Tuchè qui déterminent le destin de tout être humain » [1]. Freud utilise le Grec pour rendre compte d’une double dimension dans la destinée d’un sujet : la volonté divine d’une part et la rencontre, le hasard, le coup du sort, tout ce qui est de l’ordre accidentel d’autre part. D’un côté, le sujet s’articule à l’Autre et aux signifiants qui le déterminent ; de l’autre, la contingence, l’inattendu, redéfinissent sa trame destinale.

Freud opérait une distinction entre le hasard extérieur, auquel il croyait, et le hasard intérieur, qu’il réfutait. Au niveau de la vie psychique, « il n’y a rien d’arbitraire, d’indéterminé » [2]. Si lui-même, en fondant la psychanalyse, a consenti à se faire dupe des formations de son inconscient, le sujet superstitieux, à l’opposé, ne donne pas de caractère déterminant à ses actes manqués et attribue au monde extérieur des signes qui lui sont destinés. Freud note cependant un point commun entre eux deux : « ce qui chez lui est la chose cachée correspond chez moi à l’inconscient, et la force interne contraignante qui nous pousse à ne pas reconnaître le hasard en tant que hasard, mais à l’interpréter, nous est commune » [3]. Cette force, c’est celle qui incite le sujet à « donner un sens accompli à l’essence des choses » [4], sens qui renvoie, pour Freud, à la chose sexuelle que l’interprétation vise à mettre au jour.

Pour Lacan, l’interprétation se veut « plus subtile » et tend à effacer le sens des choses dont pâtit le sujet : « Le but est de lui montrer à travers son propre récit que le symptôme, la maladie disons-le, n’a aucun rapport avec rien, qu’elle est privée de quelque sens que ce soit. Même si en apparence elle est réelle, elle n’existe pas. » [5]

Il donne ainsi un statut éminent à la contingence comme voie d’accès au réel, par où se démontre l’impossible [6], précise-t-il. Du point de vue logique, la contingence contrevient au symptôme qui « tombe toujours dans le même godant » [7]. Lacan définit la contingence comme ce qui cesse de ne pas s’écrire – ce qui indique au niveau temporel un changement, un ça cesse, avec la possibilité d’un savoir nouveau. Lorsqu’elle prend valeur de réveil pour un sujet, la contingence dissout les assises sur lesquelles reposait le symptôme, soit le sens joui qu’il avait attrapé dans ses filets.

Le déplacement de la négation, vers un cesse de ne pas s’écrire, montre que la contingence se spécifie de marquer un point d’arrêt au ne cesse pas. Ce peut être un événement spécial dans une vie, une rencontre amoureuse, ou l’acte de l’analyste qui permet que cesse une répétition, obtenant ainsi une lecture nouvelle de ce qui s’écrivait auparavant comme destin symptomatique.

Jacques-Alain Miller explique qu’« [a]ucune fondation ne résiste à cet acide de la contingence, conséquence du non-rapport sexuel et en même temps voie de connaissance, voie de savoir du non-rapport sexuel. C’est bien parce que l’on ne constate que contingence dans le rapport entre les sexes que l’on peut en inférer qu’il n’y a pas de nécessité à l’œuvre » [8]. La contingence s’apparie ainsi avec l’impossible de l’écriture du rapport sexuel, et c’est pourquoi Lacan en fait le terme même de l’expérience analytique : « tout ce qu’elle peut produire […], dit-il, c’est S1 », « la jouissance […] la plus idiote [mais] aussi la plus singulière » [9]. La contingence ouvre sur la possibilité d’obtenir la création d’un S1 détaché du S2. Lacan l’énonce ainsi lors du congrès de La Grande-Motte : « “cesse de ne pas s’écrire”, c’est là notre chance. C’est dans la contingence, c’est dans […] ce singulier de toute observation, […] que peut se faire ce qui ne se conçoit dans notre idée du réel qu’en termes d’une sorte de cristallisation, c’est là que peuvent se produire les points nœuds, les points de précipitation qui feraient que le discours analytique ait enfin son fruit » [10].

