Éditorial : Lire « Télévision »

Il faut imaginer le trouble, la surprise, l’étonnement quand, un soir, à 20h30, sur la première chaîne française, le public a découvert Jacques Lacan, filmé par Benoît Jacquot, répondant aux questions posées en off par Jacques-Alain Miller. Il faut imaginer que deux samedis d’affilée, c’est un public lambda, de non-avertis, qui a pu écouter, à une heure de grande audience, et après un bref silence, Lacan énoncer, avec cette façon si singulière de découper les mots qui était la sienne : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » [1]

Lacan fait une pause, le mot réel résonne. Réeeeel gronde sur les ondes hertziennes.

Ce sont des choses si peu télévisuelles, ce n’est pas du bla-bla sur lequel on zappe. Lacan envoute. Il répond à « la cantonade » [2] à une série de questions précises posées par J.-A. Miller, lequel sait l’interroger parce qu’il « sait [l]e lire » [3]. Lacan s’adresse « aux non-idiots » [4] et ne cède en rien. Il a accepté de faire ce film, de jouer cette « comédie » [5]. Mais attention, pas d’errement ! « L’errement consiste en cette idée de parler pour que les idiots me comprennent » [6]. Quelle leçon ! Ce n’est ni de la psychanalyse light, ni de la psychanalyse easy to understand. Il faut se donner un peu de mal.

« [T]outes les femmes sont folles, qu’on dit. C’est même pourquoi elles ne sont pas toutes, c’est-à-dire, pas folles-du-tout, arrangeantes plutôt : au point qu’il n’y a pas de limites aux concessions que chacune fait pour un homme : de son corps, de son âme, de ses biens. » [7] Le spectateur comprend-il ? Est-il scandalisé ? Car oui, à la téloche, en 1974, pour des femmes et des hommes, confortablement installés dans leur salon, Lacan fait l’effet d’une bombe.

Parfois debout, parfois assis, fumant son cigare, le psychanalyste est filmé par le cinéaste lecteur des Écrits et assistant fidèle du Séminaire de celui qui produisait un « attroupement » [8] mêlant des analysants, des élèves, des artistes, des curieux et même des espions qui venaient « prendre des notes » [9] pour nourrir d’autres réflexions.

B. Jacquot se remémore : « Nous sommes donc arrivés à ce point où ce qu’on a eu à filmer était un scénario, suscité par Jacques-Alain Miller et moi, écrit et joué par Lacan […]. Lacan était devenu, au sens le plus équivoque du mot, l’interprète de sa propre parole. Il a agi comme un acteur, sauf que c’était son propre texte qu’il jouait. C’est cela qui est épatant dans le film : il y joue sa pensée, et même sa vie en quelque sorte » [10].

Lire et regarder « Télévision », c’est être saisi par le ton, les scansions, les respirations, c’est écouter la voix de Lacan, « la voix, noyau de ce qui, du dire, fait parole » [11].

À la télévision, Lacan n’a pas reculé à parler d’inconscient, ce drôle de mot, de lalangue, du lien social entre les analystes, de la tristesse comme faute morale, de la femme qui contamine la mère, du racisme, de la ségrégation. Il l’a fait, sans concession.

L’Hebdo-Blog, nouvelle série, vous invite à relire « Télévision » en écoutant le ton de Lacan.

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509.

[2] Ibid., p. 510.

[3] Ibid., p. 509.

[4] Ibid., p. 510.

[5] Ibid., p. 509.

[6] Ibid.

[7] Ibid., p. 540.

[8] Ibid., p. 510.

[9] Samoyault T., Roland Barthes, Paris, Seuil, 2015, p. 664.

[10] Jacquot B., « Comment Lacan », entretien avec B. Delarue & A. Heimburger, Le Diable probablement, n°9, 2011, p. 120.

[11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 351.




Extension du domaine des ghettos

Parmi toutes les expressions de Lacan qui font de cet objet étrange qu’est « Télévision » un florilège où se recueillent sous forme de perles les grands thèmes de son enseignement, il en est une qui me semble d’une actualité brûlante : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe » [1]. La cauda précise ce qui caractérise l’époque où nous sommes, par « la précarité de notre mode [de jouissance], qui désormais ne se situe que du plus-de-jouir » [2].

