Éditorial : Nouages et dénouages dans la clinique avec les enfants

« Dans leur lit, dans la cuisine, au retour de l’école, devant la télévision, penchés sur leurs devoirs, dans la rue, dans les supermarchés, en voiture, en forêt, à la piscine, Kim et Sam étaient filmés par leur mère. Elle surgissait sans prévenir, portable à la main, et commentait les images. »

Delphine de Vigan, Les Enfants sont rois

 

Delphine de Vigan soulève le voile et nous immerge dans un tableau qui n’a rien d’un spectacle. Nulle fiction au rendez-vous dans ces scènes de la vie quotidienne qui s’étalent telles des images crues données en pâture, à travers cet œil, intrus, menant directement dans une voie sans issue. La figure d’un sujet transparent hantant notre temps [1] redouble cet Autre par essence trop envahissant. Nous ne connaissons que trop bien cette certitude du petit d’homme selon laquelle l’Autre a accès à ses pensées les plus secrètes.

Si « l’intime […] est le lieu même du sujet » [2], sa construction est une opération fondamentale chez un enfant, de celle qui noue le sujet à l’Autre tout en le séparant. Il ne s’agit alors pas d’incarner cet Autre inquisiteur qui cherche à débusquer ce bout de savoir caché, mais plutôt de proposer une autre forme de lien.

Comment faire émerger l’intime en faisant offre de parole ? La vague d’un tout dire inonde les réseaux sociaux et pour autant nous savons que pas tout pourra se dire. Un silence subsiste autour de l’os du réel. Un silence à faire germer, dont les contours doivent prendre le temps de se dessiner. Si pour un adulte, il s’agit de traverser le fantasme afin qu’il perde un peu de consistance, pour un enfant, la cure analytique vise parfois à lui donner un coup de pouce pour construire cette fenêtre à travers laquelle il verra le monde.

Un nouage dans le transfert peut permettre que se délimite cette intimité constitutive pour un enfant qui ouvre la porte à sa condition de sujet. C’est ce que nous apprennent les jeunes enfants qui, quelle que soit leur structure, en passent très souvent par une phase de découpage quasi frénétique – l’important n’étant pas tant le contenu déposé que le bout de papier découpé, à l’occasion caché dans une enveloppe scellée.

D’être tout regard, le parent rate sa fonction de transmission, celle « de nouage entre désir, amour et jouissance » [3] qui prend consistance dans le roman familial, cette première fiction « où l’homme peut se tenir séparé du monde, d’où, par la fenêtre, en secret, il peut le contempler, et où, hors de tout regard, il peut se regarder lui-même » [4].

 

[1] Cf. Wajcman G., « Intime exposé, intime extorqué », The Symptom, n°8, hiver 2007, publication en ligne.

[2] Ibid.

[3] Leguil F. « Un lien qui sépare », La Petite Girafe, n°24, septembre 2006, p. 13.

[4] Wajcman G., « Intime exposé, intime extorqué », op. cit.




L’enfant, ses parents

Lorsque Freud rencontre le Petit Hans, il s’interroge sur le fait de savoir s’il est possible de prévenir les difficultés de l’enfant par des mesures éducatives, en leur donnant par exemple des éclaircissements, afin de satisfaire leur curiosité sexuelle. Cependant, dans ses derniers travaux, au moment où il aborde les questions cruciales de la fin de l’analyse, Freud se rend compte qu’il avait surestimé les effets de l’éducation, et il ne cherche plus ce qui permettrait de prévenir le symptôme. Il fait alors valoir la fonction du symptôme comme défense face au sexuel traumatique et comme issue face à l’angoisse. Freud n’hésite pas à désigner le caractère salutaire du symptôme, en tant qu’il alerte les parents sur les inévitables difficultés de l’enfant, qui « doit surmonter les composantes instinctuelles […] de sa nature » [1].