Ce nouveau volet de L’Hebdo-Blog, nouvelle série tire quelques conséquences du fort accent mis par Lacan sur la contingence. Laissons-nous surprendre !

[1] Freud S., « La dynamique du transfert », La Technique psychanalytique, Paris, PUF, 1953, p. 50, note 3.

[2] Freud S., « Déterminisme, croyance au hasard et superstition, points de vue », Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1987, p. 260.

[3] Ibid., p. 276.

[4] Lacan J., « Entretien au magazine Panorama », entretien avec E. Granzotto, La Cause du désir, n°88, octobre 2014, p. 169, disponible sur le site de Cairn.

[5] Ibid., p. 168.

[6] Cf. Lacan J., « Introduction à l’édition allemande d’un premier volume des Écrits », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 559.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[8] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », La Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 5-8, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[10] Lacan J., intervention lors du congrès de l’École freudienne de Paris à La Grande Motte, 2 novembre 1973, Lettres de l’École freudienne, n°15, 1975, p. 80.




La contingence, un nom du réel

Au moment où Lacan transforme le complexe d’Œdipe en une métaphore ayant effet de « normativation » pour le sujet, il met en garde contre l’idée qu’une telle normativation réduirait le « caractère problématique du désir sexuel » et le mettrait « sur les rails déjà construits de l’accès libre de l’homme à la femme, et vice versa » [1]. Car, entre l’homme et la femme, « il ne s’agit nullement d’une rencontre à quoi feraient obstacle les accidents qui peuvent survenir sur la route » [2], mais d’un obstacle préalable, pourrions-nous dire. C’est la prise de la sexualité dans les rets du signifiant qui la coupe de « toute perspective d’une relation d’objet conçue par avance comme harmonieuse et uniforme – comme si par quelque concours de la nature et de la loi, idéalement et de façon constante, chacun devait trouver sa chacune, pour la plus grande satisfaction du couple » [3]. Au contraire, elle confère à la rencontre un caractère improvisé, incertain, ne répondant à aucune « harmonie supposée, préétablie entre l’homme et la femme, dont nous voyons pourtant que l’expérience de tous les jours n’est que l’échec perpétuel » [4].

Dès les années cinquante, Lacan a l’idée que quelque chose dans la sexualité de l’être parlant n’obéit pas à des lois, mais y est plutôt livré à l’aléatoire de rencontres sans un programme prédéfini. Un trait de contingence paraît caractériser toute expérience de relation sexuelle. Ce qui finira par amener Lacan à affirmer l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Rien ne cesse de ne pas s’écrire entre les sexes, et c’est pour cela que nous sommes voués au régime de la rencontre, c’est-à-dire de ce qui a parfois l’air de cesser de ne pas s’écrire entre deux sujets [5], mais où il ne s’agit que de rencontre intersinthomatique [6]. L’inexistence de l’écriture d’une jouissance qui serait jouissance du corps de l’Autre ne laisse en fait la place qu’à un mode de jouir autistique, inexplicable, singulier, à quoi se réduit « ce qui est le plus lui » [7] de chaque être parlant.

À partir du constat de l’ex-sistence d’un réel dépourvu de toute régularité, de toute nécessité, de tout savoir, réel qu’on rencontre in primis au niveau de la sexualité, c’est la notion d’un réel sans loi, donc contingent, qui s’est finalement imposée à Lacan comme celle du réel propre à la psychanalyse, là où le réel en tant qu’impossible, fait remarquer Jacques-Alain Miller, est encore conçu comme « une instance qui résulte du symbolique, et même qui se déduit du symbolique, dans la mesure où l’impossible n’a de valeur que dans ce registre » [8]. Or, sous l’impact de ce qui émerge comme le réel du sexe, c’est l’absence de loi, l’absence de toute nécessité, c’est-à-dire la présence d’une contingence radicale qui apparaît comme caractéristique de ce que Lacan appelle, à un moment du Séminaire Le Sinthome, « le vrai réel » [9], un il y a sans explication, sans déduction. Et c’est la généralisation de cette contingence qui finit, non pas par abolir, mais par frapper de semblant tout ce qui se présente, à la place, comme loi, articulation, discours, jusqu’au savoir de la science.