« L’égarement de notre jouissance » est une formule qui ne vaut pas seulement pour 1974 et pour aujourd’hui : n’en déplaise aux nostalgiques de l’ordre ancien, du temps de la marine à voile et de la lampe à huile, comme disait l’autre, ce n’était pas mieux hier. Le déclin du patriarcat, d’une forme binaire et sans nuance du symbolique, de la domination familiale et sociale des pères[3] et de la norme-mâle, se traduit dans la vie quotidienne et donc dans la clinique par un évident dérèglement général : la violence et les passages à l’acte explosent, la solitude se fait extrême, sinon dans les effets de bande, les automutilations et les gestes auto-agressifs qui prolifèrent. Ce désordre dans le rapport au corps, au sexe et à autrui est particulièrement sensible et spectaculaire chez les jeunes gens qui franchissent le seuil de la puberté ; ils peinent à entrer dans l’âge dit adulte et n’ont aucun désir d’acquérir le supposé statut de « grandes personnes ».

Jouissance autiste et nécessité de l’Autre

Mais c’est de structure que la jouissance ne s’ordonne que parce qu’il y a de l’Autre, lequel lui apporte ses limites [4]. Le malaise est de tous lieux et de tous temps. Il résulte de notre consentement à vivre dans une forme ou une autre de lien social. Lacan a pu faire du Nom-du-Père l’opérateur de cette régulation. Mais le Nom-du-Père s’est évaporé, à notre époque : il n’est plus qu’une façon, « traditionnelle et héritée », parmi d’autres, de nouer les exigences de la pulsion avec celles de la vie avec autrui, le désir et la loi. Il n’est plus même question de tradition ni d’héritage, et la parole de l’Autre a perdu son crédit. Les affolements que nous constatons sont corolaires du chaos contemporain au champ de l’Autre. Celui-ci met à nu la pulsion dans sa crudité, et son expression ultime qui est pulsion de mort.

Mais la formule de Lacan qui me touche si fortement est à lire intégralement : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. » [5] Or, ce que Jacques-Alain Miller vient de demander à Lacan, c’est « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? » [6] L’époque que nous vivons, après l’effondrement des empires coloniaux, l’ouverture des marchés et la mondialisation, a pu se donner l’illusion de la chute de toutes les frontières, de toute forme de rejet de l’Autre et de toutes les exclusions. Ce que Lacan prédit est au contraire le règne général de la ségrégation.

L’axiome de séparation

Dans un post [7] sur le site de La Règle du jeu, et repris dans un numéro de Lacan Quotidien, J.-A. Miller met en évidence le changement de paradigme que nous vivons. Sa lecture prolonge et actualise le message de Lacan dans « Télévision ». Il interprète « l’esprit du temps » (Zeitgeist) et en nomme deux composantes : l’injustice distributive et le sentiment de domination. Disons qu’il s’agit de la version la plus actuelle de la dialectique du maître et de l’esclave, chère à Hegel, dans cette forme abâtardie qui n’est même plus la lutte des classes, mais celle des hommes contre les femmes, et l’inverse, ainsi que celle des races irréductibles et inconciliables, qui font un surprenant retour. J.-A. Miller tire de cette aventure un axiome qu’il qualifie d’axiome de séparation. Il en prend l’exemple majeur dans l’idéal monosexuel [8] prôné par Michel Foucault les dernières années de son enseignement : Les « clones à moustache » qui s’embrassent [9] semblent à celui-ci le nec plus ultra de la postmodernité. La voie qui se dessine alors est celle d’un « vivre ensemble » entre semblables, sans Autre. Ensemble veut dire seulement « entre soi ». L’axiome de séparation, c’est l’idée qui se diffuse depuis, selon laquelle rien n’est mieux comme lien social que le développement séparé de toutes les communautés de semblables : femmes entre elles, noirs entre eux, juifs, arabes, gays, lesbiennes, trans, etc. dans un monde sans sexe. Le modèle monosexué se donne comme solution par la similitude, au caractère structurellement asymétrique et inégalitaire de la relation sexuelle. L’identité des partenaires les met à égalité de moyens, de puissance et de position. Dans une certaine mesure, l’homosexualité peut ainsi apparaître comme un moyen de faire exister le rapport sous la forme de la coïncidence des partenaires. Et sinon, la communauté unisexe permet d’évacuer la sexualité, au bénéfice de relations supposées égales et harmonieuses. Bref, le ghetto, qui n’est plus subi, mais volontaire, est l’avenir des hommes ! C’est le progrès et l’harmonie par l’apartheid !