Les parents se sont trouvés au cœur des débats entre les premiers psychanalystes. Pour Anna Freud, le mieux serait d’éloigner les enfants de leurs parents pendant la conduite de la cure, car les parents, dans la réalité, feraient obstacle à la névrose de transfert, indispensable à l’opération de l’analyste. Mélanie Klein répond avec détermination aux atermoiements de ses collègues, n’hésitant pas à engager l’enfant dans le travail analytique qui s’instaure dès les premières séances, l’angoisse poussant l’enfant à la tâche analysante. Et aujourd’hui, où en sommes-nous ?

La « Note sur l’enfant » [2] nous sert ici de boussole. Dans ce texte, Lacan y distingue deux grands types de symptômes : ceux qui relèvent du couple familial et ceux qui sont pris dans la relation duelle à la mère. Dans le premier cas, le symptôme de l’enfant est en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale. Le symptôme de l’enfant est alors articulé à la métaphore paternelle, pris dans des substitutions et plus ouvert à une dialectique, de façon telle que l’analyste peut ainsi en introduire de nouvelles. Dans le second cas, où le symptôme « ressortit à la subjectivité de la mère […], c’est directement comme corrélatif d’un fantasme que l’enfant est intéressé » [3]. Cette distinction oriente nos interventions. Lorsque nous recevons un enfant, nous recueillons les signifiants avec lesquels il se présente et qui comptent pour lui. Nous sommes attentifs aux marques du désir et aux idéaux que les parents portent et font passer ; dans le cas où l’enfant est en place d’objet, nous veillons à « desserrer l’étau » [4] entre parent et enfant.

Dans son texte d’orientation de la 3e journée de l’Institut psychanalytique de l’Enfant, Jacques-Alain Miller fait valoir, qu’avec l’enfant, l’analyste est « obligé de prendre des initiatives » [5]. « Interpréter les parents » [6] est une de ces initiatives : nous voilà invités à ouvrir et explorer la question de notre travail avec les parents.

Dans certains cas, les parents ont déjà interprété ce qui arrive à leur enfant en s’appuyant notamment sur des discours prêt-à-porter, espérant faire entrer l’enfant dans la norme d’un formatage. Le risque est alors d’assigner l’enfant à un comportement lui barrant l’accès à son énonciation. Faire entendre l’enfant, qui, par son cri, un regard, un dessin, un dire, vient trouer la langue de la rectification, permet de produire une discontinuité dans ce qui se présente de façon figée et ouvre un nouvel espace qui fait place au sujet. Nous pouvons faire raisonner la langue du symptôme et nous faire passeur de l’enfant auprès des parents, afin qu’ils acceptent de ne pas avoir des réponses en termes d’adaptation, dès lors qu’ils auront consenti à accueillir les effets de surprise.

J.-A. Miller ne réduit pas l’interprétation au déchiffrement, il propose également de considérer comme interprétation tout ce qui a valeur de message, avec une portée de transformation. Si nous rapprochons cette proposition de celle qu’il fait valoir en ce qui concerne l’enfant – lorsqu’il indique qu’interpréter l’enfant, c’est extraire le sujet –, nous pouvons déduire qu’une des visées des initiatives prises avec les parents serait qu’ils ne fassent pas obstacle à ce que s’ouvre le champ de l’énonciation pour leur enfant.

Donnons toute sa portée à ce que Lacan fait valoir à propos de l’enfant : « Chez l’enfant, quelque chose n’est pas encore achevé, […] ne s’est pas encore distingué dans la structure » [7], et il précise : « il faut qu’un pas soit franchi pour que soit faite la distinction du Je […] de l’énoncé et du Je […] de l’énonciation, car c’est cela qu’il s’agit » [8].

Ainsi, les initiatives de l’analyste avec les parents permettront qu’un pas soit franchi !

 

[1] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1972, p. 195.

[2] Lacan J., « Note sur l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 373-374.

[3] Ibid., p. 373.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 28 mars 2001, inédit.

[5] Miller J.-A., « Interpréter l’enfant », in Roy D. (s/dir.), Interpréter l’enfant, Paris, Navarin, 2015, p. 18.

[6] Ibid., p. 22.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre VI, Le Désir et son interprétation, texte établi par J.-A. Miller, Paris, La Martinière/Le Champ freudien éd., 2013, p. 101.