Ainsi, par exemple, la diversité des langues qu’on constate à travers le monde ne peut être déduite d’une quelconque loi, mais s’impose simplement comme le résultat des hasards de l’histoire. Chaque langue est quelque chose qui cesse de ne pas s’écrire à la place du langage qui n’existe pas. Ce qui amène Lacan à ne plus utiliser que la notion de lalangue. Quant à la science, plus on avance dans l’écriture mathématique du réel, plus on rencontre de l’aléatoire, de l’imprévisible, la contingence de son devenir. On finit par rejoindre le point où, comme dit Lacan, « il n’y a plus rien à en tirer qu’une réponse au hasard » [10]. Et il ajoute que dans « l’investigation du réel, tous nos instruments peuvent n’être conçus que comme l’échafaudage grâce à quoi, à pénétrer plus avant, nous arrivons jusqu’au terme de l’absolu hasard » [11].

De même, quant au parlêtre, c’est à la contingence d’une marque de jouir que se réduit tout ce qui de son existence a pris forme de destin.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1994, p. 49.

[2] Ibid.

[3] Ibid., p. 212.

[4] Ibid., p. 373.

[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 19 février 1974, inédit.

[6] Lacan J., « Conclusions du IXe Congrès de l’École freudienne de Paris », La Cause du désir, n°103, novembre 2019, p. 23, disponible sur le site de Cairn.

[7] Lacan J., « “Le jouir de l’être parlant s’articule” », La Cause du désir, n°101, mars 2019, p. 13, disponible sur le site de Cairn.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 25 janvier 1995, inédit.

[9] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 137.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, « L’objet de la psychanalyse », leçon du 2 février 1966, inédit.

[11] Ibid. La direction dans laquelle un photon va aller ne peut être prédite, ne répond à aucune loi, pas plus que son existence. Au niveau du vide quantique, les particules, si on peut encore les appeler comme ça, subsistent dans un état d’« existence + inexistence ». Einstein ne pouvait pas admettre cet aléatoire fondamental de la matière. Cf. Sokolowsky L., « Malaise avec le hasard », intervention au IXe congrès de l’AMP « Un réel pour le XXIe siècle », 14-18 avril 2014, inédit.




De la contingence

Nous savons, par Aristote et le dernier enseignement de Lacan, que la catégorie logique de la contingence peut se définir comme « ce qui cesse de ne pas s’écrire » [1].

La rencontre pour le parlêtre est toujours contingente. Le hasard de la rencontre amoureuse en est l’exemple même.

La rencontre primordiale

La contingence de la rencontre chez l’humain concerne principalement la rencontre traumatique avec le sexuel. Freud l’a d’abord référé à un évènement causal pour ensuite l’associer au fantasme qui vient recouvrir d’un scénario la dimension structuralement traumatique du sexuel.

La contingence doit cependant être principalement considérée sur le versant primordial concernant la naissance du sujet qui résulte de la rencontre entre le langage et le corps. Lacan, dans son dernier enseignement, définit cette rencontre aux limbes de l’entrée dans la vie, cette tuche originaire, par le nom de sinthome, agrafe primitive.