[1] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 534.

[2] Ibid.

[3] Lacan diagnostique déjà en 1938, dans « Les complexes familiaux » ce qu’il appelle le « déclin social de l’imago paternelle » (Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie », Autres écrits, op. cit., p. 60).

[4] Un mathème résume cela : A/J barrée → a.

[5] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[6] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Miller J.-A., « Docile au trans », La Règle du jeu, 22 avril 2021, publication en ligne, et Lacan Quotidien, n°928, 25 avril 2021, publication en ligne.

[8] « [L]e monosexuel est ce qui ignore le sexe en tant que le sexe est par définition l’effet de la différence sexuelle » (Marty É., Le Sexe des modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre, Paris, Seuil, 2021, p. 479).

[9] Ibid.




L’« inconscient est structuré comme un langage, permet de vérifier plus sérieusement l’affect »*

Au chapitre IV de « Télévision », Jacques-Alain Miller reprend la critique adressée à Lacan par ses détracteurs : « vous avez avancé votre formule, que l’inconscient est structuré comme un langage [: “]Et de ce qui ne s’embarrasse pas de mots, qu’en faites-vous ? Quid de l’énergie psychique, ou de l’affect, ou de la pulsion ?” » [1]

Ce qui ne s’embarrasse pas de mots est supposé avoir un accès direct, non médié par le langage, à la vérité. L’affect serait ici en bonne place si l’on en croit la médecine contemporaine pour laquelle il est en adéquation avec la chose, adaequatio rei affectus, comme dans le cas de la dépression dite réactionnelle. La psychologie, avec le coaching bien-être, n’est pas en reste quand elle prétend maîtriser les émotions, situant l’affect en termes d’énergie en plus ou en moins. Au contraire, pour Freud, la domination du principe de plaisir dans la vie psychique « repose sur l’hypothèse selon laquelle l’appareil psychique a une tendance à maintenir aussi bas que possible la quantité d’excitation présente en lui ou du moins à la maintenir constante » [2]. Cette tendance à la constance, qui domine la vie psychique, le conduit à l’élaboration du concept de pulsion de mort. Suivant les pas de Freud, Lacan lit l’énergie psychique comme « chiffre d’une constance »[3], elle implique la pulsion de mort, loin des formules énergisantes des théories du bien-être.

Lacan ne remet pas en cause le fait que les affects s’expriment à travers le corps, mais il relève que c’est « de la pensée que ça décharge » [4]. Se tournant vers Saint Thomas d’Aquin, Platon, Dante, il inscrit les affects dans le champ des passions. À partir de là, il peut répondre à la question « un affect, ça regarde-t-il le corps ? » [5] Il existe une anatomie des passions qui découpe le corps, elle rend compte du fait que le corps est affecté par la structure, en tant que le signifiant le découpe, le dévitalise, le vide de la jouissance, comme le note J.-A. Miller [6].