[8] Ibid., p. 92.




Je ne sais pas pourquoi

L’offre d’un espace de parole faite par le psychanalyste à l’enfant suscite une extraordinaire variété de demandes. Il arrive que l’enfant ne saisisse pas ce qui motive ses parents à le conduire chez l’analyste. Il montre alors d’emblée son incompréhension, voire son indignation : « Je ne sais pas pourquoi je suis là ! » À moins qu’il ne reste silencieux et se cantonne à un « je sais pas » ou un « j’ai rien à dire » en réponse aux questions de l’analyste visant à initier un lien de parole. Ou, au contraire, qu’il noie cette rencontre dans un bavardage masquant ce qui du réel le déborde.

Cependant, ce « je ne sais pas pourquoi je suis là » peut s’entendre comme une question qu’il pose à son insu : qu’est-ce que je fais dans cette famille ? Dans cette école ? Dans cette vie ? Ou encore, quel intérêt y a-t-il à parler ? Ce qui ressemble d’abord à un refus de l’enfant peut devenir, dans la rencontre avec l’analyste, le fondement de la direction de la cure, à la seule condition d’un changement de discours, au sens des quatre discours distingués par Lacan : il suffit de basculer du discours du maître au discours de l’analyste. Lorsque des parents se plaignent du comportement de leur enfant, de l’impossibilité de lui faire entendre raison, du rapport de forces qui en résulte, il s’agit de subvertir cette recherche de maîtrise, qui aboutit à une impasse, en leur faisant entendre, dès les premiers entretiens, leur inquiétude, entre angoisse et culpabilité, et en faisant résonner ce qui est véritablement en jeu pour l’enfant : sa souffrance à partir de laquelle il va découvrir ce qui fait symptôme pour lui. C’est alors seulement que la parole de l’enfant peut prendre du poids dans le nouage d’une relation transférentielle où il est en place de sujet qui « laisse spontanément jaillir ce qui constitue sa vérité intime et qu’il était jusqu’alors seul à savoir » [1]. Le lien de l’analyste avec ses parents permet de s’assurer que sont respectés le temps et l’espace nécessaires au processus de subjectivation.

Mais l’enfant peut vouloir rester coincé dans le discours du maître en se considérant comme victime. Lui laisser le temps de développer sa plainte au fil des séances l’amène à découvrir en quoi il participe à cette situation en nourrissant lui-même un scénario qui renforce sa position de victime. Dans le discours analytique, la plainte aboutit à une mise en forme du symptôme qui pousse l’enfant à s’avancer avec ses propres signifiants dans un processus d’association libre qui le libère des entraves de l’inhibition et de l’angoisse. Surgissent alors les formations de l’inconscient : les cauchemars dont le déchiffrage lui permet de passer de la faute imputée à l’Autre à sa responsabilité de sujet ; les rêves qui le mettent sur la voie du « manque central où le sujet s’expérimente comme désir » [2]. Ce qui fait répétition dans son existence, ce qui est vécu comme un « c’est plus fort que moi » du symptôme, est épinglé pour en découvrir les racines. Il en résulte pour l’enfant des effets thérapeutiques, des effets de vérité, des effets de savoir.

À l’autre extrême de la diversité des demandes adressées à l’analyste, il y a l’enfant qui éprouve la nécessité de recourir à la psychanalyse dans un sentiment d’urgence subjective : « Je me sens trop mal ! » Le nouage du transfert favorise l’expression signifiante de ce malaise, à moins que cette détresse ne puisse pas être mise en mots directement parce qu’elle est la résultante d’une volonté de jouissance qui a étendu son empire sur le sujet, laissé en souffrance. Comment lui permettre de passer d’une position de jouissance à un désir de dire ? Il n’y a pas d’autre issue, avec l’appui de la relation transférentielle, que celle « de faire de la jouissance une fonction et de lui donner sa structure logique » [3], ainsi que le formalise Jacques-Alain Miller à partir du Séminaire de Lacan D’un Autre à l’autre, et cela en cherchant avec l’enfant les événements, les traumatismes et les marques de jouissance qui ont laissé des traces à déchiffrer, « des traces effacées, des traces transformées […], qui se conservent à l’insu du sujet » [4], soit ce qui de l’inconscient est « non-né », quelque chose « de l’ordre du non-réalisé » [5]. Un savoir jusque-là insu surgit, donnant raison au « je ne sais pas pourquoi » avec lequel l’enfant s’était d’abord présenté.