Au-delà de la rencontre primordiale il y a les rencontres accidentelles de la vie. Freud, dans sa deuxième topique – en particulier dans « L’au-delà du principe de plaisir » [2] –, s’attache aux accidents de la vie, il prend notamment l’exemple des névroses de guerre dans lesquelles le sujet rencontre un évènement traumatisant qui se caractérise par « le facteur surprise, l’effroi »[3], qui cause une compulsion de répétition. Le sujet répète alors encore et encore ce trauma, dans ses rêves, ses pensées, ses angoisses. C’est ainsi que Freud lie la mauvaise rencontre et la répétition.

Dans le Séminaire XI, Lacan établit le lien entre la tuche primordiale et les répétitions de l’existence, faisant de la tuche la cause des répétitions de la vie. Le sujet tente de retrouver, par ses répétitions, le réel de cette première rencontre, qui s’accompagne d’une perte et qui, sans cesse, se dérobe. Nous pouvons considérer avec Lacan que toutes les contingences de rencontre prennent sens dans l’histoire du sujet à partir de la singularité de la rencontre première, différente pour chacun. Chaque aventure du sujet avec le désir de l’Autre peut remanier son rapport à la fixation « originelle ». Un accident, un deuil prennent une valeur différente pour chacun eu égard aux modalités singulières de l’agrafe originelle.

La contingence de l’amour

La rencontre amoureuse fait suppléance, tentative de solution, réponse à l’impossible du rapport sexuel, qui se définit logiquement de « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » [4].

Dans le Séminaire Encore, Lacan affirme qu’on ne peut pas jouir du corps de l’Autre. Il situe là une impossibilité, celle de lier la jouissance sexuelle à l’amour. Sur le chemin de la jouissance du corps de l’Autre, il y a un mur, le mur de l’amour que Lacan écrit « l’(a)mur » [5]. Dans la rencontre sexuelle, la seule jouissance possible est celle du plus-de-jouir (a) du corps propre. Ce terme indique le mur de l’amour, impossible à franchir par le sexuel, et qui n’a comme seul accès que la jouissance du plus-de-jouir.

L’amour est la rencontre de deux inconscients, de deux fantasmes, de deux symptômes (au sens du dernier Lacan), mais aussi du mode particulier suivant lequel le savoir inconscient de l’Autre a été troué par le sexuel, c’est la « marque de son exil » [6] du rapport sexuel qu’il n’y a pas, exil singulier, propre à chacun.

L’amour signe donc à la fois la contingence d’une rencontre possible et l’impossibilité de la jouissance sexuelle. C’est ce qui s’écrit l’(a)mur, terme qui conjoint l’amour dans sa contingence et le sexuel dans son impossible.

Si le rapport sexuel ne peut s’écrire, il y a tout de même, dans l’amour, un rapport qui peut s’écrire, référé, lui, à la fonction phallique mais ce rapport est contingent, il ne s’écrit que de la rencontre et du temps de celle-ci.

À l’impossible rencontre sexuelle peut donc répondre la possibilité de l’heureuse rencontre amoureuse. C’est, comme a pu le dire Lacan, au petit bonheur la chance.

 

[1] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte édité par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[2] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

[3] Ibid., p. 50.

[4] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 87.

[5] Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 103.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, opcit., p. 132.




Sortir de l’infinitude par la contingence

Prenons la contingence incarnée comme des « accidents de signifiants » [1], qui causent des effets de sens avec lesquels le parlêtre construit une fiction à laquelle il croit et se voue. Il les isole en élucubrant encore et encore, croyant pouvoir écrire le rapport sexuel. Or, « ce qui est plus coton, si je puis dire, c’est le rapport de la jouissance et du sens. Ça, ça ne se prête pas à une traversée. [L]e réel […] n’est pas dialectique, et qu’en cela, il comporte un élément ou un caractère rebelle » [2]. L’analyse bute sur ce point. Alors, comment trouver une limite au déchiffrage à l’infini de l’inconscient, un « point de serrage, agrafe » [3] pour sortir de l’infinitude [4] ?