Traiter de passion plutôt que d’émotion permet aussi de « vérifier plus sérieusement » [7] en quoi l’affect a à voir avec l’inconscient structuré comme un langage. En 1986, reprenant pas à pas cette question, J.-A. Miller indique que « dans la psychanalyse, l’affect n’est pas vrai d’emblée, il s’agit de le faire vrai » [8]. L’affect est ressenti, mais la représentation, qui lui était initialement liée, est refoulée : « nous appelons “inconsciente” la motion d’affect originaire, bien que son affect n’ait jamais été inconscient et que seule sa représentation ait succombé au refoulement » [9], note Freud. Parler d’affect inconscient est donc un raccourci de langage. L’affect n’est pas refoulé, il est déplacé ; il est désarrimé du signifiant initial auquel il était rattaché. En cela, l’affect est trompeur. Seul l’angoisse, dont la véritable substance est « le hors de doute », « ne trompe pas » [10].

Lacan prend l’exemple de la tristesse pour « établir, comme le dit J.-A. Miller, en quoi l’affect est effet de vérité » [11]. La tristesse, lue comme dépression, trouve sa cause dans l’âme chez les philosophes, dans la tension psychologique chez Pierre Janet, dans les neurotransmetteurs chez nos modernes psychiatres. Mais dans le registre des passions, elle tient du péché, voire de la lâcheté morale ; la faute ici relève d’un renoncement au bien-dire, ou à « s’y retrouver dans l’inconscient » [12]. Il ne s’agit pas pour l’analyste d’accabler celui qui s’adresse à lui dans sa tristesse, souligne J.-A. Miller. Mais parler de morale ouvre la voie du côté de l’éthique et « concerne le rapport à la jouissance » [13]. Jouissance sans limite dans la manie, où la coupure radicale entre la chaîne signifiante et l’objet a laisse le corps en proie à la métonymie sans fin de chaînes signifiantes n’obéissant plus à aucune structure, jusqu’à l’épuisement mortel.

L’éthique du bien-dire vise à « raser d’aussi près qu’il se peut » [14] l’articulation entre la jouissance et le signifiant. Elle « consiste à cerner, à serrer, dans le savoir, ce qui ne peut se dire » [15] jusqu’à ce point limite où le sujet consent à ce qu’il y ait un reste, un impossible à dire. De cet impossible, l’analyste fait levier pour poursuivre le « gay sçavoir » [16] du déchiffrage dans sa pratique. 

 

* Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 521-528.

[1] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 521.

[2] Freud S., « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1984, p. 45.

[3] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 522.

[4] Ibid., p. 524.

[5] Ibid.

[6] Cf. Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », La Cause du désir, n°93, septembre 2016, p. 109, disponible sur Cairn.

[7] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 524.

[8] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 102.

[9] Freud S., « L’inconscient », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 83.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 92.

[11] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 103.

[12] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.

[13] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 110.

[14] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.

[15] Miller J.-A., « Les affects dans l’expérience psychanalytique », op. cit., p. 110.

[16] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 526.




Au nom de quoi Lacan parle, et nous parle encore

« À chose inaperçue, le nom de “partout” convient aussi bien que de “nulle part”. »
Jacques Lacan, « Télévision »

« C’est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »
Blaise Pascal, Les Pensées

À la question : « L’inconscient – drôle de mot ! » [1], surgit dans la parole de Lacan ce clin d’œil à Pascal à travers deux mots, entre guillemets, « partout » et « nulle part ». Désarroi de l’homme, de son vertige et de son effroi, de l’impossible à se penser, entre deux infinis, entre l’univers muet et l’homme sans lumière. Ce qui égare l’homme, c’est moins sa finitude, sa petitesse, que son absence de lieu propre : partout et nulle part, ce qui accentue l’incommensurable de son décentrement. Pascal ouvre à la limite de la connaissance, et à un trou dans la maîtrise du monde et dans la toute-puissance de la pensée.

Par la suite, Lacan fait un autre saut, en accentuant la place de la parole et du langage comme condition de l’inconscient. Il y situe la pensée comme résultant de la structure du langage qui découpe le corps. Et tout au long, il rectifie les confusions courantes, en amenant plus de précision, en donnant les formules élaborées dans son enseignement. Ce, jusqu’au discord radical des trois registres : symbolique, imaginaire et réel, où l’inconscient devient « chaînes […] de jouis-sens [dont le symptôme consiste comme nœud et] à écrire comme vous voulez conformément à l’équivoque qui fait la loi du signifiant » [2].