 

[1] Freud S., « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans (Le petit Hans) », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1979, p. 166.

[2] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 239.

[3] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°65, mars 2007, p. 105.

[4] Miller J.-A., « Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre », La Cause freudienne, n°66, juin 2007, p. 64.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts…, op. cit., p. 25.




« Qui pour me protéger ? »

Il n’est pas rare d’entendre dire que « le monde est devenu fou ». L’inquiétude infiltre ce Babel où chacun veut faire entendre son opinion, dire ses choix, imposer son mode de jouir. Des citoyens sollicitent parfois le juge pour faire taire le vacarme. Au psychanalyste, il est demandé de calmer l’inquiétude répercutée chez les enfants qu’il reçoit.

Des confidences de jeunes enfants ont attiré mon attention sur ce qui peut se passer dans une cour de récréation : bagarres, harcèlements pouvant virer à la maltraitance, agressions sexuelles… De petites victimes n’osant plus déranger les adultes, s’isolant parce qu’isolées par les autres, refusant d’aller à l’école… Ici, le malaise social trouve le point d’impasse d’un sujet, mettant à nu son intimité sur la place publique. L’Autre, qui dans le psychisme de ces enfants, est aussi bien l’Autre de la civilisation, n’intervient pas comme soutien [1]. « Qui pour me protéger ? » « À qui, à quoi me fier si ma meilleure amie ou mon meilleur ami n’ose plus me parler ? » « Et cet “ado” qui pense au suicide… »

Dans le cabinet du psychanalyste, entre vérité et jouissance, les symptômes d’un sujet condensent l’impasse de ces questions. Un cauchemar, une agitation, une blessure exhibée, un dessin où s’étale un rêve de superpouvoirs, sont des éléments de langage produits par un inconscient singulier pour faire signe de son intimité à un psychanalyste. Pour la psychanalyse, cela signifie qu’il y a chez l’être parlant « une nécessité logique » de dire, qui donne sa valeur à l’existence sexuée d’un sujet [2].

Si Lacan, en 1968, soulignait que ce « n’est pas parce que tout le monde parle, que tout le monde dit quelque chose » [3], c’est que comptait, pour lui, de « savoir dans quel discours on s’insère ». Si donc, dans cette période de pandémie, il se dit que le monde est fou, ça ne garantit pas que cela veuille dire quelque chose. Mais les enfants ne savent pas repérer qu’ils sont happés comme nous par l’articulation signifiante du discours commun qui nous domine et nous pousse à consommer.

En 2017, à Turin, Jacques-Alain Miller faisait remarquer que « la montée de l’individualisme moderne, liée à la promotion de la catégorie du choix » avait produit « l’individu consommateur » [4]. L’enfant n’est-il pas devenu un individu consommateur comme en témoigne cet élève qui choisissait de n’apprendre que ce qui l’intéressait ; ou cet autre qui rejetait ceux de sa famille qui ne le satisfaisait pas. Chez l’un le savoir est dévalué, chez l’autre est visé le signifiant-maître de la tradition familiale. Leur raison ? Prendre leurs distances avec ceux qu’ils disent trop « égoïstes » pour assumer la protection qu’un enfant est en droit d’attendre des adultes. Le livre de Camille Kouchner [5] sur ce point est édifiant.

Lacan ne dit pas que le monde est fou, mais bien : « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant » [6]. Dans cette même conférence de Turin, J.-A. Miller observe que cet énoncé de Lacan « formule en termes cliniques » ce que nous vivons dans le monde d’aujourd’hui où « chacun, désormais fait son choix […] jusqu’au choix du sexe » [7]. Ainsi, l’individualisme peut faire croire à tous, adultes et enfants, que tout peut faire l’objet d’un choix, mais également d’un rejet.