Dans le Séminaire XX Encore, Lacan fait de la contingence un « outil conceptuel » [5] auquel l’analysant recourt pour tenter d’élaborer l’expérience analytique. Cette tuché le désincarcère de l’automaton dans lequel il est pris et dont il s’est épris, et vise le réel de son mode de jouir, irréductible, un reste absolu qui « ne peut pas être réduit au-delà » [6].

Cet événement contingent, bien qu’imprévisible, n’est pas un pur hasard. Pris dans la batterie signifiante de l’analyse, il relève d’un effort de nomination. Le signe d’un S1 se détache et permet que ça « cesse de ne pas s’écrire » [7]. Je m’appuierai ici sur la soirée des AE du 25 mai 2021 pour préciser ce point.

Un signifiant nouveau, incomparable et inimitable, tout comme la modalité sous laquelle il a surgi, « pos[e] une extériorité à partir de laquelle il est possible de sortir de l’infinitude et de ce point de réel qui […] habite [le sujet] » [8]. Ce peut être une équivoque qui ruine le sens [9], une écriture [10] où la lettre troue le sens et rend possible l’écriture, ou encore un événement de corps « où ça ne parle à personne » [11] et sur lequel il n’y a plus rien à élucubrer. C’est une liste, bien entendu, non exhaustive. La sortie de l’analyse est un saut, un acte [12] d’une nature tout à fait particulière, une « causalité réelle […] nettoyée de l’image comme du sens [qui] est sinthome » [13]. Aussi, trouver « la bonne manière » de sortir ne se fait pas forcément en une fois [14]. Cette sorte de fulgurance ne brille pas et ne se clame pas. Ce type de trouvaille inédite ne peut se brandir tel un trophée, bien qu’il s’agisse de l’exposer. Elle se décline plutôt comme « une possibilité discrète qui s’ouvre » [15] permettant de situer ce qui itère sans fin pour décider d’en sortir. Le sens, qui était là au début, est dévalorisé en tant que le sens, « ça foire toujours » [16], nous dit Lacan.

La « nécessité de faire avec la contingence du réel » [17] serait de l’ordre d’un consentement, se faire dupe du mot de la fin qu’il n’y a pas et dire oui à la sortie de l’infinitude. La lettre, précisément, fait bord au trou de l’infini [18] et rend possible un traitement de la jouissance qui, prise au pied de la lettre, peut s’écrire.

[1] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 mai 2011, inédit.

[2] Miller J.-A., « Progrès en psychanalyse assez lents », La Cause freudienne, n°78, juin 2011, p. 179, disponible sur le site de Cairn.

[3] Laurent É., « L’impossible nomination, ses semblants, son sinthome », La Cause freudienne, n°77, mars 2011, p. 72, disponible sur le site de Cairn.

[4] Cf. Gayard S. & Horne Reinoso V., « Argument », Sortir de l’infinitude. Soirée de la passe. Les nœuds du temps, 25 mai 2021, inédit.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit.

[6] Miller J.-A., « Nous sommes tous poussés par des hasards à droite et à gauche », La Cause freudienne, n°71, juillet 2009, p. 70, disponible sur le site de Cairn.

[7] « C’est dans ce cesse de ne pas s’écrire que réside la pointe de ce que j’ai appelé la contingence » (Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86).

[8] Cf. Horne Reinoso V., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[9] Cf. Gayard S., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[10] Cf. Shanahan F. F. C., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[11] Miller J.-A., « L’inconscient et le sinthome », La Cause freudienne, n°71, op. cit., p. 78, disponible sur le site de Cairn.

[12] Cf. Horne Reinoso V., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », op. cit

[14] Cf. Gayard S., intervention lors de la soirée de la passe Sortir de l’infinitude, op. cit.

[15] Ibid.

[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçon du 20 novembre 1973, inédit.

[17] Miller J.-A., « À la merci de la contingence », La Lettre mensuelle, n°270, juillet-août 2008, p. 8, disponible sur le site de l’ECF : causefreudienne.net.