Lacan a accepté, plusieurs fois, ce choix forcé de la dette au langage que détermine en chacun la rencontre de l’inconscient. Chaque semaine, à son Séminaire, il a parlé, pour toujours raviver le lieu de l’inconscient, pour que l’invention freudienne ne s’oublie pas dans sa dimension de rupture. Lacan lui-même est passé par de nombreux changements de points de vue, pour toujours conserver la position paradoxale de la psychanalyse. Dans un des textes rassemblés dans Mon enseignement, il énonce : « J’ai été entraîné à me mettre dans une position d’enseignement bien particulière, car elle consiste à repartir sur un certain point, sur un certain terrain, comme si rien n’avait été fait. La psychanalyse, ça veut dire ça » [3]. « C’est à ça […] que mon enseignement […] est asservi. Il est au service, il sert à faire valoir quelque chose qui est arrivé, et qui a un nom, Freud » [4]. Et Freud n’est pas une source à momifier dans un savoir fixé dogmatiquement. Pour Lacan, il a la fonction d’une cassure [5]. Dans la tradition philosophique, c’est moins l’incarnation de la pensée qui fait trouble, mais que « ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas soi-même » [6]. « C’est ça, la découverte de l’inconscient. » [7] Et Lacan s’est mis sous la cassure de Freud, pour la poursuivre en la déplaçant, et en réordonnant ses concepts.

Lacan a laissé parler la double détermination de la condition de l’inconscient à travers le langage, mais irriguée de lalangue, qui fait son style, sans que ça fasse rapport. Il a utilisé la circulation des discours. Dans son Séminaire, il se donnait la liberté d’argumenter à loisir. Dans les Écrits, il resserre, condense, cherche à démontrer ; dans d’autres textes, ça fuse, Lacan joue de toutes les arcanes du langage et de la langue, des traductions, il sème des énigmes, il cite certaines références, mais pas toutes, il joue aussi bien de sa voix que de son silence.

Parler, dire, écrire, à partir de ce qui fait toujours béance, d’un non-rapport ex-sistentiel. Être sans cesse projeté ailleurs, hors, et hors-sens, mais toujours dans le langage, qui est la structure indépassable à travers laquelle circulent les éléments de notre pensée, armaturée d’un certain fantasme, qui limite l’ensemble des possibles. Mais surtout, entendre pour chacun ce qu’il ne veut pas savoir, pour que ce savoir ne devienne pas une défense contre une vérité à venir.

L’inconscient est une expérience sans précédent pour un analysant, elle ouvre à un espace-temps de son corps vivant, qui n’existe nulle part ailleurs et produit quelques vertiges, parfois des affolements. Ce qui s’y produit se décale de toutes les évidences, se distingue des principaux discours du temps par une parole avivée. Le parcours fait le chemin d’une expérience de « démunissement » [8] et d’une solitude assortie de la découverte de quelques joies qui tiennent la vie en mouvement.

[1] Miller J.-A., in Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 511.

[2] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 517.

[3] Lacan J., Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 119.

[4] Ibid., p. 120.

[5] Cf. ibid., p. 121.

[6] Ibid., p. 126.

[7] Ibid., p. 127.

[8] Ibid., p. 138.




L’égarement de notre jouissance

Lire « Télévision » c’est tomber sur des formules inédites à chaque page, des formules chocs, parlantes et énigmatiques à la fois, parfois déjà lues, sans forcément savoir qu’elles prennent leurs origines dans cette communication de 1974. L’entrée est double pour accéder à « Télévision », soit par l’émission filmée intitulée Psychanalyse [1], réalisée par Benoît Jacquot, soit par le texte publié [2] et annoté en marges par Jacques-Alain Miller, offrant ainsi un fil d’Ariane pour la lecture.

Lire Lacan, c’est toujours un engagement, ça passe par le corps souvent, au sens où ça résonne sans qu’on puisse toujours l’expliquer. Cependant, on ne recule pas à s’y mettre, car, comme le dit Lacan, et « le discours analytique […] fait promesse : d’introduire du nouveau » [3], notamment en livrant des clés conceptuelles pour lire le malaise dans la civilisation.