Il y a aussi ce que Lacan a appelé « le choix forcé », comme le rappelle J.-A. Miller. Le « choix forcé » exige le « consentement » du sujet. C’est ce choix que fait un sujet lorsqu’il rencontre un analyste. Les parents des enfants de la cour de récréation peuvent faire le pas du « choix forcé » en adressant leur inquiétude à un psychanalyste. Celui-ci pourra incarner, pour leur enfant et eux, cette « nécessité » qui permet de résister [8] à cette poussée de la consommation.

[1] Cf. Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1973, p. 83.

[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 47-48.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 158.

[4] Miller J.-A., « Hérésie et orthodoxie », Mental, n°36, novembre 2017, p. 83.

[5] Kouchner C., La Familia grande, Paris, Seuil, 2021.

[6] Lacan J., « Lacan pour Vincennes ! », Ornicar ?, n°17/18, printemps 1979, p. 278.

[7] Miller J.-A., « Hérésie et orthodoxie », op. cit., p. 91.

[8] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, op. cit., p. 53.




L’abord de la débilité mentale : de la pédopsychiatrie à la psychanalyse

Les premiers pas de la pédopsychiatrie moderne se situent au début du XIXe siècle et surgissent de l’influence des Lumières, des avancées de la science et de celles de la médecine clinique. Ce siècle, qui correspond à la naissance de l’homme moderne, est dominé par un processus de médicalisation des attitudes, de civilisations des mœurs, d’éducation généralisée, afin de rendre l’homme éclairé et doté de raison. La populace, les infirmes, les fous, les idiots etc., sont directement concernés par ce mouvement d’acculturation. C’est à cette période que le médecin Jean-Marc-Gaspard Itard entreprend le traitement de Victor, l’enfant sauvage de l’Aveyron. Pour les historiens français, c’est à partir de ce cas, devenu célèbre, qu’émerge la psychiatrie de l’enfant. En effet, les grands aliénistes de l’époque, que sont Pinel puis Esquirol, évoquent, dans leurs différents traités de médecine, la catégorie des idiots, des crétins, des imbéciles. Tous, y compris J.-M.-G. Itard, attestent que ces enfants, en proie à la masturbation frénétique et aux conduites sexuelles aberrantes, sont incurables. Bien qu’ils soient dans le langage, ils n’apprennent que peu de choses, ne font pas l’acquisition de la parole et ne civilisent pas leurs pulsions sexuelles. Malgré cela, l’idiotie – et par conséquent l’idiot : terme qui vient du grec ancien idios et qui signifie « propre, particulier, à soi », soit l’homme privé, dans sa solitude, par opposition à l’homme public, qui a un rôle dans la cité – devient la catégorie différentielle de référence par rapport à la folie. À la suite de l’École allemande, et surtout d’Emil Kraepelin et de son terme de démence précoce, les médecins européens, s’occupant des enfants, commencent à parler de démence précocissime chez l’enfant. Même si la folie de l’enfant est désormais acceptée, elle s’établit cependant toujours en opposition à l’idiotie. De cette première catégorie astructurale, regroupant les enfants et les adolescents repliés sur eux-mêmes, refusant le langage et la maitrise pulsionnelle, découle, au fil des siècles, une clinique différentielle qui va de la démence précocissime à l’acception récente de l’autisme en passant par la schizophrénie infantile. Ces avancées n’ont pu voir le jour qu’avec les progrès de la psychiatrie adulte et grâce à l’influence de Freud. Eugen Bleuler, l’inventeur du terme de schizophrénie, ne cesse de prendre appui dans ses ouvrages sur la théorie freudienne du symptôme, de l’inconscient et du clivage du moi. 

Freud n’aborde pas à proprement parler l’idiotie chez l’enfant, mais ses développements, par exemple sur la névrose infantile, ont indirectement des effets sur la prise en charge des idiots. En effet, ses Trois essais sur la théorie de la sexualité subvertissent les opinions populaires, surtout lorsqu’il écrit que les aberrations sexuelles touchent tout le monde, et que les pulsions sexuelles sont présentes dès l’enfance [1]. Freud, dès le début de son œuvre, contredit les théories dominantes de l’époque qui expliquaient l’anormalité, et par conséquent l’idiotie, en termes d’hérédité, de dégénérescence et de phrénologie.