[18] Cf. Gayard S. & Horne Reinoso V., « Argument », op. cit.




Le sel de la vie

Notre style, notre façon de parler gardent la trace de la modalité initiale dont notre corps parlant a rencontré les mots : telle cette jeune fille, suçoteuse acharnée, dont le premier mot fut : « encore ». Son énonciation, sa façon de manger restent légèrement empreints d’un mouvement des lèvres rappelant celui du suçotement et produisant un léger chuintement dans la prononciation. Telle autre est saisie par sa voix qui monte, tremble, malgré elle, dès qu’elle parle d’une chose qui lui tient à cœur, la ramenant aux disputes incessantes avec sa mère dont elle entend encore les cris.

Quelle est cette chose qui, longtemps après son irruption « à la manière d’un corps étranger » [1] et pourtant si intime, joue un rôle actif ?

Freud évoque cette question avec Breuer. Ils cherchent la cause, l’incident qui a initialement provoqué le symptôme. Non comme agent provocateur, mais comme effet de trauma : des circonstances d’apparence anodines, qui, par leur coïncidence avec l’incident réellement déterminant, ont été élevées à la dignité de traumatisme. Ils notent un écart entre le symptôme dans sa durée et l’incident unique qui le motive. Lacan, lui, désigne la psychanalyse comme le repérage « du fait d’un signifiant qui a marqué un point du corps » [2]. Une première marque contingente reste donc active ; les effets du traumatisme dépendent de la sensibilité du sujet et le phénomène est déterminé par les coordonnées de sa survenue. Point de déterminisme linéaire donc – qui résiderait dans un système –, mais une « extraordinaire contingence des accidents » [3] donnant à l’inconscient son « armature signifiante » [4].

La rencontre contingente, « contingence corporelle » [5], trouve sa condition dans le malentendu, en tant qu’effet inhérent à l’absence de rapport, au niveau nécessaire, entre le signifiant et le signifié. Le signifié « ne s’élabore pas à partir d’un effet nécessaire et déductible du signifiant » [6]. C’est dans cet écart, laissé par ce qui n’est pas déjà là, que peut se produire ce qui se tisse du vivant pour chacun.

C’est ainsi que la contingence « soumet le rapport sexuel à n’être, pour l’être parlant, que le régime de la rencontre » [7], ce qui la disjoint du savoir et de la vérité.

Une analyse, « lieu de la rencontre » [8], charrie l’imprévisibilité inhérente à l’expérience de la parole. La rencontre ne se fait que dans les marges de la résonance de lalangue. C’est là que peut surgir l’accent de singularité qui cesse de ne pas s’écrire, ce n’est pas sans la présence de l’analyste et du corps vivant de l’analysant. En outre, la contingence n’est possible qu’à la condition que l’Autre soit inexistant.

La psychanalyse considère cet écart comme l’appui, voire la possibilité, de la vie.

Les pratiques prédictives, normatives, fixent le parlêtre à la littéralité de son dire, abrasant ce qui, de lui-même, est non advenu. Elles relèvent de la nécessité et engagent le sujet dans l’automaton qui en découle, mortifiant « l’introduction du vivant à l’existence du sujet » [9].

L’expérience d’une analyse nous confronte à la contingence de l’événement, soit ce qui sort « du cercle [du] possible » [10] – condition au sel de la vie, car, en effet, ce n’est pas sans quelques conditions.

[1] Breuer J. & Freud S., « Le mécanisme psychique de phénomènes hystériques », Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 2018, p. 4.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 151.

[3] Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 448.

[4] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°65, mars 2007, p. 93, disponible sur le site de Cairn.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[6] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 6 mai 1998, inédit.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, op. cit., p. 87.

[8] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien, 2013, p. 572.

[9] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 280.

[10] Miller J.-A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, n°56, mars 2004, p. 80, disponible sur le site de Cairn.