Dans le chapitre V de « Télévision », intitulé « L’égarement de notre jouissance », Lacan prophétise la montée du racisme. Il ne se contente pas de le dénoncer, il en indique la racine avec ce terme peu commun d’égarement. Ainsi, la montée du racisme et de la ségrégation sont-ils les conséquences de « l’égarement de notre jouissance » [4]. Comment le saisir ? Partons d’un constat : à l’ère de l’Autre qui n’existe pas, les jouissances ne s’ordonnent plus de la même façon. À défaut de se localiser dans un Autre, on observe une adhésion à des communautés de jouissance, chacune fondée sur un mode de jouir particulier. Le sujet esseulé, voire déboussolé, y trouve à l’occasion une identité.

La clinique avec les adolescents et adolescentes nous l’enseigne. L’une d’elles m’explique qu’elle se sent mieux depuis qu’elle se définit comme « polyamoureuse », elle aime l’idée du sans limite, de la grande liberté que cette orientation offre. Une autre évoque son malaise quand elle est subitement attirée par une autre fille. Et de dire son soulagement quand elle a enfin compris qu’elle était « pansexuelle », ce qu’elle définit comme le fait d’être attiré par une personne, sans que n’entre en considération son sexe et son genre. Donc, autant de communautés que de modes jouir.

On repère cependant que la multiplication des communautés fragmente le lien social, en même temps qu’elle signe un changement de paradigme, « ce n’est [plus] le choc des civilisations, mais le choc des jouissances » [5], écrit Éric Laurent. On comprend alors que sans balise symbolique, c’est l’égarement. Lacan l’a saisi en 1973 lorsqu’il dit que « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes inédits quand on ne se mêlait pas »[6]. É. Laurent précise : « Nous ne savons pas ce qu’est la jouissance dont nous pourrions nous orienter. Nous ne savons que rejeter la jouissance de l’autre » [7]. Lacan, puis J.-A. Miller, définissent le racisme contemporain, comme « la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit » [8]. On saisit alors que l’intolérance est toujours celle de la jouissance de l’autre, qui peut aller jusqu’à la ségrégation. Car c’est bien le refus de la différence, de la singularité, de la séparation qui est au fondement du racisme. Face à l’autre qui jouit différemment, Lacan nous avertit que la tentation est grande de vouloir unifier, uniformiser ce qui échappe, et que « [l]aisser cet Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé » [9]. Les deux jeunes filles, dont j’ai évoqué la position face à l’amour, le font raisonner quand elles témoignent de leur incompréhension, voire de la querelle qui les opposent à leurs mères. Elles ont en commun d’avoir des mères féministes, qui ont toujours défendu le droit des femmes. Malgré cela, chacune de ces mères, à sa façon, refuse de soutenir le choix de sa fille, interprété comme une incapacité à s’engager pour l’une et comme un effet de mode et d’influence pour l’autre. Il ne s’agit pour nous ni d’adhérer au propos ni de s’y opposer, mais d’en faire usage pour soutenir une réponse au cas par cas, à partir du rapport que chacune entretient à sa jouissance. Grâce à Lacan « on peut déchiffrer notre présent dans sa grammaire et entrevoir la grimace de l’avenir qui nous attend » [10], cette lecture renouvelée du monde qui réveille.

[1] Jacquot B., Jacques Lacan : psychanalyse, parties I & II, film, France, 1974, disponible sur le site de l’INA.

[2] Lacan J.  « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509-545.

[3] Ibid., p. 530.

[4] Ibid., p. 534.

[5] Laurent É., « Le racisme 2.0 », Lacan Quotidien, n°371, 26 janvier 2014, publication en ligne.

[6] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[7] Laurent É., « Le racisme 2.0 », op. cit.

[8] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Extimité », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 27 novembre 1985, inédit.

[9] Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 534.

[10] Miller J.-A., « Les prophéties de Lacan », entretien, Le Point, 18 août 2011, disponible sur internet.