Contrairement à Freud, Lacan s’intéresse explicitement à la clinique de ces enfants nommés désormais arriérés ou débiles. Avec les échelles métriques de Binet et Simon, et les recherches en psychologie expérimentale, les termes de débilité et d’arriération mentales ont remplacé ceux d’idiotie et d’imbécilité dans le discours de l’époque. C’est dans Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse que Lacan fait référence, pour la première fois, à l’enfant débile. En s’appuyant sur le livre de Maud Mannoni, L’Enfant arriéré et sa mère [2], il affirme que chez ces enfants, le premier couple de signifiants, S1 – S2, se solidifie, s’holophrase, et qu’à défaut d’être sujets et représentés au champ du langage, ils sont réduits à n’être plus que le support du désir de la mère [3]. En 1964, ce qui prédomine encore dans l’enseignement de Lacan, c’est la dimension de l’Autre et la structure signifiante. Ceci explique que M. Mannoni, son élève, centre ses développements sur la relation fantasmatique de l’enfant et de sa mère. Sa thèse principale est de considérer que l’enfant retardé et sa mère forment un seul corps – ce en quoi la cure doit aider l’enfant à assumer en son nom sa propre histoire. Dans la suite de son Séminaire, Lacan revient abondamment sur la débilité mentale pour en faire, dans son dernier et tout dernier enseignement, un concept fondamental de la psychanalyse [4]. Dans …ou pire, elle est encore spécifique de l’enfant débile, de cet être parlant qui n’est pas solidement installé dans un discours, qui flotte entre deux discours [5], alors que dans « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », elle touche l’ensemble desdits parlêtres. Lacan généralise la débilité mentale à partir du moment où il exclut le réel du sens, c’est-à-dire quand il indique que le réel ex-siste à la structure. « Le mental, c’est-à-dire le discours » [6], en devient pour lui fondamentalement débile, car il est sans rapport avec le réel du corps et de la jouissance. Le concept de débilité mentale, devenu transclinique et astructural, ravale la dimension universelle du langage au profit de lalangue et de l’évènement de corps. C’est désormais la jouissance de l’Un qui existe, sur fond d’inexistence de l’Autre.

Dans son Séminaire, Lacan s’est donc longuement appuyé sur la clinique de l’enfant débile pour appréhender l’en-deçà du langage. C’est à partir de celle-ci qu’il a pu isoler un réel hors structure, soit l’Un-tout-seul qui préside et conditionne la structure langagière. Et pour cause, dans la pratique avec ces enfants dits aujourd’hui déficients intellectuels, c’est le Un qui domine. Ces idios, plongés dans la solitude, n’ont pas le recours de l’Autre, du mental. Ils sont confrontés au vivant de la langue et du corps, sans possibilités de symptomatiser ou de trouer par le langage ce réel. Un bout de langue entendu d’un petit autre, hors de toute relation fantasmatique, agite, frappe leur corps, fait évènement. Ils sont alors aux prises avec ces signifiants hors sens pour le sujet, et ils peuvent parfois s’y vouer dans le réel. Ces êtres, davantage parlés qu’ils ne parlent, sont aussi percutés par le sexuel, par le vivant d’un corps qui n’en fait qu’à sa tête, car il n’est appareillé à aucune théorie sexuelle, à aucune boussole phallique. Leur sexe est une énigme, et la sexualité est un trou noir. Ces enfants témoignent et dévoilent que la sexualité dépend du discours de l’Autre et de ses variations civilisationnelles, et qu’en deçà, c’est le règne de l’Un, c’est-à-dire du vivant issu de la rencontre entre le corps et la langue.

 

[1] Freud S., Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Points, 2012, p. 112.

[2] Mannoni M., L’Enfant arriéré et sa mère, Paris, Seuil, 1964.

[3] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 264.

[4] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 24 janvier 2001, inédit.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 131.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.